Après le confinement, apprenons dehors !

Après plusieurs semaines où les espaces clos auront été le quotidien des enfants, l’école pourrait être ce lieu où, même en temps d’apprentissage, les enfants s’aèrent et s’ouvrent vers l’extérieur... Les Ceméa soutiennent les initiatives inscrites dans cette tribune, initiée par le réseau École et Nature, L’Ifrée et La Dynamique Sortir !


Confiner. Antonymes : aérer, libérer, ouvrir 1

Les enfants sont confinés et voilà qu’en quelques semaines, la classe n’est plus la même : elle est faite « à la maison », elle est « virtuelle », elle s’inscrit dans les rythmes familiaux et les avancées individuelles. Hors d’un espace commun et d’un temps synchrone, elle surgit d’une nouvelle vertu : l’isolement des corps et l’enfermement des domiciles. Mais la condition d’exilé chez soi est bien inégale et si certains enfants peuvent sortir dans leurs jardins, d’autres deviennent des exilés du dehors, parfois aussi exclus de lieux pourtant autorisés aux adultes car considérés comme porteurs sains 2, susceptibles de propager facilement le Coronavirus SARS-CoV-2.

Alors quand il faudra reprendre le chemin de l’école, dans le flot des priorités qui ne tarderont pas à émerger, comme le rattrapage d’éventuels retards ou l’organisation d’évaluations, nous, enseignantes et enseignants, éducatrices et éducateurs, chercheuses et chercheurs, mères et pères, grands-mères et grands-pères, nourrissons l’espoir que les enfants ne soient pas claquemurés dans des salles de classe et qu’ils puissent bénéficier, autant que possible, d’un enseignement en plein air. Oui, d’un enseignement à l’école mais dehors !

La demande peut étonner quand on sait qu’en France, même si l’éducation à l’environnement se développe depuis les années 1970, les pratiques de classes dehors, dont certaines sont connues actuellement internationalement sous l’appellation "Outdoor Learning", n’en sont seulement qu’à un stade expérimental, dans une poignée d’écoles. La plupart d’entre elles sont engagées dans la recherche action participative « Grandir avec la nature » que certaines et certains d’entre nous accompagnent et coordonnent depuis deux ans et qui est coanimée par le REN 3et l’IFREE 4. Alors soyons clairs : l’école du dehors n’est ni l’abandon des contenus de programme, ni l’abandon des objectifs de compétences définis par l’Éducation Nationale. Les expérimentations en cours ne sont pas non plus sous l’influence d’une quelconque organisation ésotérique ou non laïque.

Dans le respect des textes officiels, un seul principe est commun à toute école du dehors : délocaliser la classe en mettant les élèves au contact de la nature, dès qu’on le peut. En ce sens, il ne s’agit pas d’exclure toute activité à l’intérieur des salles de classe, ni même de considérer que la seule nature qui vaille est loin des centres villes, selon une représentation idéalisée d’une nature sauvage. Le confinement est d’ailleurs riche d’enseignement pour de nombreux urbains : la ville orpheline de son trop plein de bruits humains a révélé soudain aux oreilles inattentives le chant des oiseaux. Ce printemps n’est finalement pas silencieux 5 !

Évidemment, il ne s’agit pas d’affirmer que la qualité de la nature est identique en tout lieu et que là non plus, des inégalités socio-environnementales ne s’immiscent pas. Il s’agit plutôt de la prendre telle qu’elle est, dans et autour de l’école : les arbres et/ou la pelouse de la cour, le jardin communal, le parc urbain, la prairie, le fleuve, la plage, la forêt, la mare urbaine, etc. Là, à portée de pas, aller à sa rencontre et faire classe : compter, lire, réciter des poésies,pratiquer des activités physiques et des arts plastiques, chanter, jouer ou toute autre activité compatible avec l’extérieur. On pourra changer peu de choses, comme compter les feuilles sur des arbres plutôt que les arbres sur des feuilles. On pourra aussi changer beaucoup, comme prendre des cailloux comme support de traces écrites. On pourra, dans tous les cas, revenir en salle et bénéficier des bienfaits de l’ouverture de la classe au plein air.

De nombreuses recherches internationales

Car l’école dehors fait actuellement l’objet de nombreuses recherches internationales. Une très récente synthèse américaine, recoupant presque 200 articles scientifiques de langue anglaise autour des "Nature Based Learning" issus d’un large champ disciplinaire et concernant toutes les régions du monde se concluait ainsi : « il est temps de prendre la nature au sérieux en tant que ressource d’apprentissage et de développement. Il est temps d’intégrer la nature et la pédagogie basée sur la nature dans l’éducation formelle -pour étendre les efforts existants et isolés à des pratiques de plus en plus courantes. » 6.

De manière générale, les études anglo-saxonnes permettent d’affirmer que l’enseignement dehors est bénéfique à bien des égards : 1. il contribue à maintenir les élèves en bonne santé, en particulier par le mouvement des corps 7 ; 2. il participe au développement de la communication, la collaboration, la créativité et l’esprit critique 8, considérées par l’UNESCO comme des compétences clés pour la vie au 21e siècle ; 3. il favorise l’acquisition des savoirs en langues, en sciences et en mathématiques 9 ; 4. il aide à la gestion du stress et renforce l’estime de soi 10. Dans la francophonie, de longue date (en France et au Québec notamment), les recherches en éducation relative à l’environnement ont également montré l’importance du contact avec la nature dans la construction de l’individu, dans son rapport intime à soi et au monde : c’est ce qui est appelé l’écoformation 11. L’expérience répétée de la nature favorise plus rapidement et plus sûrement le développement d’une sensibilité environnementale et d’une envie d’en prendre soin 12, constituant le socle de l’éducation à l’environnement.

Depuis plusieurs semaines, si une continuité pédagogique a pu prendre forme dans les efforts conjoints des enseignant.e.s et des parents, elle démontre avec force, s’il y en avait besoin, que l’inventivité et la solidarité existe, même si elle n’est pas totale, pour l’éducation des enfants. En quelques jours, même de façon imparfaite, le confinement a fait franchir les barrières de l’enseignement à distance. À la rentrée, le déconfinement pourrait être une chance pour réfléchir à une autre présence dans les lieux formels d’éducation. Le domicile aura été l’espace scolaire des enfants, pourquoi le plein air ne pourrait-il pas le devenir de manière régulière ?

Après plusieurs semaines où les espaces clos auront été le quotidien des enfants, l’école pourrait être ce lieu où, même en temps d’apprentissage, les enfants s’aèrent et s’ouvrent vers l’extérieur. De fait, il est fort probable que nombre d’enfants, parmi lesquels les moins au contact avec le dehors, sortent abîmés de ce moment d’histoire inouï, touchés plus profondément encore par le syndrome du manque de nature 13. À court terme, l’école, tout en poursuivant ses missions, pourrait investir le plein air pour contribuer à une forme de réparation des corps et à une résilience des esprits. Et pas seulement pour les enfants ! Les résultats préliminaires de la recherche-action participative « Grandir avec la nature » tendent aussi à montrer les effets bénéfiques pour les enseignant.e.s 14.

Enfin, à long terme, ne devrions-nous pas reprendre la réflexion sur ce qui constitue le fondamental des apprentissages pour les enfants ? De fait, la crise du coronavirus n’est pas que sanitaire et économique, c’est une crise socio-écologique issue de rapports instrumentaux à la nature et d’une dégradation des écosystèmes 15. Mener les enfants au contact de la nature en faisant classe, c’est participer, sans grand discours, sans grand projet pédagogique, à l’intégration intime du vivant dans l’expérience de vie des enfants. C’est tisser un lien écoformateur qui, jour après jour, noue les humains aux non-humains. C’est faire du lieu commun de la culture le ferment de nouveaux rapports éthiques à la nature.

Les signataires et contributeurs :

Les membres du Comité de Pilotage de la Recherche Action Participative Grandir avec la Nature : Aurélie Zwang (Maître de conférences université de Montpellier,LIRDEF), Dominique Cottereau (Maître de conférences université de Tours et coordinatrice du Réseau d’éducation à l’Environnement de Bretagne), Francis Thube (Directeur de l’IFREE), Elisabeth Lebris (Responsable "Animation Éducation" Chargée de mission Éducation Relative à l’Environnement CEMEA), Christian Reynaud (Maître de conférences université de Montpellier, LIRDEF), Christophe Andreux (Conseiller et formateur EEDD et ESS), Marie-Laure Girault (Coordinatrice association En Chemin et chargée d’appui au projet Sup Agro Florac), Olivier Blanc (Directeur du Réseau École et Nature), Frédéric Sergent (Coordinateur du Graine Bourgogne/Franche-Comté), Agnès Perreau (Coordinatrice de projets nature et biodiversité REN). Avec l’aimable contribution de Sarah Wauquiez (Formatrice d’enseignants et psychologue). Le Réseau Ecole et Nature, L’Ifrée, La Dynamique Sortir !

1- Selon le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales https://www.cnrtl.fr/antonymie/confinerconsulté le 8 avril 2020
2- En tant que « porteurs asymptomatiques », le gouvernement espagnol à interdit aux enfants de sortir de chez eux : https://www.lemonde.fr/international/article/2020/04/07/coronavirus-en-espagne-les-enfants-confines-plus-strictement-que-les-animaux-de-compagnie_6035767_3210.html. Consulté le 7 avril 2020.
3- Réseau École et Nature
4- Institut de Formation et de Recherche en Éducation à l’Environnement
5- Printemps silencieux (Silent Spring) est un ouvrage de la biologiste et écologue Rachel Carson, publié aux États-Unis en 1962, qui décrit l’avènement d’une nouvelle saison pendant laquelle aucun chant d’oiseau ne viendrait ravir nos oreilles parce qu’ils auraient été décimés par l’utilisation des pesticides.
6- Kuo Ming, Barnes Michael et Jordan Catherine, « Do Experiences With Nature Promote Learning ? Converging Evidence of a Cause-and-Effect Relationship », Frontiers in Psychology, vol. 10, 2019.
7- Hartig Terry, Mitchell Richard, de Vries Sjerp et FrumkinHoward, « Nature and Health », Annual Review of Public Health, vol. 35, no 1, 2014, p. 207228.
8- Mirrahimi Seyedehzahra, Tawil N. M., Abdullah N. A. G., Surat M. et Usman I. M. S., « Developing Conducive Sustainable Outdoor Learning : The Impact of Natural environment on Learning, Social and Emotional Intelligence », Procedia Engineering, vol. 20, 1 janvier 2011, coll. « 2nd International Building Control Conference », p. 389396.
9- Otte Camilla R., Bølling Mads, Elsborg Peter, Nielsen Glen et Bentsen Peter, « Teaching maths outside the classroom : does it make a difference ? », Educational Research, vol. 61, no1, 2 janvier 2019, p. 38-52.
10- Bølling Mads, Niclasen Janni, Bentsen Peter et Nielsen Glen, « Association of Education Outside the Classroom and Pupils’ Psychosocial Well-Being : Results From a School Year Implementation », Journal of School Health, vol. 89, no 3, 2019, p. 210218.
11- Cottereau Dominique, A l’école des éléments : écoformation et classe de mer, Lyon, France, Chronique sociale, 1994 ; Pineau Gaston, De l’air ! : Essai sur l’écoformation, Paris, L’Harmattan, 2015 ; Cottereau Dominique, Dehors : Ces milieux qui nous trans-forment, Paris, L’Harmattan, 2017.
12- Chawla Louise, "Le soin de la nature chez les enfants et les adolescents", in Fleury C.et Prévot A.-C., Le souci de la nature, Paris, CNRS Éditions, 2017, pp. 191-205.
13- Louv Richard, Last Child in the Woods : Saving Our Children from Nature-deficit Disorder, Main edition, London, Atlantic Books, 2010.
14- Film "Enseigner dehors dans le Doubs" réalisé par Eric Fretel documentant les effets sur 3 classes participant à la recherche action « Grandir avec la nature »https://youtu.be/AN2aNqwfVuo. Consulté le 7 avril 2020.
15- David Quammen, Spillover, Animal Infections and the Next Human Pandemic, W. W. NortonCompany, 2013.


19/05/2020




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