Le premier stage des Ceméa...

Pâques était très tôt en cette année 1937. Nous étions assez avancés pour composer notre prospectus et, de toute façon, il fallait agir vite. Pierre François [1] et moi-même nous attelâmes à ce travail. Mais les mots nous manquaient. Comment baptiser notre « expérience » ? Le terme « centre de formation », qui nous aurait convenu, venait d’être utilisé pendant les vacances de Noël par un comité d’entente qui avait organisé un cycle de conférences à l’intention du personnel des colonies de vacances. Nous trouvâmes l’expression « centre d’entraînement », qui ne nous plaisait pas tout à fait, mais qui soulignait l’aspect pratique et vivant de ce que nous voulions réaliser. Nous allions former le personnel des colonies de vacances et des Maisons de campagne des écoliers, d’où le titre porté sur le prospectus : Centre d’entraînement pour la formation du
personnel des colonies de vacances et des Maisons de campagne des écoliers
. Comment allait-on appeler ceux que le scoutisme dénommait les instructeurs ? Ce mot était en opposition avec la conception de l’éducation nouvelle sur les rapports entre éducateur et éduqué. De plus, il rappelait l’armée. Nous écartâmes à regret le terme « éducateur » que nous trouvions trop ambitieux et trop noble. Qui peut se dire éducateur ? Instructeur fut donc retenu... provisoirement.
Quant au mot « stage », il n’existait pas encore autrement que pour désigner le séjour que fait un futur ingénieur dans une usine, une infirmière ou un étudiant en médecine dans un hôpital, un enseignant dans une classe pendant le temps de son apprentissage. On fit remplacer « camp » dans l’expression « chef de camp ». Il restait encore à désigner les participants, ce qui, aujourd’hui, peut paraître simple, mais qui nous posait un problème.
A l’issue du premier « centre d’entraînement », une revue montée par les participants cherchait l’adaptation d’une chanson qui avait remporté un grand succès et dans laquelle il fallait désigner les participants eux-mêmes. Comment remplacer ce terme si lourd ? Pendant les réunions de préparation, nous avions trébuché sur le mot « élève », abandonné pour sa coloration trop scolaire. Il s’agissait d’adapter : Trois jeunes filles ont tant dansé... On cherchait... Juliette Pary, journaliste [2] qui était des nôtres, lança : « Soixante stagiaires ont tant dansé... » Le mot était bizarre. Mais le compte de syllabes y était. Il fut adopté... provisoirement.

Soixante participants

Notre secrétariat s’installa à L’Hygiène par l’exemple, et je l’assurai. Nous attendions, anxieux, les inscriptions. La première inscrite souleva notre enthousiasme ; je me rappelle encore son nom. Puis les réponses affluèrent, et nous nous trouvâmes devant cent soixante inscrits en quelques jours. Il fallut faire un choix difficile. Telle directrice d’école normale nous envoyait quatre de ses meilleures élèves, un inspecteur primaire nous adressait l’un des meilleurs maîtres de sa circonscription. Un inscrit de cinquante-deux ans nous disait qu’enfin, pour la première fois, il allait pouvoir parler de la colonie de vacances qu’il dirigeait depuis quinze ans. Des lettres ou des commentaires accompagnaient chaque réponse.
Nous décidâmes de dépasser le maximum de cinquante que nous nous étions fixé et de recevoir soixante participants, parmi lesquels de nombreux « individuels » que nous ne voulions pas défavoriser et qui avaient été alertés par la presse. Notre expérience aurait lieu dans un site admirable, au pied de la montagne Sainte-Victoire, où se trouveraient regroupés, mais entièrement séparés, un camp-école, un camp de louveteaux et le centre d’entraînement.

Vivre ensemble pendant dix jours

Je ne raconterai pas ce que fut ce premier stage : cette forme de vie et de travail est aujourd’hui connue ; d’autre part, il y faudrait au moins un volume. Mais il eut ceci de très particulier qu’il était aussi imprévu pour les instructeurs que pour les stagiaires ; tous s’y engageaient pour la première fois. Les participants avaient fait de très longs voyages, certains venaient de Bretagne, du Nord, de l’Est, à une époque où l’on ne voyageait guère en couchette. Pensant qu’il s’agissait d’une suite de conférences, ils s’attendaient à être reçus dans un amphithéâtre et furent saisis lorsqu’ils se trouvèrent devant un magnifique château féodal inoccupé depuis quatre ans, en pleine campagne, à Beaurecueil, à quelques kilomètres d’Aix-en-Provence, et qu’ils comprirent qu’ils allaient vivre là pendant dix jours. Plus saisis encore lorsqu’ils virent les immenses dortoirs, que nos nettoyages n’avaient pu rendre accueillants, les installations sanitaires plus que sommaires. Ils comprirent qu’il était trop tard pour reculer et qu’il fallait faire contre mauvaise fortune bon cœur.

La conquête des enseignants

Devant ce groupe impressionnant, Vieux Castor [3] n’eut pas une seconde d’hésitation. « Vous vous intéressez tous aux colonies de vacances, dit-il, eh bien, nous allons vivre comme si nous étions en colonie de vacances. » Peu à peu, chacun enleva ses vêtements du dimanche et, avec eux, abandonna sa vie habituelle. Dès les premières minutes, Vieux Castor s’était imposé comme un homme hors du commun, sachant assumer les situations les plus délicates, tenir compte de tous, et il avait séduit nos inspectrices générales. Sa parole, éloignée de l’éloquence, touchait juste au point sensible. Ce qu’il disait était vécu, vrai. Nul ne pouvait y rester indifférent.
L’élargissement du scoutisme dans ce qu’il avait de meilleur, la conquête du milieu enseignant... l’enjeu était pour lui d’importance et il avait fait venir les meilleurs des siens, les plus qualifiés, ne serait-ce que pour une journée.
Je découvris ce qu’était un mouvement. Je voyais des gens divers arriver de partout pour « apporter quelque chose ». Tous semblaient parfaitement se connaître et être unis par une réelle amitié. Ils entraient directement dans le jeu. Ils étaient désintéressés, nul ne se mettait en vedette. La communication était facile et facilitée dans cette atmosphère. Au cours de ces dix jours, j’eus l’occasion de me rendre compte que mon sentiment d’euphorie avait été un peu excessif. L’amitié mutuelle comportait quelques failles inévitables, mais l’action en commun, le travail en équipe permettaient de les dépasser.
L’équipe permanente comprenait une dizaine de personnes. J’avais amené Henriette Goldenbaum, à qui j’avais demandé sa collaboration, ayant pu apprécier son activité musicale dans les milieux de l’éducation nouvelle. Elle assura le chant et la musique, secondée par une éclaireuse. Elle représentait, ainsi que moi-même, les idées et la formation de l’éducation nouvelle. Outre les représentants officiels, les autres membres de l’équipe étaient tous des Eclaireurs de France. Parmi eux se trouvait un jeune « permissionnaire » qui faisait son service militaire à Aix-en-Provence, André Schmitt, chargé des jeux et de l’éducation physique.

Un contact permanent à égalité

Nous avions chaque jour, suivant la méthode des camps-écoles, une réunion d’instructeurs, et je trouvais remarquable cette méthode d’analyse de la journée et du travail. Avec les allées et venues et les invités, nous y étions très nombreux ; une quinzaine. Cette « équipe » était très hétéroclite, et certains y jouaient un rôle d’observateur, ce qui rendait difficile le travail des acteurs effectifs. On faisait le déballage de tout ce qui nous avait frappés, et cela aussi était intéressant et nouveau pour moi. Je m’aperçus que l’unanimité n’était pas aussi totale qu’elle apparaissait de l’extérieur. Vieux Castor était assez exigeant avec ceux en qui il avait confiance et dont il pensait sans doute qu’ils devraient prendre le relais. Malgré une estime mutuelle,
nous étions souvent critiques, et l’on s’envoyait parfois des vérités qui n’avaient rien de douceâtre. Cela me troublait : si les participants avaient droit à nos égards, pourquoi ne prenions-nous pas ces mêmes précautions entre nous ? C’est que, en tant qu’instructeurs, nous étions censés être plus avancés dans notre réflexion, assez forts pour supporter les observations de nos camarades et en tenir compte. Chaque instructeur avait sa ou ses « spécialités », mais l’une des choses qui me fit réfléchir fut la présence continuelle, la vie en complète communauté entre responsables et participants, qui créaient une atmosphère de confiance totale. Ce contact permanent, à égalité, me parut presque l’essentiel de notre « stage ». Un soir, lors d’un feu de camp, un des jeunes chefs éclaireurs raconta une histoire qui nous captiva. C’était un conte de Grimm. Je trouvais merveilleux de posséder un tel art. Il me dit que les contes l’intéressaient, il aimait raconter et s’y était exercé par plaisir. La profession juridique à laquelle il se préparait n’avait aucun rapport avec les histoires. Nos moniteurs, eux non plus, ne seraient pas des professionnels de l’éducation, pensais-je, et pourtant ils pourraient y exceller. Notre conteur ajouta que ses possibilités étaient décuplées par la vie que nous menions et que, sans la confiance qu’il ressentait, il n’aurait jamais osé se hasarder à raconter à des adultes des contes aussi enfantins. Le nombre d’expériences et d’acquisitions que nous faisions dans tous les domaines, y compris les domaines dits « scolaires », me parut étonnant par rapport à la simplicité des moyens déployés.
Les discussions débordaient facilement de leur point de départ pour traiter de thèmes généraux. Le champ de l’éducation devenait tout naturellement très large. La valeur des instructeurs y était pour beaucoup, mais c’était bien tout l’ensemble du centre d’entraînement qui, en un temps si court, rendait possible de faire tant de découvertes qu’aucune école n’avait su nous proposer, de faire renaître la curiosité, de multiplier l’énergie, de créer l’enthousiasme. Cette expérience était-elle renouvelable et pourrait-elle se développer ? Vieux Castor apparaissait si unique que nous en venions à penser que lui seul pouvait être responsable d’un stage. J’en étais convaincue aussi et je voyais très proche la limite de notre croissance.

Appliquer les méthodes de Beaurecueil

Vieux Castor ne s’était jamais considéré comme un modèle, il était beaucoup trop modeste pour cela. Mais il l’était malgré lui. Peut-être est-il vrai que ce modèle a immobilisé sur lui, pendant un temps, la pensée de ses collaborateurs. Mais il a été un extraordinaire tremplin et une référence qui a permis à beaucoup de ceux qui avaient travaillé avec lui de réfléchir sur eux-mêmes et de dépasser cette image pour affirmer leur personnalité propre.
Après le premier stage, l’enthousiasme des stagiaires était immense, ainsi que leur désir d’appliquer les idées et les manières de vivre qu’ils avaient découvertes. Dans les quelques visites que je fis cette année-là, au hasard de mes lieux de vacances, je me rappelle cette colonie où je survins sans avoir prévenu. Je demandai à voir notre stagiaire devenu moniteur. Il arriva en courant, portant le foulard que les stagiaires s’étaient cotisés pour acheter en souvenir de ces jours merveilleux, et qui ne le quittait pas. Il faisait preuve d’une inébranlable conviction et pourtant il me confia ses difficultés et ses découragements : la dernière interdiction faite par le directeur, sous prétexte de sécurité, était l’usage de canifs par les enfants... et tout était à l’avenant. « Il m’est impossible d’appliquer les méthodes de Beaurecueil », me dit-il, et il me demandait d’intervenir et de l’aider.
Le mot « méthode » frappa mon oreille. Je ne pensais pas que nous proposions une méthode. Comment ce mot pourrait-il qualifier et « cadrer » l’aventure unique, faite d’appréhension, d’inquiétude, de fantaisie, d’imprévu, utilisant toutes les ressources de l’imagination, que j’avais vécue ? Pour d’autres, nos successeurs, mais je ne le savais pas encore, cela deviendrait en effet une méthode. Cependant, elle ne serait nullement fixée une fois pour toutes, elle laisserait une large place à la création et à l’invention, car une grande partie du stage reste indéterminée et imprévisible. Pour moi, le stage était déjà et pouvait devenir, avec des aménagements nécessaires, un champ d’application de l’éducation nouvelle. Nous proposions un changement radical d’attitude envers les enfants, une autre conception de l’enfance qui déterminait un autre comportement. Beaucoup de jeunes se retrouvaient dans cette nouvelle manière d’envisager l’éducation et y adhéraient pleinement comme si elle répondait à une demande inconsciente de leur être. Par la suite, les stagiaires nous disaient que le stage avait « changé leur vie » ou « changé l’orientation de leur vie ».
Cette phrase, entendue des dizaines, puis des milliers de fois, nous donnait toujours le sentiment que notre effort valait d’être fait et nous y trouvions l’énergie de continuer avec opiniâtreté l’action engagée.
« Changer la vie » était déjà notre objectif et si nous étions tout à fait conscients que le « changement des mentalités » ne suffisait pas à transformer le monde, nous pensions, comme nous le pensons aujourd’hui, qu’il contribuait à une prise de conscience d’une grande importance. Cependant, le mot « méthode » impliquait la possibilité de renouveler l’expérience et de savoir ce qui n’était pas totalement lié aux personnes et pouvait se refaire dans d’autres circonstances. L’importance du recrutement de nouveaux instructeurs, de leur qualité humaine, de leur formation apparaissait déjà comme une des premières nécessités.
La création, l’organisation du premier stage représente une sorte de schéma de la longue histoire qui allait suivre et je crois que tous nos responsables peuvent se reconnaître dans le récit qui précède. Les conditions de notre naissance ont marqué les formes de notre vie. Toujours, nous nous sommes trouvés dans une situation précaire, jouant un rôle de liaison entre des milieux divers, travaillant avec l’école publique tout en vivant dans une situation marginale par rapport à la hiérarchie et au système scolaire, conquérant une place, jour après jour, par une action « à la base » qui se multipliait et se diversifiait.

Gisèle de Failly

Ce texte est extrait de l’article : « S’il avait été difficile de naître, il serait plus difficile encore de grandir » paru dans Les Ceméa, qu’est-ce que c’est ? de Denis Bordat, coll. « Malgré tout », ed. Maspéro, 1976.


Notes :

[1Alors commissaire national adjoint des éclaireurs de France.

[2Juliette Pary, écrivain et journaliste de grand talent, venue faire un reportage pour le journal Marianne. Auteur de Mes 126 gosses, description passionnante d’une colonie qu’elle avait dirigée peu de temps auparavant pour des enfants de la banlieue parisienne. Dans son livre L’Amour des camarades (éd. Victor Michon à Lille, aujourd’hui épuisé), un chapitre relate le premier stage de façon extrêmement vivante et pittoresque.

[3André Lefèvre, commissaire national des éclaireurs de France.




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  • Gisèle de Failly

  • 19/01/2007
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