Le jeu avec la loi

Quand un événement nous interpelle bien fort, nous avons aussitôt envie de parler avec d’autres, à moins que nous ne fermions les oreilles et la bouche, pour oublier, ne pas penser, ne pas nous sentir renvoyés à l’impuissance. Je pense aux actes de violence brute, accomplis seulement pour faire sortir de soi une violence. On craint de penser que le seul but serait, sous une forme ou sous une autre, d’exprimer une impulsion « destructive », voire meurtrière, dans laquelle l’autre ne compte pas comme être humain, même si cet autre sert, est pris pour proie. Son prédateur a besoin de lui pour l’instrumentaliser. Ce serait seulement pour connaître peut-être une sensation de plaisir ambigu et furtif, grâce à une décharge qui produit une sorte de libération momentanée, qu’il faudra rechercher sans cesse, sans fin, sans but de dépassement.

Autrui est un être de trop

Tout se passe comme si les cadres et modèles culturels de nos sociétés, cadres sociaux et familiaux, stimulaient la prévalence du virtuel sur le réel, de Thanatos sur Eros. Tout se passe comme si, pour bon nombre, ce que représente d’abord autrui est un être en trop, qui est là, sur son passage, qui empêche de passer, qu’on fait semblant de ne pas voir, et sur lequel on va bientôt marcher si possible, simplement pour poursuivre son chemin, un chemin qui ne mène nulle part qu’à la confrontation « gratuite », celle de la violence pour elle-même.

Je pense aux violences agies par un jeune, aux dépens d’un plus jeune ou d’un plus vieux, ou d’un autre qui lui ressemblait trop, ou simplement parce que cet autre, croisé dans la rue par hasard paraissait insouciant, presqu’heureux. Quoi de plus inacceptable ? Je pense aux violences perpétrées en groupe contre un seul ou contre une seule, ou contre un autre groupe, ou contre les représentants de la loi ou quelqu’objet emblématique de la société et de ce qui fonctionne et traduit sa vitalité. Je pense aussi aux multiples et insistants passages à l’acte verbaux de quelques jeunes dans l’enceinte de l’école, soit envers leurs condisciples, soit envers les adultes, les professeurs et les cadres d’éducation et de direction.

Autocorruption et magouilles

On entend partout invoquer la loi, la nécessité d’en redonner le sens. On dit que cette jeunesse violente manque de repères, manque de père. On peut dire aussi que le lien social, le contrat social ne fait pas sens pour elle, et qu’il faudrait que les adultes en position de parents s’occupent mieux de leur progéniture, etc. Tout cela, parce que l’on ne peut rester sans rien dire devant des incidents, des traumatismes, des gestes abjects.

Quand un délinquant peut revenir plus tard sur son passé, il dit que s’il avait pu rencontrer quelqu’un au bon moment, si ses parents avaient su lui donner les coups qu’il méritait et qui auraient fait sens, il aurait été arrêté dans sa dérive, il aurait pu revenir sur le droit chemin plus tôt. Au lieu de cela, il n’a pris que des mauvais coups, donnés sans projet d’éducation, de façon purement impulsive et où lui-même ne comptait pas. Il dérangeait.

Si la société veut redonner ou donner et faire partager pour la première fois le sens de la loi, il me paraît nécessaire que chacun s’interroge, et les responsables politiques en premier lieu sur la tendance que chacun peut avoir de jouer avec la loi.
En circulant dans les institutions, on peut observer dans beaucoup de lieu et à tout niveau, nombre de personnes qui se trouvent de bonnes raisons de contourner la loi. À chaque fois que quelqu’un contourne la loi il développe en lui sa tendance à l’auto-corruption, même sans avoir subi la pression d’un corrupteur. Freud, dans "Moïse et le monothéisme" suggère que, dans l’Antiquité, les pharaons pratiquaient l’inceste fraternel pour bien établir aux yeux de tous une ligne de démarcation entre le commun des mortels (qui doivent respecter les interdits) et eux-mêmes, dépositaires d’un extraordinaire statut de divinité. Seul l’être de nature divine peut échapper aux interdits commun, et l’inceste marque la distinction entre le divin et le non divin. Les jeunes observent de leurs fenêtres toutes les petites et grandes autorisations à transgresser que chacun s’octroie, en se reconnaissant un statut d’exception, un « droit à », sans réciprocité. Les scandales réguliers qui alimentent la chronique de la vie publique montrent un mauvais exemple. Ils véhiculent et entretiennent l’idée que la motivation à s’engager dans les responsabilités publiques, sans parler du secteur privé, repose sur une visée de profit personnel et non sur une capacité et un véritable intérêt pour la chose publique.

Réinventer la loi

Si l’on veut que le sens de la loi, des conventions, des règles puissent à nouveau prévaloir, pour le plus grand nombre, il faut commencer par soi-même, et se mettre à penser. Il ne s’agit pas d’instaurer un ordre moral, un contrôle sans faille. L’être humain a besoin de transgresser, les jeunes notamment. Mais la transgression, la complaisance envers soi, l’auto-corruption, l’envie d’être celui ou celle qui mérite plus, qui a droit a plus que d’autres, ne doivent pas être érigées au rang de vertu ou d’idéal. C’est pourtant ce qui me semble prévaloir actuellement. La loi comme tiers, comme permettant de vivre ensemble, de garantir une place à chacun, de se développer, de s’enrichir mutuellement d’un échange avec autrui, il faut commencer par la réinventer. Il n’y a de loi, créant une liberté, un espace de liberté, que si nous nous obligeons mutuellement à garantir cet espace là, que si nous sommes capables d’accéder à un plaisir éprouvé parce que partagé avec d’autres, grâce à une activité en commun.

André Sirota - Professeur de psychologie clinique, Université de Paris X Nanterre
In Vers l’Éducation Nouvelle - Dossier Dans et autour de l’école 2 : Règles et consignes - Décembre 2004



Tous les articles de :
  • André Sirota

  • 30/11/2004
    La présentation des Ceméa et de leur projet
    Qui sommes-nous ?
    Historique des Ceméa
    Le manifeste (Version 2016) - 12 thématiques
    Contactez-nous
    Les Ceméa en action
    Rapports d’activité annuels
    Agenda et évènements
    Collectifs - Agir - Soutenir
    Congrés 2015 - Grenoble
    Prises de position des Ceméa
    Textes et actualités militants
    Groupes d’activités
    Fiches d’activités
    Répertoire de ressources (Archives)
    Textes de références
    Les grands pédagogues
    Sélection de sites partenaires
    Textes du journal officiel
    Liens
    Vers l’Education Nouvelle
    Cahiers de l’Animation
    Vie Sociale et Traitements
    Les Nouveautés
    Télécharger
    le catalogue
    Nos archives en téléchargement
    gratuit
    Commander en ligne
    BAFA - BAFD - ANIMATION VOLONTAIRE
    FORMATION ANIMATION Professionnelle
    Desjeps
    Dejeps
    Bpjeps
    Bapaat
    Formation courte
    FORMATION PROFESSIONNELLE DU CHAMPS SOCIAL
    Éducation spécialisée
    Moniteur éducateur
    Caferius
    Formateur Professionnel d'Adulte - Conseiller en insertion
    Préparation au DEAVS, au CAFERUIS, au CAFDES
    CURSUS UNIVERSITAIRE
    SANTE MENTALE 2017
    Dans et autour de l’école
    Europe et International
    Les vacances et les loisirs
    Médias, éducation critique et engagement citoyen
    Politiques sociales
    Pratiques culturelles