Dans la nuit de Bicêtre

Marie Didier, Gallimard, coll. « L’un et l’autre »

« Jean-Baptiste Pussin ? Vous avez dit Pussin ? Connais pas. » Ainsi chute, dédié « à ceux qui n’ont pas la parole », le dialogue tutoyé de Marie Didier avec un anonyme d’outre-tombe, avec le peu d’empreintes d’un « agir sans trace » de son alter ego en souffrance, en compassion et en résistance à l’oppression de l’homme par l’homme. Fût-il fou. Fût-il soignant. Marie Didier exhume son interlocuteur des hospitalières archives, l’hallucine dans les craquelures du tableau mythique représentant Pinel désenchaînant les insensés. Pussin ? Simple « note en bas de page » qui - littéralement - détourna Marie de l’entame d’une recherche sur Pinel, le célèbre. Note qu’elle déroule en un kaléidoscope d’identifications intrusives ou barrées. Jean-Baptiste ? Fils d’un tanneur franc-comtois, jeté sur les routes par la misère des temps. Un pauvre, « écrouelleux incurable », admis à Bicêtre en 1771. 26 ans. Admis parmi les « odeurs d’urine, de merde, de pus, de vomi, de sang pourri... Te laisser défaire comme ceux qui t’entourent ici... oui, te laisser crever, te laisser noyer jour à jour dans ce cloaque. Le désespoir (va) te rendre fou... C’est l’abandon ou la résistance... l’un enchevêtré à l’autre. Tu décides de continuer à vivre... Une soeur officière a remarqué ta propreté, tes silences, cette vigueur qui repousse... Elle n’a jamais vu semblable douceur. » Et puisque deux garçons infirmiers ont déserté :

  • « Tu les remplaces ! », Pussin. Pussin le taiseux ne remplacera pas. Il ne cessera de métamorphoser le profil infirmier auprès des « pédérastes, gens sans aveu,cochers de place, déserteurs de l’armée, militaires rebelles, sorciers, blasphémateurs du nom de Dieu, voleurs... », auprès des enfants malades ou des enfants prisonniers pour lesquels le règlement ordonne : « On fera travailler ces enfants le plus longtemps possible et aux ouvrages les plus pénibles. » Il gagera une autre place : nourrir, couvrir, écouter, libérer, consoler, maîtriser, comprendre, soulager, protéger, instruire et s’instruire, classifier, respecter... Être là. En être. Puis, un jour, hasard et nécessité, Jean-Baptiste découvre la cour des Fous, Fous que Marie Didier flanque d’une majuscule, en l’honneur de sa présence, de leur rencontre : « ... tu viens de découvrir en toi une chose éblouissante, secrète, qui ne s’apprendra ni dans les écoles, ni dans les universités, qui a été et sera bâillonnée longtemps... tu aurais pu être pareil à ces fous. Ils auraient pu être pareils à toi. » À nous. Puis les retrouvailles fraternelles avec un médecin aux armées, croisé quand erraient et bataillaient leurs jeunesses : Colombier, désormais inspecteur des dépôts, prisons et hospices. Jean-Baptiste lui ouvre l’intra asilaire, pour le pire et le meilleur. Et lui, il importe les ailleurs comparables des humanismes français, européens. Il déporte hors les murs le gardien des fous, vers Paris où il rencontrera et épousera Marguerite, sans qu’un héritier jamais ne consacre cette union. Marguerite qui, nuit après jour, épousera la cause des internés, de son homme, de l’époque, « la découverte révolutionnaire (que) le fou n’est jamais totalement fou et c’est avec ce reste de raison que la guérison est possible ». Colombier, puis Pinel, afin que perdure et s’exporte l’alliance. « Tu n’as pas de culture. Pinel est un savant..., il va voir sous ses yeux... se concrétiser grâce à toi les fondements de ce qu’il appellera plus tard le traitement moral. » Grâce, aussi, à Marguerite l’aguerrie. Le credo : « ... tu es gouverneur des insensés... tu ne peux supprimer l’horreur. Mais tu peux la combattre », puis la fascination pour les promesses révolutionnaires muteront en cauchemars face au « tribunal des envoyés du peuple » triant, d’autorité et d’ivresse, les internés pour les libérer, pour les massacrer. Les espérances intimes et communes s’effondreront tant avec l’échappée des chanceux graciés ou épargnés (dont Pussin) qu’avec l’abattage d’autres par les assommeurs, à coups de feu, de pique, de massue, de croc. Une multitude d’autres, leurs protégés et les enfants qu’ils aimaient, achevés sous les yeux de Pussin, de Marguerite, des survivants provisoires, à huis clos, au coeur de l’asile, par des égarés prêcheurs de la raison. Après Bicêtre, la Salpêtrière et, parallèlement, des promotions dont les énoncés nous laissent bouche bée, nous intriguent, nous contrarient, contaminant d’humour ou de ridicule l’actualité de nos propres (ou sales ?) promotions. Que Pussin devînt « médecin des folles..., quatre fois plus payé à la Salpêtrière qu’à Bicêtre..., arrogant, dur et sans pitié », saisi « par la vanité du pouvoir... par le plaisir que sa lente montée fait naître... », qu’il manquât de méfiance et de discernement, ébloui par la reconnaissance des autorités... peutêtre. Sûrement. Les archives - également - en témoignent, pour notre tristesse, pour notre instruction. « Je vais te quitter », s’oblige à écrire Marie qui, « approchée de toi, sans savoir », avouera avoir heurté « l’homme qui va bouleverser votre vie ». Son texte traite Pussin en amant, démontrant par leur anachronique liaison qu’il n’est ni amour sans histoire, ni histoire sans amour. MARIE-ODILE SUPLIGEAU

Mots-clés : asile / hôpital / Bicêtre / vie quotidienne / patient / équipe medicale / psychiatrie / précarité / misère / pauvreté / alienés /18è siécle / histoire / vie hospitalière



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  • Marie-Odile Supligeau

  • 31/08/2006

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