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Films
Le petit fugitif
DVD Sceren, CNDP, 2009.
Article publié dans le VEN 536, et rédigé par Jean Pierre Carrier De Brooklyn à Coney Island, le parc d’attraction au sud de New York, il n’y a qu’un court voyage en métro. Pour Joey, le héros du Petit Fugitif, c’est une fugue d’une journée et une nuit, une aventure parenthèse dans la vie d’un enfant de banlieue newyorkaise dans les années cinquante. La fugue de Joey est l’occasion d’un quasi documentaire sur le parc d’attraction et la plage de Coney Island, lieu de distraction des classes populaires de New York. Que peut faire un garçon d’une dizaine d’années au milieu de cette foule avec toutes les tentations qui s’offrent à lui ? Pas mal de choses avec 5 dollars en poche. Du manège bien sûr, le cheval de bois, le tir à la carabine ou aux boîtes de conserve ; se restaurer aussi, pastèque et barbe à papa. Mais surtout, il trouve là l’occasion de satisfaire sa passion pour les chevaux grâce à la promenade en poney. Une pièce pour deux tours : cela finit vite par épuiser sa cagnotte. Il lui faut trouver de l’argent. Chance : Joey rencontre un garçon qui ramène les bouteilles vides de soda à la consigne. Et ça marche. L’exploration systématique de la plage devient pour Joey un vrai travail qui lui permet de revenir sans cesse faire du poney. Mais le film de Morris Engel, Ruth Orkin et Ray Ashley qu’édite aujourd’hui en DVD le Sceren (CNDP), est avant tout un film sur l’enfance dressant un portrait plein de tendresse sur un garçon comme tant d’autres, mais dont la personnalité s’affirme pourrait-on dire à chaque plan. Sans se prétendre objectif, ce portrait ne porte aucun jugement sur l’enfant. Et surtout, il évite toute sentimentalité hors de propos. Pourtant, il aurait été facile d’apitoyer le spectateur sur le cas de ce gamin de banlieue que nous considérerions aujourd’hui comme défavorisé. Le début du film nous présente rapidement sa situation sociale. Il insiste un peu plus sur le contexte familial ; la relation avec la mère qui fait ce qu’elle peut pour élever seule ses deux enfants, et surtout les conflits avec le grand frère qui, par une farce macabre mise au point avec les copains – ils font croire à Joey qu’il le tue d’un coup de carabine – est à l’origine de la fugue qui constitue l’essentiel du film. Le Petit Fugitif a été tourné avec très peu de moyens, hors des studios hollywoodiens, ce qui est particulièrement rare en Amérique dans les années cinquante. On raconte que le cinéaste a fait construire pour l’occasion une caméra spéciale particulièrement légère qui lui permet d’être au plus près des personnages. Alain Bergala insiste dans sa présentation sur le rôle de transition que joue ce film dans l’histoire du cinéma, entre le néo-réalisme italien de Rossellini et la Nouvelle Vague française. Et incontestablement le film annonce par bien des points Les 400 coups de Truffaut, que ce soit dans sa vision de l’enfance livrée à elle-même, ou dans la liberté de ton avec laquelle elle est filmée. Un film « européen » donc, ce qui nous le rend particulièrement attachant. Mais on ne peut aussi qu’être séduit par la beauté des images, surtout celles de Coney Island la nuit ou pendant l’orage. Le DVD nous offre d’ailleurs un portfolio d’oeuvres de quelques-uns uns des plus grands photographes américains, de Bérénice Abbott à Walker Evans, en passant par Weegee. Une très bonne initiative. Le Petit Fugitif fait partie de l’indispensable collection du Sceren, dirigée par Alain Bergala : « l’Eden Cinéma ». Indispensable parce qu’elle rassemble un certain nombre de films que l’on n’a pas la possibilité de voir autrement. Des classiques comme Le Dictateur, Le Kid et Les Temps modernes de Chaplin, Conte d’été de Rohmer, ou L’Aurore de Murnau et Les Contrebandiers de Moonfleet de Fritz Lang. Mais aussi des films méconnus, donc rares, pourtant marquants dans l’oeuvre de leurs auteurs comme Ponette de Doillon ou Mes Petites Amoureuses d’Eustache. Si l’on ajoute à cela des documentaires phares comme L’Homme à la caméra de Dziga Vertov ou Les Glaneurs et la glaneuse de Varda, sans oublier le magnifique Azur et Azmar de Michel Ocelot côté animation, on aura les bases d’une cinémathèque ressource pour toute action d’intervention éducative sur le cinéma. Mais l’intérêt de la collection ne se limite pas à la mise à disposition de tout enseignant et éducateur des bonus pédagogiques et des documents de contextualisation. Elle propose aussi des outils plus didactiques sous la forme de DVD thématiques, consacrés à un genre ou un mouvement cinématographique : le cinéma d’animation, le documentaire, la « forme courte ». Enfin, troisième type de DVD, des sélections de séquences regroupées autour d’une question fondamentale pour développer une réflexion sur le cinéma : Le point de vue, l’acteur ou encore cinéma et théâtre. Il faudrait citer tous les titres tant chacun a sa pertinence. Mais la collection est loin d’être close et s’enrichit régulièrement de nouveaux titres, qui sont autant de découvertes comme l’est sans doute pour beaucoup ce Petit Fugitif qui était resté inconnu jusque là pour le plus grand nombre. Mise en ligne le 4 novembre 2009
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