||avril 1998
Profession Animateur
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Lorsque la “ bataille de l’école ” fut gagnée, que tout sembla acquis pour une instruction pour tous, gratuite et obligatoire, l’Éducation populaire prit comme voie royale l’organisation des temps libérés par la diminution du temps de travail et les congés payés et inventa de ce fait l’Animation. Par ailleurs, elle continua à s’engager pour la formation des adultes ce qui aboutit à l’avènement de la loi de 1971 sur la formation permanente.
Les idées de nos pères et de nos grands-pères avaient fait leur chemin, la société devenait idéale (un peu comme le paletot de Rimbaud), l’animateur était bohème et agissait parmi le peuple pour ce supplément d’âme qui nous mènerait vers la société du loisir dans l’euphorie du progrès.
L’enfant qu’on encourageait à bien travailler à l’école, ne devait pas connaître la galère de ses parents, il se hisserait sur l’échelle sociale, il avait pour cela à sa portée cette grande et digne dame : l’école libératrice, celle qui atténue les inégalités et qui donne à chacun selon son mérite la place qui lui revient dans le grand cirque social.
Il semblait que chacun puisse dignement survivre, que chacun ait droit à sa chance ; la promotion sociale faisait partie du paysage, la formation permanente était devenue un droit.
Mais rien est immuable, tout bouge à notre corps défendant et pour le bien commun. Du choc idéologique de 1968 au choc économique de 1973, les cartes furent redistribuées. Ce fut l’éclatement de nos croyances : quid du progrès libérateur, quid de la société des loisirs, quid de l’égalité des hommes et des femmes, des salaires, des chances, quid de la fraternité, quid de la promotion ? Ce fut si dur à encaisser, ces chocs-là, qu’on fit encore appel à Rimbaud et on a dit : “ Changeons la vie ”. Sacré Arthur, il est resté muet, il avait fait le choix du trafic d’armes, l’incantation ne servait à rien et comme Rimbaud, tout le monde devait devenir trafiquant.

Médiation et rentabilisation
Et l’animateur bohémien dans tout ça ! Voilà, la question qui nous préoccupe. Pendant ce temps là, l’éducation populaire semblait avoir vécu, elle paraissait pour beaucoup ringarde et pour certains de ses acteurs son propos n’avait plus de prise sur notre modernité. La fonction d’animateur en revanche, évoluait à grands pas.
De l’animateur médiateur entre les personnes et les groupes dans les années soixante, formé à la pédagogie de l’activité et de la relation on est passé dans l’après-68 à l’animateur agent de développement dans une dimension communautaire avec une large diversification de la profession. Puis l’exigence de l’économique se fit plus prégnante d’abord sous forme de rentabilisation de l’animation.
L’évolution de la profession entre 1968 et le début des années quatre-vingts s’est faite très vite, dopée par la loi de 1971 qui permit à nombre de militants de l’éducation populaire de se professionnaliser. Cependant cette évolution n’a pas été accompagnée par celle des grands mouvements d’éducation populaire, cantonnés dans un schéma de reproduction des formes du passé fondé bien entendu sur une société dépassée. Autrement dit, je risque l’idée que la profession d’animateur a été façonnée davantage par son développement, lié aux besoins multiples de médiation, que par une réelle prise en compte des mutations sociétales qui aurait dû refonder le concept d’éducation populaire, si ses acteurs, c’est-à-dire les fédérations et les mouvements d’éducation populaire y avaient été plus attentifs. À ce jugement sévère, j’apporte plusieurs nuances. D’abord le fait que la réalité de l’action façonne progressivement le concept n’est pas dérangeant, bien au contraire, mais cependant la réaction a beaucoup tardé à cause de l’institutionnalisation de l’éducation populaire dans l’appareil d’État.
Ensuite, le concept d’éducation populaire n’est la propriété de personne sinon de ceux qui agissent pour l’éducation et avec le peuple en prenant en compte les mutations en cours.
Ainsi depuis quelques années, se développent plusieurs réseaux, s’inscrivant de fait dans une action d’éducation populaire mais sans en porter le nom, ni d’ailleurs le revendiquer mais n’en agissent pas moins d’une façon pertinente et efficace là où il y a des manques. Cela va des réseaux plus ou moins informels nés dans les quartiers en difficulté à des réseaux organisés et structurés comme le Comité National des Régies de Quartier ou les Réseaux d’Échanges Réciproques de Savoirs.

Des choix à faire
Le monde de l’éducation populaire n’est pas monolithique et au-delà des grandes institutions, des femmes et des hommes pensent et agissent pour palier les insuffisances en dépassant la petitesse d’une analyse économiste et en essayant de construire les réalités de demain. Dans l’ouvrage Guide de l’éducation populaire paru aux éditions de la Découverte en 1986, sous la direction de Benigno Cacérès, on peut lire dans la conclusion d’un article de Gérard Muller : “ Animateur professionnel : est-ce encore un métier d’avenir ? ”, la phrase suivante : “ L’animateur, au-delà des clivages et des cloisonnements, peut-il aider au rapprochement des élus et des populations et contribuer au développement local ? ” Avec le temps, cette réflexion apparaît prophétique. Avant d’aller plus loin, expliquons l’expression : “ la petitesse d’une analyse économiste ”. Il ne s’agit pas de dire que dans le cadre de l’éducation populaire on doit agir d’une façon dispendieuse sans tenir compte d’une gestion rigoureuse, bien au contraire.
Il y a des choix à faire, qui ne doivent pas aller dans le sens d’une pérennisation des actions pour le maintien d’un appareil (même sous perfusion) mais qui doivent prendre en compte les réalités sociétales dans une prise de risque certaine et dans une action revendicatrice pour exiger des pouvoirs publics l’aide indispensable à cette action. L’éducation populaire s’est située, se situe et doit se situer dans l’avenir au carrefour des sphères, sociale, économique et culturelle d’une société. Elle doit garder son rôle de garant d’un projet social pour que la société civile ne soit pas l’otage
permanent du libéralisme et du populisme. Mais le cadre a changé, l’éducation populaire et ses acteurs ne peuvent plus être des porte-paroles dans une société aujourd’hui pétrie de culture. Ils doivent être comme les artisans de la construction d’une demande et d’une commande sociale.

“ Comme en 14 ”
Cette nouvelle situation requiert l’écoute et l’implication et ne peut se satisfaire de la reproduction. Petit à petit, les trois composantes de la société, l’économique, le social et le culturel ont eu tendance à s’autonomiser pour la plus grande satisfaction du “ Capital ” qui ne rêve que de rentabilisation. Puis, c’est devenu un lieu commun, le culturel et le social non rentable ne devaient plus avoir droit de cité. Plus d’un “ révolutionnaire ” d’hier en fut convaincu, l’économique était le maître et l’homme devait se soumettre. Nous étions repartis “ comme en 14 ”. L’animateur héritier de la pensée de l’éducation populaire devenait l’agent économique avant tout, celui qui doit réguler toutes les insuffisances bien comprises du “ Capital ”. Sa tâche devenait évidente : l’insertion sociale et professionnelle des populations. Ceux qui petit à petit ont mis à jour le concept d’éducation populaire n’étaient pas plus des professionnels que ceux qui ont façonné les idéaux républicains. Cependant les uns et les autres ont œuvré pour l’institutionnalisation de leurs idéaux dans un esprit de liberté, d’égalité et de fraternité, pour l’avènement d’une société solidaire. Les uns et les autres n’étaient pas des “ assis ” (encore Rimbaud) et leur vigilance restait en éveil face à la nature humaine ou à ce que peut en faire la société humaine. Ils ont fabriqué dans les meilleures intentions les fonctionnaires de tout acabit, les hussards de la République, les animateurs, les éducateurs. Les uns et les autres ont façonné contre un ordre établi un autre ordre établi. Ainsi va le monde.

Fabriquer ses énarques
Les animateurs, comme d’autres éducateurs sont les produits des idéaux d’hier. Mais en aucun cas ils ne peuvent être les gardiens du temple. Car le temple n’existe pas et cette négation les fonde. Un professionnel est au service d’une cause, pour laquelle il met à disposition sa technicité acquise. Dans le cas d’un animateur, c’est la cause du peuple puisqu’il est un animateur de l’éducation populaire, un vecteur de l’éducation populaire, mais il n’est pas l’éducation populaire. Je l’ai déjà souligné, cette dernière doit être sans cesse en refondation par l’évolution incessante de nos sociétés. Que ceux qui rêvent un jour d’arrêter les aiguilles de la montre se “ fassent autre chose ” qu’animateurs ; il s’agit d’être digne de ses engagements professionnels. C’est-à-dire d’acquérir une technicité pour la mettre à disposition du développement social. La pire gangrène qui puisse aujourd’hui guetter l’animation, c’est qu’elle fabrique ses énarques. Les élites de l’éducation populaire ne peuvent être des professionnels de l’éducation populaire mais les professionnels de l’éducation populaire doivent faire en sorte de repérer et de promouvoir ces élites. Hier, au XIXe siècle, héritier du siècle des Lumières, ce sont les intellectuels et particulièrement les enseignants qui se sont donnés cette mission.
Aujourd’hui, il existe un corps constitué qui se doit d’accomplir son travail : les animateurs, dont la diversité et l’unicité les rattachent professionnellement aux valeurs de l’édu-cation populaire. Une tâche plus urgente qu’on ne le croit. Pour preuve, dans un article du Monde de juin 1997 on peut lire : “ Les mutuelles de la banque et de l’assurance quittent l’économie sociale pour être introduites en Bourse ”. Certes, cela se passe au Royaume-Uni, mais justement cela se passe dans le pays qui fut l’un des berceaux du mouvement coopératif ; rappelons-nous simplement la “ loi première des Équitables Pionniers de Rochdale ” (1844). Un des actes fondateurs du mouvement coopératif. Les sociétaires de ces mutuelles reçoivent des actions gratuites qu’ils peuvent céder pour s’enrichir momentanément d’une façon illusoire. Les Anglais appellent cela les windfalls, les dons du ciel. Je ne commenterai pas une expression chargée de signification quand on pense aux luttes sociales qui ont été à l’origine de la construction de ce système mutualiste. Mais n’est-ce pas une preuve que l’éducation populaire, qui fut inspiratrice et contemporaine de ce vaste mouvement de l’économie sociale est en train de se déliter parce que instrumentalisée ? Quand les élites se sont évaporées dans la professionnalisation, les masses populaires sont victimes du Veau d’Or.

Légitimation de l’animateur
Parlons plus précisément de l’animateur. Il est devenu le fonctionnaire, au sens le plus noble du terme, de l’éducation populaire. Il est confronté à des mutations sociétales extraordinaires. Il y en eut de comparables dans le passé, mais lui n’était pas là, cherchant son rôle entre la jungle et le zoo. Notre animateur aujourd’hui s’interroge, un peu comme s’interrogèrent (et continuent de s’interroger) ses grands aînés : les assistantes sociales, les éducateurs, les enseignants. Mais lui, ne possède pas de référence institutionnelle qui le fonde et le fédère. Il est reconnu d’éducation populaire, diplômé d’État, mais ses employeurs sont parfois cousins et parfois pas cousins du tout. Il travaille dans des collectivités territoriales diverses, dans des associations encore plus diverses et variées, son ministère de tutelle ne se mêle que de réglementation et ne lui assure aucune légitimité d’action et aucune base déontologique. C’est peut-être son bonheur et son malheur à la fois. Son bonheur parce qu’il est l’héritier de ce qui ne peut s’institutionnaliser : l’innovation dans l’évolution sociétale avec comme outil de travail, l’observation, la formation et la promotion des personnes ainsi que la mise en cohérence de l’instant. Son malheur, parce qu’il n’a pas de directive cohérente et qu’il doit en permanence établir des liens d’action dans le sens d’une évolution des situations et de la promotion des personnes, dans les cadres les plus divers et parfois en contradiction avec ses pairs.

Globalisation et transministérialité
Ces dernières années, l’institutionnalisation de la politique de la ville forme peut-être les prémices d’un cadre d’action pour notre animateur. Ceci pour deux raisons : la globalisation et la transministérialité de cette politique. Globalisation et véritable transministérialité dues à l’évolution sociétale et aux nécessités de réponses de la part du monde politique face à plusieurs phénomènes :
- L’urgence d’agir devant certains actes de guérilla urbaine ;
- La pérennisation d’une situation économique qui fut longtemps qualifiée de “ crise ” ;
- La précarisation des jeunes à la sortie de leur scolarité ;
- La distance de plus en plus grande entre les parents et l’institution scolaire ; entre le peuple et les valeurs républicaines ; entre les générations ; entre le développement et le cadre de vie. Autant de facteurs qui peuvent aujourd’hui légitimer l’intervention de l’animateur. S’il est celui qui a pour tâche de contribuer à donner une âme à une mutation sociétale, il peut trouver ici, enfin, une véritable légitimité d’intervention. Légitimité qu’il devra asseoir par ses capacités de médiation dans les différentes strates professionnelles dans lesquelles il aura à se mouvoir.

Former : qui et pourquoi ?
La transministérialité qui semble aujourd’hui un fait acquis pour une meilleure prise en compte des mutations devrait également essaimer au niveau de la formation de ces fonctionnaires de l’éducation populaire que sont les animateurs. Que le ministère de la Jeunesse et des Sports reste l’élément central et coordonnateur de cette profession semble tout à fait judicieux de par son histoire et ses missions mais il apparaît évident que les problématiques contemporaines appellent d’autres ministères à intervenir pour modeler et affiner la fonction d’animateur et par corollaire les formations dispensées. Une légitimité doit être donnée au ministère de la Jeunesse et des Sports qui doit lui faire retrouver ses fonctions initiales.
Il n’est plus aujourd’hui question que de “ jeunesse et de sports ”, termes qui induisent trop fortement le loisir et encore une certaine catégorie de loisirs, mais il est plus fortement question de citoyenneté englobant l’intergénérationnel, les valeurs républicaines, la culture, le rapport à l’économique, le rapport au savoir et à l’apprentissage. Voici tous les enjeux qui feront de nous les garants de la réussite de la mutation à venir. Conscients de tout cela il s’agit d’ordonner et de former de façon rigoureuse un corps d’état d’animateurs capables de soutenir la tâche ambitieuse de rendre le citoyen notamment le “ plus défavorisé ”, acteur de la transformation de son environnement. Si nous sommes dans cet état d’esprit, il est nécessaire et urgent pour l’État et les organismes de formation de se poser la légitime question à propos des animateurs : qui forme-t-on et pour quelles tâches ? Aujourd’hui, la transformation sociétale réclame des acteurs professionnels à la hauteur des exigences de la période. Malgré les besoins, malgré l’existence d’une filière professionnelle, plutôt que de se structurer, la profession a tendance à se diluer, à se fondre pour n’être qu’une occupation à laquelle quiconque peut s’adonner pourvu que l’on soit un “ grand-frère ”. L’ignorance (et ce serait un moindre mal) de beaucoup d’employeurs, la précarisation toujours plus importante des jeunes, nuisent grandement à l’animation. Comme hier nous avons dû démontrer, face à une politique “ hygiéniste ”, le rôle éducatif du moniteur de colonie de vacances, nous avons aujourd’hui à défendre, face à une politique “ sécuritaire ”, le rôle éducatif de l’animateur à qui dans le quartier on confie seulement une fonction de maintien d’un équilibre social précaire, alors qu’il est devenu un élément indispensable de médiation au service des populations.
Ce rôle là ne s’improvise pas, il n’est pas intuitif, il est sanctionné par des diplômes mais avec un double handicap : tout d’abord une réglementation trop laxiste qui laisse aux employeurs la possibilité “ d’utiliser ” de la main d’œuvre à bon marché avec une bonne dose de discours démagogique et beaucoup de fonds publics et d’autre part, une filière professionnelle dont l’accès aux diplômes est trop disparate d’un organisme de formation à un autre, d’une région administrative à une autre. La mouvance de l’éducation populaire se doit d’imposer que les professionnels qui ont un rôle complémentaire à l’école et à la famille, qui jouent une carte maîtresse dans l’émergence d’une citoyenneté moderne, soient des professionnels dont la formation requiert toute la rigueur nécessaire.

Juin 1997-Février 1998.

Jean-Pierre Collos, Directeur d’équipement d’éducation populaire



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  • Jean-Pierre Collos

  • 31/03/1998
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