Dans ses mémoires sorties à New York en 1972, Alan Watts, théologien, mystique, poète, philosophe et anticonformiste, un des meilleurs connaisseurs de la pensée orientale, écrit ceci : « Pensez-vous que Dieu lui-même se prenne au sérieux ? Je connais un maître zen qui a laissé entendre que la meilleure position de méditation était de se tenir debout, les mains sur les hanches, en riant à gorge déployée pendant dix minutes tous les matins... L’essentiel du secret de la vie est de savoir rire et de savoir respirer. » Je ne sais pas si les auteurs qui constellent ce numéro connaissent Alan Watts, mais ils ont pourtant mis en application la recette, à leur façon. L’humour, le rire, c’est sérieux à condition de ne pas se prendre au sérieux et d’inscrire cette explosion joyeuse de l’inconscient dans les retours du groupe. L’humour et le rire se font alors collectifs. Rire ensemble construit le groupe tout en détendant ses membres qui laissent un moment tomber les défenses, comme le souligne Alberto Eiguer. « On s’en est payé une bonne tranche » signe une expression suffisamment ouverte pour dire la chose. Rire aux larmes, pisser de rire, rire aux éclats, « l’humour fin, gras, noir, absurde, etc. » (édito)... Le rire et l’humour témoignent d’une expression (voire excrétion) corporelle, tout en s’affichant dans le raffinement culturel d’une société donnée. On ne rit pas n’importe comment, ni n’importe où. Il y va d’un code, autant pour le rire que pour l’humour. L’humour de l’autre (anglais par exemple) ne nous touche pas toujours immédiatement. Au théâtre par exemple, comme le montrent Philippe Avron, Judith Stora-Sandor et Bernard Duez, on assiste à une véritable mise en scène du rire et des effets d’humour. Mais le rire et l’humour occupent aussi une place à part dans l’interprétation analytique : comme échappée belle de l’analyste, ça fait éclatement là où les répétitions dans le transfert tournaient en rond. On ne peut que remercier les auteurs de ce numéro étonnant d’avoir emprunté les chemins de ce qui se présente comme concept parallèle aux outils analytiques. Freud avait ouvert le sentier déjà dans Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient. Octave Mannoni en son temps avait aussi frayé avec ces concepts trop peu travaillés, sans doute parce que jugés peu nobles, par exemple dans : Un si vif étonnement, la honte, le rire, la mort (Seuil, 1988). Jacques Lacan ne dédaignait pas non plus une bonne dose d’humour, parfois féroce. Je pense au célèbre bon mot qui donne son titre à l’ouvrage de Jean Allouch : « Allô, Lacan ? - Certainement pas » (EPEL, 1984). Du coup, le rire comme l’humour rejaillissent de ce fond de langue populaire que trop souvent les analystes ont refoulé dans l’ombre pour se parer des colifichets d’une langue jugée conceptuellement plus sérieuse. En soulignant le rôle de l’humour dans les groupes à visée thérapeutique, comme dans la cure, les auteurs de ce beau numéro réintroduisent de la verdeur dans les discours analytiques qui font souvent grise mine. « La théorie est triste, mais l’arbre de la vie reverdit sans cesse. » C’est Freud qui nous en avertit.
Joseph ROUZEL,
Directeur de L’Institut Européen
Psychanalyse et Travail Social,
rouzel-psy@psychasoc.com