L’éducation nouvelle, la citoyenneté et l’école


Texte de Gérard A. Castellani, AT Provence-Alpes-Côte d’Azur


A-t-on le droit de cacher leurs défauts ou leurs erreurs à ses amis pour ne pas les froisser ou doit-on attendre qu’ils fassent l’objet d’attaques de la part de leurs ennemis pour les défendre ? Inversement a-t-on le droit de signaler à ses amis leurs fautes ou leurs bévues au moment où ils sont la cible d’attaques plus ou moins sournoises auxquelles peuvent être assimilées les critiques qu’on leur adresse amicalement ?

Fais ce que je dis...

Mouvement complémentaire de l’Éducation nationale, les Ceméa ne sauraient avoir d’autre objectif vis-à-vis de l’école que de la soutenir dans sa mission de démocratisation de l’accès à la culture et de l’y aider. C’est ce que font les militants des Ceméa en s’engageant sans ambiguïté dans la formation des responsables et des acteurs de l’accompagnement scolaire (1) ou dans la réflexion sur la violence (2). Doit-on pour autant soutenir des pratiques de l’école qui, allant à l’encontre des pratiques d’éducation nouvelle que nous contribuons, depuis plus de soixante ans, à promouvoir (avec d’autres) dans et autour de l’école, accréditent le fait qu’un organisme d’éducation (et il serait difficile pour l’Éducation nationale de nier en être un, compte tenu du nom qu’elle porte, même si certains de ses acteurs refusent d’être des éducateurs...) peut continuer à croire qu’il est possible d’éduquer en s’appuyant sur un principe que nous n’avons jamais cessé de combattre : « Fais ce que je dis et ne fait pas ce que je fais ? » Devons-nous, faire taire ou différer nos critiques pour ne pas les mêler au concert de ceux qui, mal intentionnés, cherchent à lui porter atteinte ?
Quelle que soit l’action éducative dans laquelle se trouvent engagés des militants de l’éducation nouvelle, qu’elle se situe directement avec des enfants, des jeunes ou des adultes ou dans une situation de formation, ils ont toujours à cœur de faire et d’être, eux-mêmes, souhaitant qu’en fassent de même celles et ceux auxquels ils s’adressent.
S’agit-il de montrer à des animateurs ou à des directeurs en formation comment peut s’organiser l’accueil en centre de vacances, ils le pratiquent lors du stage de formation. Veulent-ils montrer à des éducateurs spécialisés comment tirer le meilleur parti de la vie collective pour l’éducation, la rééducation ou la thérapie d’enfants qu’ils auront à prendre en charge, les formateurs mettent en œuvre, avec eux, une organisation de la vie collective dont ils pourront s’inspirer après l’avoir analysée ensemble. S’agit-il de transmettre un jeu, un chant, une autre activité, stagiaires et formateurs pratiquent ce jeu, ce chant, cette activité dans les mêmes conditions ou dans des conditions aussi voisines que celles dans lesquelles ils les conduiront à leur tour.
« Fais ce que je dis et ne fais pas ce que je fais »
a toujours constitué pour les Ceméa une telle aberration que combattre activement (c’est-à-dire par l’exemple) ce précepte équivaut pour ses militants à ce que peut être pour d’autres la lutte contre un démon omniprésent et multiforme dont il faut se garder à tout instant...

L’expérience citoyenne à l’école

Aujourd’hui les instructions officielles affichent de plus en plus fréquemment et de plus en plus clairement l’injonction à l’école (école primaire, collège et lycée) de conduire ce qui, de l’instruction civique à l’éducation civique, se veut non plus un enseignement de la seule connaissance des institutions de la République mais bien une éducation à la citoyenneté. Or, que fait l’école, comment fonctionne-t-elle pour que les enfants et les jeunes y construisent leurs expériences citoyennes ? De quel fonctionnement républicain et démocratique y font-ils l’expérience qui leur permettrait de percevoir au moins des piliers des institutions républicaines que sont le respect des droits des citoyens (inscrits dans le préambule - donc le point d’encrage - de la Constitution) et la séparation des pouvoirs ? J’ai déjà eu l’occasion d’écrire, à l’occasion du dixième anniversaire de la Convention internationale sur les droits de l’enfant (3), que les devoirs, dans une démocratie, n’ont de fondement, de raison d’être, que de permettre ou de protéger l’exercice de ses droits par chaque citoyen. Le seul moyen légitime d’enseigner leurs devoirs à des enfants est donc de leur montrer en quoi les devoirs qu’on leur impose sont fondés sur le respect et l’exercice de leurs droits. C’est ainsi que le silence imposé aux élèves d’une classe ne peut se justifier par la seule nécessité d’écouter le maître. Procéder ainsi c’est, au contraire, donner à l’école, le modèle d’un droit léonin : le droit du plus fort. Cette forme de droit, parfaitement logique dans une monarchie de droit divin (où le pouvoir du souverain provenant de Dieu ne saurait être contesté par un simple être humain) ou dans une dictature (où un homme providentiel est seul en mesure de savoir ce qui est bien pour le peuple), ne peut-être qu’une aberration dans une démocratie dont l’école n’est en charge de former ni des sujets ni des hommes asservis.

Respect et devoir

Et si, parallèlement à cette pratique, on enseigne aux enfants que leurs ancêtres ont fait une révolution pour substituer le respect de leurs droits de citoyens à leurs devoirs de sujets, on est bien dans le « Fais ce que je dis et ne fais pas ce que je fais », que rien ne saurait justifier, ni sur le plan pédagogique, ni sur le plan moral ! La seule justification du silence en classe est bien plus puissante, plus efficace et bien plus propédeutique à une citoyenneté future qui doit s’exercer à l’école que le respect dû au maître et l’attention portée à ses paroles. Il s’agit, en effet, de permettre à chacun d’utiliser son droit à s’exprimer, droit que certains ne pourraient exercer librement et intégralement si seuls pouvaient prendre la parole ceux qui crient ou parlent plus fort que les autres...
Il ne s’agit que d’un exemple mais il suffit de répertorier toutes les pratiques scolaires pour en trouver, malheureusement, bien d’autres, qui constituent autant de contre-exemples à la démocratie. Mais il y a, sinon pire, au moins aussi grave ! L’école enseigne très doctement (mais bien trop tard dans les programmes, à mon avis) que Montesquieu a écrit (4) : « Tout serait perdu si le même homme, ou le même corps des principaux, ou des nobles ou du peuple, exerçaient ces trois pouvoirs : celui de faire des lois, celui d’exécuter les résolutions publiques et celui de juger les crimes et les différends des particuliers. » Or, que fait l’école de ce principe de la séparation des trois pouvoirs qui puisse permettre aux futurs (et déjà ?) citoyens (5) d’en comprendre la nécessité ? Toute l’enfance, toute la jeunesse se passe dans le mépris total de ce principe par l’institution scolaire. Comme le demande Bernard Defrance (6) : qui fait les « lois » à l’école ? - les enseignants. Qui veille à leur exécution ? - les seuls enseignants. Qui juge les « délinquants » et les conflits ? - encore les enseignants... Bel exemple de séparation des pouvoirs ! Pire... tandis que les institutions républicaines prévoient une séparation entre les juges chargés d’instruire les affaires (et qui appartiennent au parquet) et les magistrats chargés de les juger (la cour), le maître d’école instruit et juge... Il veille même à l’application des peines alors qu’il existe dans la réalité, un juge d’application des peines... C’est vraiment croire que les enfants sont dotés d’une extraordinaire capacité de fiction que feindre de penser, qu’ayant vécu de tels contre-exemples durant toute leur jeunesse, ils pourront, par la suite faire ce qu’on leur dit et non ce qu’a fait ce qui devrait être pour eux un modèle : l’école.
Certes, les « délégués élèves » constituent un embryon d’expérience de la démocratie (si l’on tient à limiter cette expérience à celle de la démocratie élective). Certes il peut être intéressant de visiter le palais de justice ou le Conseil général. Certes, l’intérêt de la constitution de conseils municipaux d’enfants est évident. Mais si l’on vivait à l’école - dans toutes les écoles - et dans la classe - dans toutes les classes - l’expérience de la démocratie, telle qu’elle se pratique dans certaines bonnes classes coopératives, ne permettrait-on pas aux enfants de comprendre le fonctionnement d’une démocratie et ne leur donnerait-on pas l’envie indélébile de participer à la vie démocratique de leur commune, de leur pays, voire de l’Europe et du monde ? Pour l’avoir proposé à mes élèves quand j’étais instituteur, je suis persuadé que la réponse est affirmative. Alors, à partir de quand décidons-nous d’aider l’école à former les enfants à la démocratie en la leur faisant vivre réellement ?

Notes
(1) - Voir, sur ce sujet, le dossier « L’accompagnement scolaire » dans VEN n° 482 de novembre 1997.
(2) - Voir, notamment, le dossier « Violence, société et école » dans VEN n°483 de février 1998.
(3) - « Droits de l’enfant à l’école » dans VEN n°490, juin 1999.
(4) - De L’esprit des lois, XI, 6.
(5) - Sur la question de savoir si l’on naît ou si l’on devient citoyen, je renvoie le lecteur au colloque « Élève aujourd’hui, citoyen demain », organisé à Compiègne par les Ceméa, les 18 et 19 novembre 1998.
(6) -Notamment dans l’article « Un contrat social possible à l’école », de VEN n° 477-478 de décembre 1996.


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  • 16/05/2006
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