|
|
|
Les Ceméa et l’éducation
à l’environnement
JEAN-LOUIS COLOMBIES ET VINCENT CHAVAROCHE, CONTRIBUTION COLLECTIVE
DES MILITANTS DU GROUPE EE DES CEMEA
Notre action est menée en contact étroit avec la réalité.
Le milieu de vie joue un rôle capital dans le développement
de l’individu.” Gisèle de Failly, co-fondatrice des
Ceméa rappelle ici l’ancrage historique et l’actualité
de cette conception de la place de l’homme, citoyen, dans ses relations
avec la planète. En 1993, les Ceméa, mouvement d’éducation
nouvelle, se sont réinterrogés, après le sommet de
Rio, sur les grandes questions qui traversent l’éducation
à l’environnement et les valeurs fortes qui doivent fonder
toute action éducative. Qu’en est-il aujourd’hui?
Au premier rang de ces valeurs, l’humanisme. L’homme est
au centre de notre démarche, ce qui revient à prendre clairement
position sur la nécessité de maîtriser les éléments
naturels à son profit (une maîtrise qui contient et dépasse
à la fois la seule notion de respect de la nature).
Il faut réaffirmer, comme l’éducation nouvelle s’y
attache, la nécessaire prise en compte des potentialités
des individus, de leur capacité et de leur volonté d’évoluer.
Une éducation à l’environnement (EE) qui nierait cet
humanisme ne saurait être une véritable éducation.
Le respect des autres, la responsabilité
Il arrive parfois que des enfants lors de séances d’animation
sur les déchets ait l’impression d’avoir “fait
de la morale. ” L’EE rassemble ces extrêmes qui font
sa force et sa faiblesse. Force, car cela prouve que l’EE possède
du sens, elle traite de la vie proche, elle peut la modifier. À
tel point que l’adulte y met conviction, persuasion, message.
Mais elle peut être abordée aussi de manière manichéenne
ou réductrice et là réside la faiblesse. Sur le thème
des déchets, il est certes très utile d’affirmer que
plusieurs poubelles et du recyclage sont nécessaires. Mais ne vaudrait-il
pas mieux démontrer pour convaincre avec efficacité?
La citoyenneté
L’EE est un facteur d’éducation à la citoyenneté.
Dans une période où le rapport au politique et la politique
sont en crise, il ne faut pas négliger tout ce qui peut réhabiliter
auprès de chacun les notions d’appartenance, de collectivité.
Or l’EE, de par ses objets et sa démarche, tend à
recréer une proximité entre le futur citoyen, considéré
comme sujet et les choix qui régissent sa vie quotidienne. Elle
doit lui rendre sa capacité d’agir, de réfléchir,
d’infléchir les choix sociaux en direction de l’environnement.
La laïcité
Les Ceméa sont convaincus que le concept de laïcité
est fondamental dans le contexte actuel de l’EE et que sa clarification
peut aider à définir une déontologie qui fait parfois
défaut. La laïcité n’a jamais signifié
une pseudo-neutralité aseptisée, cela est encore tout à
fait vrai aujourd’hui .
Éduquer à l’environnement, c’est s’engager
dans un combat pour une conception de l’homme et de la société.
C’est aussi oser se risquer sur des terrains controversés,
des sujets brûlants.
Ce qui est résolument laïque, c’est le choix que fait
l’éducateur, de garder le cap sur le triptyque, faire découvrir,
faire comprendre et faire exercer l’esprit critique.
L’EE doit mettre en évidence les choix possibles et leurs
conséquences. Elle se doit aussi d’inclure dans ses objectifs
et ses contenus la manière dont peuvent s’exercer ces choix.
Nous devons donc être vigilants pour ne pas transformer les enfants
en simple main-d’œuvre de campagne “ville propre”
et dénoncer ces pratiques démagogiques.
L’EE et le développement durable ou la question
de l’éducation au développement
Les questions du tiers-monde et des rapports Nord/Sud sont telles que
l’EE ne pourra pas les esquiver. Les enjeux de l’environnement,
phénomènes écologiques et économiques obligent,
sont planétaires. Il nous faut faire en permanence les liens entre
les actions concrètes sur le terrain, aussi minimes soient-elles,
et leurs conséquences en interrogeant les questions actuelles de
consommation, de qualité des produits, de cultures intensives,
de brevetabilité du vivant, de nourriture transgénique et
d’information ou de désin-formation des consommateurs.
Citoyens de la planète bleue, du “vaisseau terre”,
ces images ont ancré dans nos esprits des notions d’interdépendance
que les débats sur la couche d’ozone, l’effet de serre,
la problématique de l’eau, le maïs transgénique
ou la destruction de la forêt amazonienne illustrent, même
s’ils ont été trop souvent mal présentés.
Ceci vient croiser le développement des actions d’aide humanitaire
qui semblent avoir été réhabilitées ces dernières
années auprès du public. Notre propos n’est pas de
juger ces opérations, qui de toute façon auront toujours
l’immense mérite de répondre concrètement à
des urgences et aux manifestations les plus criantes des injustices. Il
serait plutôt de tenter de les inscrire, quand elles s’adressent
à des enfants, dans un véritable projet éducatif.
Sans quoi il n’y aurait qu’effet d’annonce et manipulation.
Un risque, dénoncé alors au Sommet de Rio se pose aujourd’hui.
Les occidentaux “s’achètent” une bonne conscience
grâce au financement d’opérations d’aide humanitaire
et font payer au tiers-monde, par ailleurs, leurs soucis écologiques
au prix fort. L’EE ne peut faire l’impasse sur cette question
centrale, car jamais impacts sur la biosphère et économie
politique n’ont été autant liés. Il est grand
temps de renforcer la mise en œuvre de la notion de développement
durable. Elle a été mise en exergue par le rapport Bruntland,
du nom du Premier ministre norvégien, rendu en 1987, au titre de
la Commission mondiale Environnement et Développement à
l’Onu et qui s’intitule “Notre avenir à tous”.
L’éducation à l’environnement se doit aujourd’hui
de renforcer les liens entre la prise en compte, le respect des individus,
la démocratie citoyenne et le respect et la défense de l’environnement.
L’EE est aussi de la culture scientifique
L’EE ne peut esquiver aujourd’hui son rapport à la
science, aux sciences. Elle doit contribuer à développer
la culture scien-tifique sans exclure le doute et la critique. Cela signifie
que l’on fait le choix du progrès, au sens des incontestables
acquis scien-tifiques qui améliorent globalement la condition de
l’homme, en lui permettant de mieux maîtriser les facteurs
de son envi-ronnement. Un progrès qui place l’homme dans
son environnement comme un élément constitutif de celui-ci
et non pas comme un produit parfait, maîtrisable et “clonable”
à souhait.
Cela signifie aussi le choix d’une approche scientifique, où
les faits constatés et mesurés seront privilégiés
aux a priori idéologiques, et où l’analyse et la compréhension
de l’écosystème seront effectivement une éducation
de et à la complexité. Dans un rapport étroit aux
questions d’éthique, la mise en œuvre des savoirs, l’apprentissage
d’autres savoirs, au travers d’une démarche active
expérimentale, sont les caractéristiques d’une éducation
à l’environnement, composante originale d’une culture
scientifique critique.
Il en est de même pour la formulation d’hypothèses
sans cesse renouvelées, fécondées par l’interrogation
et le doute.
L’enfant n’est pas seulement un adulte en devenir
Cette idée forte de l’éducation nouvelle sur la valeur
de l’enfance revêt une grande importance en matière
d’EE. Nous nous adressons aujourd’hui autant, si ce n’est
plus, à des enfants qu’à des futurs citoyens.
Il convient donc de mettre en œuvre des situations pédagogiques
adaptées, par exemple des activités de découverte
qui intègrent aussi le ludique, le sensible et qui laissent de
la place à l’activité de l’enfant. Après
tout, un arbre c’est aussi un élément à grimper!
Une rivière est aussi un espace de jeux avec des barrages et des
petits bateaux !
Il ne faut pas brûler les étapes de la découverte
et de la compréhension avant de vouloir s’attacher à
la protection et être aussi très prudents sur les discours
catastrophistes démoralisants que l’on peut tenir.
Considérer les enfants comme “des éponges capables
de tout absorber” ou les transformer en “croisés de
l’environnement” est tout aussi inacceptable au plan des principes
éducatifs qu’en terme d’efficacité.
L’action ponctuelle et “exceptionnelle” n’est
qu’artifice et sert plus le paraître des adultes que l’action
éducative et la formation des jeunes citoyens. Car ni le conditionnement,
ni l’idéalisation ne sont des solutions durables. Pas de
discours de moralité, pas de situations artificielles.
Approches sensibles et connaissances sont compatibles
Nos visées d’EE n’excluent pas d’envisager un
animal, un écosystème, une ville sous l’angle esthétique
ou émotionnel. La notion de paysage superpose ces différents
aspects. Et l’on sait bien que chacun n’entre pas dans une
lecture de paysage de la même façon. La seule vraie question
est de savoir ce que l’on vise. L’approche sensible, ludique,
est à la fois une dimension éducative à part entière
et un moyen, un outil de sensibilisation. Selon nos objectifs, ce sera
une étape dans la démarche et une dimension qui peut rester
présente.
Cette approche pourra être complétée par la dynamique
de la découverte et de l’étude qui nécessairement
devront intégrer la dimen-sion scientifique. Refuser le sensible
ou le ludique serait priver l’EE de réels moyens pédagogiques,
l’amputer d’un aspect culturel et l’enfermer dans une
austérité et un dessèchement rébarbatifs.
Mais, réduire l’EE à ces démarches ludiques
ou sensibles revient à l’inverse à transformer celle-ci
en une sorte de “religiosité”, sentir et rencontrer
la Nature pour l’aimer et la protéger.
L’agir dans l’éducation à l’environnement
L’EE, dit-on à juste titre, ne peut se réduire aux
connaissances. Il faut aussi qu’il y ait de l’action. C’est
en particulier ce qui fonde l’utilisation privilégiée
de la pédagogie de projet dans l’EE notamment à l’école,
mais pas seulement. Nous pensons effectivement que les questions de l’EE
ne doivent pas être quasi-exclusivement pensées en référence
à l’école mais dans une conception globale des temps
de vie, au cours des loisirs et en particulier au sein des loisirs collectifs.
Ce qui importe, c’est qu’elle ne se réduise pas à
un empilement de savoirs, mais qu’elle favorise des situations où
les enfants seront actifs, acteurs, où les activités auront
du sens et seront en prise avec la réalité. Cette conception
de l’activité n’a donc rien à voir avec la recherche
systématique d’actions visibles, voire spectaculaires, téléguidées
par les adultes. On a tendance à confondre parfois activisme, agitation
et réelle activité fondée sur un intérêt,
basée sur un projet qui engage les personnes dans leur globalité.
L’EE dans la globalité des temps de vie
Cette activité doit pouvoir s’inscrire dans le quotidien
des enfants au travers de tous les temps de vie. Ainsi en centres de vacances
et de loisirs, l’EE ne peut pas se limiter à la pratique
d’activité mais doit aussi traverser les temps de la vie
quotidienne, durant les moments des repas, l’organisation des espaces
de vie, des lieux de couchage. Elle doit nourrir les conceptions d’organisation
des collectifs d’enfants au regard des problèmes de bruit,
de gestion et de maîtrise des énergies. Elle représente
l’un des éléments refondateurs des finalités
éducatives des CVL.
Éducation à l’environnement des villes et
des champs
L’urbanisation massive de notre société crée
en fait une double nécessité. D’abord faire redécouvrir
les milieux “ruraux” pour résister à l’artificialisation
totale des espaces de loisirs et remédier à notre perte
de culture et de racines.
Une part importante de notre histoire humaine, de nos relations à
l’environnement, se trouve encore inscrite dans ce milieu dont l’évolution
actuelle est aussi un enjeu de société. Il y a là
un angle d’approche intéressant pour intégrer le milieu
rural (contenant les espaces “naturels”) dans des perspectives
globales d’EE. Une approche qui, dans ses objectifs, dépasse
la protection et l’amour de la nature et évite de creuser
un fossé avec l’EE en milieu urbain.
Plus de 80% d’entre nous vivent en ville. C’est une réalité
que l’EE doit continuer d’intégrer positivement. La
ville n’est pas un mal dont souffrirait notre civilisation, même
si elle est parfois difficile à vivre, voire invivable. L’EE,
dans son approche globale, doit apprendre à vivre la ville.
L’EE en milieu urbain c’est, certes, parler des déchets,
de la pollution de l’air et du bruit, mais c’est aussi découvrir
un site, une histoire, des paysages, un patrimoine, une culture voire
des cultures, des lieux de rencontre… C’est encore découvrir
et analyser les diverses fonctions de la ville et leur évolution,
traquer les multiples réseaux qui passent sous nos pieds et au-dessus
de nos têtes, se réapproprier physiquement des espaces de
vie, des jeux, de déplacement et aussi investir des créations
de “coins de nature” (jardins), de décors urbains,
de sentiers urbains…
Les enjeux ne sont plus de tenter de réconcilier les défenseurs
de l’EE des champs avec ceux de l’EE des villes. Ces approches
sont aujourd’hui dépassées même si elles persistent
encore ici ou là. L’EE dans sa contribution à la formation
de l’esprit critique du futur citoyen doit lui permettre d’avoir
un approche globale de l’environnement prenant en compte ses différents
composants avec leurs spécificités propres.
Un élargissement de l’EE
Une politique plus cohérente et plus concertée de l’EE,
composante à part entière de l’éducation, est
à construire. L’EE est un devoir de la société
et donc aussi un droit pour tous, qu’il s’agit de reconnaître
et dont il faut organiser la mise en œuvre sans la rigidifier. Il
faut relier l’évolution et l’extension du champ des
préoccupations de l’EE à notre propre évolution
sociale. La seule réflexion sur le “partenariat” de
l’Homme et de la Nature s’élargit aussi à la
réflexion sur le
“partenariat” entre les hommes eux-mêmes.
Cet élargissement fondamental de l’EE est aussi une manière
de dépasser la réduction par trop fréquente de l’EE
à l’écologie. L’écologie est avant tout
une science et doit le rester, c’est l’écologie scientifique.
Son impact médiatique actuel ne doit pas nous faire oublier qu’elle
est née il y a plus d’un siècle. Son apport à
l’EE est considérable: approche globale, interrelations,
complexité de l’éco-système. À tel point
que certains confondent parfois les deux, au risque de priver l’EE
d’autres apports (sciences humaines…), eux aussi pertinents
et utiles à ses objets, et au risque de dénaturer le caractère
scientifique de l’écologie.
De même, ceux qui ont choisi des engagements associatifs de protection
de l’environnement et parfois leur prolongement par une action politique
au nom de l’écologie, ne peuvent ni ne doivent confondre
l’action qu’ils mènent, fondée sur leurs choix,
avec une EE qui privilégiera l’examen de ces choix pour former
l’esprit critique. Les Ceméa, dans leurs pratiques éducatives
sur le terrain des formations, de l’animation et de la recherche,
mettent en action cette approche et cette conception de l’EE. Ils
agissent comme acteur engagé en participant aux réseaux
d’éducation à l’environnement en France et sur
le plan international notamment au travers de Planet’ErE. Ils militent
pour une EE qui soit un véritable levier pour des transformations
sociales, plaçant l’homme comme acteur, responsable, et informé
des enjeux et des conséquences des choix gouvernementaux en matière
d’environnement. Ils inscrivent leurs actions dans la perspective
d’un développement durable et soutenable au service des peuples,
dans leur dignité en référence à des valeurs
de respect, de solidarité et d’humanisme.
|