||septembre 2003
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Musiques amplifiées et Éducation populaire
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À la fin des années quatre-vingts, un certain nombre de MJC et de salles de concert des Yvelines ont ébauché une mise en réseau dont l’objet était l’amélioration des conditions d’accueil et d’expression des musiques amplifiées, ce qui a abouti à la naissance en 1995 du CRY, centre de ressources yvelinois pour la musique, réseau départemental né de la fusion des réseaux Art Scénique (répétition et formation) et Ravive (diffusion). Après une naissance en 1994, exclusivement autour des lieux de diffusion, le réseau national Fédurock (Fédération nationale des lieux de musiques amplifiées/actuelles) s’est élargi et a accueilli en son sein des structures associant diffusion, répétition, formation et accompagnement. Commande a été faite à Flavie Van Colen 1 d’une étude-action sur les rapports entre éducation populaire et musiques amplifiées, à partir de onze structures représentatives de certains projets de lieux de musiques amplifiées. Cette étude vient de paraître et elle est d’un grand intérêt pour tous ceux qui s’intéressent au secteur des musiques amplifiées.2

Les musiques amplifiées
Tout d’abord pourquoi le choix de ce terme, et non pas le vocable de « musiques actuelles », de « musiques urbaines » ou bien encore de « musiques populaires » ? Tout simplement parce que ce terme, ne désigne pas un genre musical en particulier, mais se conjugue au pluriel, pour signifier un ensemble de musiques qui utilisent l’électricité et l’amplification sonore électronique comme élément majeur des créations musicales et des modes de vie.

Éducation populaire et musiques amplifiées
S’ensuit un historique des politiques culturelles depuis Malraux et en parallèle un historique de l’intérêt ou non intérêt des mouvements d’Éducation populaire, de l’adaptation ou non adaptation aux demandes d’expression et de pratiques des musiques amplifiées des structures issues de l’éducation populaire, de l’importance de certaines MJC face à ces musiques pas encore reconnues par les institutions culturelles traditionnelles.
Très intéressant également de revisiter ce « glissement » qui, des « militants bâtisseurs » d’avant les années quatre-vingt-dix, a abouti à la situation actuelle (la génération 2000), une génération exclusivement initiée et contrôlée par les collectivités territoriales... qui par ailleurs font régulièrement appel à des chefs de projet issus souvent des premières générations de lieux...

Croisements possibles entre Éducation populaire et musiques amplifiées
De quelle façon les lieux de diffusion et d’accompagnement des pratiques musicales amplifiées intègrent-ils les valeurs d’éducation populaire dans leurs projets et actions ?
Comment ces valeurs sont-elles transmises dans le secteur des musiques amplifiées, quelle spécificité de ces pratiques les rend propices à une démarche d’éducation populaire ?
Il est très difficile de répondre à ces diverses questions, un travail à long terme serait nécessaire. Cependant, il ressort de cette étude que tous les lieux étudiés attachent une grande importance à la notion d’accessibilité à tous qui doit favoriser la mixité, le brassage, la rencontre entre les cultures, les âges...
Des lieux qui, s’ils sont d’éducation populaire, se doivent d’être des lieux d’éducation ouverts, accessibles à l’ensemble des populations, des lieux attentifs à toutes les formes d’expression culturelle.
Des lieux qui n’échappent pas à l’une des ambiguïtés portées par l’histoire de l’éducation populaire et la vision actuelle qui en découle et qui réside dans la confusion entre démocratie culturelle et démocratisation de la culture. S’agit-il de favoriser l’accès du plus grand nombre à la culture ou de favoriser toutes les expressions culturelles, vecteur d’éducation ?

L’accompagnement des pratiques musicales amplifiées
Il doit y avoir dans la façon de concevoir les dispositifs une volonté de prise en compte de chaque personne avec ce qu’elle apporte. Cet humanisme renvoie à la pédagogie : il y a là proposition de travailler sur ce que les gens aiment, ce vers quoi ils sont attirés, même si c’est « facile », médiatisé et populaire. Ces éléments font des structures, des lieux de construction des identités, plus orientés vers l’individu que vers le patrimoine ; lieux de vie, de socialisation, de partage de valeurs, zones de tolérance ; des espaces conviviaux d’apprentissage des normes et des espaces de reconnaissance.
La notion d’accompagnement est un leitmotiv de tous les projets et documents de communication des lieux étudiés dans cette enquête, elle est posée comme un principe d’action culturelle.
Cette mission est principalement développée, formalisée, explicitée dans le domaine de la relation aux musiciens pratiquant dans ces lieux.

Spécificité des pratiques musicales amplifiées
Ces musiques se conjuguent, on l’a déjà dit, au pluriel ; d’autre part elles s’opposent à la musique « savante » classique ou contemporaine qui exige pour son exécution la connaissance de la théorie musicale.
Le mode majeur d’apprentissage reste la pratique et le travail de répétition. C’est donc fondamentalement une pratique collective où la confrontation aux autres, les échanges, la solidarité et l’écoute sont déterminants. Et chaque groupe fonctionne comme un système qui génère ses propres motivations et ses propres objectifs.
Dans ces espaces de création autodidacte, l’évaluation ne passe pas par l’imitation de références de l’excellence, mais par la confrontation aux autres musiciens ou simples spectateurs, qui se fait très vite dans la vie d’un groupe de musiques amplifiées.
Et pour être « marginal » par rapport aux institutions, cet apprentissage de la musique n’en est pas moins structuré, avec deux épreuves fondamentales qui sont la scène et le studio d’enregistrement.
Ces éléments peuvent être complétés par les résultats d’enquêtes sociologiques de Marc Touche3 qui montrent l’importance que peut recouvrir la pratique musicale dans l’épanouissement de certains individus. Tous les milieux sociaux sont concernés, avec des situations sociales très hétérogènes, comprenant aussi des personnes en grande difficulté sociale et psychologique.
Dans certains cas, le groupe de musiciens représentera une famille d’accueil. De même l’engagement dans un projet musical pourra être le signe d’un ultime effort pour s’intégrer et se projeter dans l’avenir, dans un contexte social fortement marqué par le chômage et l’exclusion - principalement dans les classes d’âge les plus concernées par ces pratiques musicales. Le lieu de répétition représentera pour ces jeunes un espace de socialisation, le temps du concert marquera le moment où l’on vient se réassurer, vibrer à l’unisson, en quête de lien social.
En outre, toujours suite aux enquêtes de Marc Touche 3, pour 72% de ces jeunes la musique est un mono-loisir, le pivot autour duquel s’organise leur vie.

En quoi ces spécificités
font-elles des pratiques musicales amplifiées un vecteur particulièrement intéressant pour l’éducation populaire ?
Les lieux étudiés dans cette enquête développent tous des actions éducatives au sens large, mais c’est dans le suivi et la formation des musiciens qu’ils se positionnent fortement comme des structures éducatives - stages, modules de formation, scènes ouvertes, premières parties, travaux en condition scéniques, résidence, animations de débats ou ateliers avec musiciens amateurs public scolaire...
Ces pratiques musicales permettent également de valoriser la pratique amateur en tant qu’acte d’expression, de création, de construction libre et volontaire.
De plus ces diverses pratiques (du rap au hardcore, en passant par le reggae et le punk) insistent sur la rupture avec l’école, les conversations et les modes d’apprentissage rigides, verticaux qui y sont développés. Il s’agit d’apprendre ou découvrir un instrument sans les contraintes du conservatoire, de ne pas tout axer autour de la compétition, l’excellence et la performance technique.
De même ces pratiques croisent à nouveau l’éducation populaire sur la notion de plaisir. Pour apprendre
il faut avoir envie : le plaisir de faire et d’apprendre.
C’est pourquoi l’objectif de « se faire plaisir » en jouant de la musique est tout à fait revendicable comme une finalité en soi.
Les formations doivent nécessairement pouvoir questionner comment favoriser une interaction entre désir, plaisir, travail et acquisition, d’où l’importance de l’inscription dans le quotidien des jeunes, dans leurs goûts et leur réalité musicaux.

Des lieux d’émergence de citoyenneté
Les musiques amplifiées constituent également une forme d’expression artistique favorable à l’exercice de la citoyenneté.
En premier lieu sur le potentiel fortement politique de la musique, sur le rôle que différentes formes musicales ont pu jouer et jouent encore dans l’histoire politique et sociale.
La musique n’est-elle pas un support privilégié pour des formes d’engagement collectif qui s’inscrivent
fréquemment sur un mode de résistance à la domination culturelle et politique ; des engagements de la pop music contre la guerre du Vietnam au rocker chinois de l’après Tien An Men, Cui Jian, en passant par Johnny Clegg, Berurier Noir, Assassin...
Souvenons nous également du slogan punk do it yourself, principe de l’autoproduction et donc d’une certaine prise de pouvoir (autre enjeu de citoyenneté).
D’autre part, si l’activité musicale donne lieu à des concerts, ce qui est important c’est avant tout l’approche du concert, son amont, son déroulement et son aval ; c’est ce qui permet aux individus qui auront traversé
cette opération d’être autrement attentifs à la question de la « sonorité du monde ».
Il s’agit pour les structures d’aller plus loin, d’organiser des confrontations culturelles, et de tenter, à partir de la musique, de faire prendre conscience aux individus des enjeux qui traversent la société, de leur situation dans cette société, et ainsi de leur permettre d’accéder à une possibilité de changer cette situation.

Indépendance des lieux de musiques amplifiées ?

L’étude de Flavie Van Calen traite également d’une autre ambiguïté concernant les rapports entre les musiques amplifiées et éducation populaire.
En effet, depuis la décentralisation la protection d’état a disparu et a laissé les associations singulièrement seules face au pouvoir local pour accomplir un travail de prise de risque politique (le rôle initial de l’éducation populaire d’intervenir comme une force de changement et de modernisation politique est ainsi bloqué). L’exigence de rentabilité place ces associations dans une situation paradoxale : être agent d’une commande municipale ou acteur d’un projet de transformation sociale...
Cette ambivalence « soutien-contrôle » se retrouve dans les structures de musiques amplifiées aidées financièrement par les pouvoirs publics... D’un côté désir de reconnaissance et de soutien financier, de l’autre crainte de voir dénaturer le sens des activités...
Le rapport de la commission musiques amplifiées de la fédération nationale des collectivités territoriales pour la culture (FNCC) a beau affirmer l’importance de l’autonomie des lieux (« pour que la reconnaissance par les publics puisse s’opérer »), il n’en demeure pas moins que dès lors que l’argent public contribue fortement au financement de ces lieux, leurs responsables deviennent des opérateurs d’une politique publique... Et parvenir à être « indépendant dans l’interdépendance » n’est pas chose facile...

Le tiers secteur culturel
Les musiques amplifiées participent pleinement à une réflexion actuelle sur ce que l’on nomme « le tiers secteur culturel », un secteur « d’utilité culturelle » ou « d’économie sociale et solidaire » et qui est porté par certaines fédérations d’éducation populaire et structures du spectacle vivant.
Un tiers secteur situé entre le tout institutionnel et le tout marchand, privilégiant la pluralité des styles, des genres, des publics et étant une des clefs d’accès à la culture pour tous, à la culture de tous.
Petit clin d’œil également aux structures qui animent les réseaux de l’économie solidaire (qu’on songe aux notions de participation, d’ouverture, d’apprentissage par l’échange et l’expérimentation).
En effet, les lieux de diffusion et d’accompagnement des pratiques musicales amplifiées, caractérisés par le couple : revendication de soutien financier-revendication d’autonomie se doivent d’assumer à présent cette alternative à la dichotomie commercial-public et revendiquer cette façon de faire de l’économie autrement (enjeu qui rapproche à nouveau les structures de musiques amplifiées des mouvements et des valeurs de l’éducation populaire).
Je ne peux m’empêcher pour conclure, d’une part de conseiller la lecture de cette étude, et d’autre part de poser la question primordiale de ces espaces alternatifs « ouvreurs d’espaces » (squats, friches industrielles) au sein desquels là aussi musiques amplifiées et valeurs de l’éducation populaire vont souvent de pair.
« Entre le refus et l’acceptation, la subversion et la subvention, la marge et le centre, l’informel et l’institution, l’échange non utilitaire et le profit commercial, pour ne pas être immédiatement récupérées ou folklorisées, les formes d’organisations sociales et culturelles doivent créer de nouveaux espaces ». (Hugues Bazin).

Notes
1- Flavie van Colen : diplômée de l’Institut d’études politiques de Rennes, animatrice du réseau du CRY pour la musique depuis juillet 2000.
2 - Éducation populaire et musiques amplifiées, Analyse des projets de onze lieux de musiques amplifiées, Éditions INJEP (janvier 2003).
3 - Marc Touche, Les lieux de répétition des musiques amplifiées : défaut d’équipement et malentendus sociaux, Annales de la recherche urbaine n°70 mars 1996, et Mémoire vive, CEF-MNATP-CNRS, Association musiques amplifiées, 1998.

Gerald Biot



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  • Gerald Biot

  • 31/08/2003
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