Dans le mensuel TRAVAIL SOCIAL
Les travailleurs sociaux tatonnent sur le web

Dossier par Aurélie Vion


Facebook, Twitter, blogs... Par intérêt professionnel et parfois personnel, des travailleurs
sociaux font le choix d’investir le web 2.0. Mais les technologies numériques et réseaux
sociaux divisent le secteur. Faut-il y être ou pas ? Pour y faire quoi ? Et surtout quelles
sont Les erreurs à éviter ? Quelques clés pour mieux comprendre les enjeux.


En décembre dernier était créé
le site Internet « rezo-travailsocial
com » En moins de cinq
mois, il comptait plus de 1700 abonnés
Forums, discussions en ligne, groupes,
photos, vidéos, pages membres l’architecture
du site et les fonctionnalités
proposées pourraient faire penser à
Facebook mais son fondateur, Joseph
Rouzel, a justement voulu éviter de
passer par le réseau social américain
« II me semblait que Facebook posait
un certain nombre de problèmes quant
à l’utilisation des données ou la difficulté
a les supprimer », explique le psychanalyste
qui a demande à l’un de ses
fils, ingénieur en informatique, de
créer de toutes pièces ce réseau spécifique
consacre a l’action sociale

Réseaux d’entraide
D’autres travailleurs sociaux se formalisent
moins et n’hésitent pas à avoir
recours à Facebook, à l’image du
groupe « On sait que l’on est
assistant(e) social(e) quand » qui
totalisait plus de 4460 membres début
mai. Contrairement à ce que son intitule
laisse penser, ce n’est pas uniquement
un lieu ou l’ on échange des anecdotes,
mais plutôt, comme le souligne
Justine (La personne interviewée a demande
a garder son anonymat), sa créatrice, un espace où
« les membres amènent des questions
précises concernant une situation qui
les interroge au niveau de la législation
ou des aides possibles » L’assistante
sociale ne pensait pas, lorsqu’elle a
ouvert la page fin 2008, qu’elle connaîtrait
un tel succès « Je la voyais plutôt
comme un moyen de décompresser
tout en restant respectueux. Mais petit
a petit c’est devenu un réel lieu
d’échange, de soutien », confie-t-elle.
Du soutien et de l’entraide, c’est aussi
ce que recherchent les membres de
« passerelles-eje info », un site collaboratif
destiné aux éducateurs de
jeunes enfants (EJE), crée en octobre
2005. Au départ, celui-ci avait vocation
« a rendre visible le métier d’EJE, mal
reconnu socialement et politiquement
 », indique Karine Florent, administratrice
du site. Peu à peu, il est
devenu un espace de ressources riche
et de qualité, on y trouve des dossiers,
des actualités, un agenda, des offres
d’emploi. En plus de Karine, huit
autres EJE travaillent-bénévolement
- à l’animation du site. En janvier, il
totalisait plus de quatre millions de
pages visitées.

Sur un plan professionnel, qu’apporté
ce genre de sites : « II me permet
d avancer dans mes pratiques grâce a
la richesse des discussions », répond
K Florent. Pour J Rouzel, « la mise
en relation de travailleurs sociaux peut
déboucher sur le montage de projets
réels sur le terrain, à Montpellier par
exemple, nous sommes en tram de
réfléchir a la création d’États généraux
de la formation en travail social ».
Le Rezo a en outre rédigé de manière
collaborative un manifeste envoyé aux
candidats à la dernière élection présidentielle,
preuve qu’il entend être un
véritable espace de mobilisation du
secteur.
Sur Twitter aussi, les travailleurs sociaux
font - timidement - leur apparition
En s’inscrivant sur le réseau de microblogging,
@Pihey (Le pseudo mentionne ici est celui utilise
sur Twitter), conseiller en
economie sociale et familiale (CESF) de
28 ans, espérait « pouvoir trouver une
communauté de travailleurs sociaux
pour échanger avec eux. Ma femme qui
est médecin s’en sert dans ce sens » II
n y a pas encore foule de collègues sur
le réseau, maîs @Pihey twitte pour
« partager des situations cocasses »
vécues sur son lieu de travail et « faire
de la veille d’actualité dans le secteur
social , en s’abonnant a des comptes
d organisations, de médias spécialises
ou de personnes s’intéressant à l’ action
sociale. Pour <5>Cesar2b (3), 46 ans, éducateur
spécialise travaillant auprès d’enfants
déficients visuels et auditifs a
Bastia, l’intérêt de Twitter est de pouvoir
« glaner des informations auprès des
bonnes personnes, d’avoir du lien en
direct »

Le blog, très prisé
L’usage du blog semble, lui, s’être
généralisé Internet abonde ainsi de
blogs tenus par des acteurs de l’action
sociale, dont nombre de consultants et
formateurs, a l’image de Daniel Gacoin
ou Laurent Barbe, pour citer deux des
plus connus. Consultant au cabinet
Cress (Conseil recherche evaluation sciences
sociales), le second assume pleinement
le côte « subjectif » de ses billets au ton
parfois cinglant (« Sainte évaluation,
priez pour nous ’ », « Tous les ministres
de l’intérieur n’ont pas la même
valeur ») « Je me fais plaisir »,
confie L Barbe, qui considère son blog,
« Regards sur l’action sociale », comme
un espace d’expression personnelle.
Sur la blogosphère, assistantes sociales
(comme Valérie Agha, ce numéro p 21),
éducateurs spécialises (Célia Carpaye,
auteur du blog « Éducateur, ce métier
impossible », par exemple) ou CESF
(Louise, « II était une fois Le blog
d une CESF ») prennent aussi la parole.
C Carpaye a crée son blog des l’entrée
en formation « La première année a
été si passionnante que j’ai très vite
ressenti le besoin d’écrire, de partager
mon engouement, d’échanger. Après
des débuts timides, je me suis prise
au jeu de l’écriture et j’ai fait participer
de plus en plus de personnes, dont
des professionnels, m’enrichissant
ainsi des autres. » Louise (5) a quant à
elle pris la plume au départ pour
« dénoncer certaines situations et frustrations
qu’elle rencontrait » au travail.
Mais après avoir changé de poste (elle
travaille désormais auprès de femmes
victimes de violences conjugales), elle
a choisi d’écrire pour « témoigner de
toutes ces vies qu’[elle] rencontre ».
« J’essaie de prendre du recul. J’utilise
parfois l’humour pour aborder certaines
situations très lourdes, mais à
aucun moment cela n’exprime de
l’irrespect », affirme-t-elle Pour parler
de la souffrance d’autrui et respecter
l’anonymat des personnes concernées,
la CESF veille à rester anonyme, ne
donnant aucun élément susceptible
d’identifier la structure où elle travaille
ni les femmes qu’elle aide.

La prudence s’impose.
Car bien entendu, exposer des situations
professionnelles sur la Toile
questionne la notion de secret professionnel.
« Au-delà des problèmes juridiques,
cela pose de sérieuses questions
éthiques, considère Laure Dourgnon,
juriste spécialisée en droit de l’action sociale et médico-sociale Les professions
du social sont intimement
liées à la vie privée des personnes.
Mettre en ligne cette matière privée
et confidentielle peut être extrêmement
grave. » La prudence s’impose
donc (encadré, ci-dessous).
À cet égard, on trouve sur la Toile
tous types de comportements. si des
certains travailleurs sociaux préfèrent rester anonymes, d’autres affichent leur patronyme et leur photo.
Force est de constater que beau- Q
coup tâtonnent face à ces nouveaux
usages du Net. Et pour cause ces
questions semblent encore peu
abordées lors de la formation initiale
en travail social. Elles émergent
tout juste dans le cadre de la formation
continue. Les centres d’entraînement
aux méthodes d’éducation active
(Ceméa) proposent par exemple des
séances sur l’utilisation des réseaux
sociaux « Dans le champ social, nous
intervenons surtout dans les secteurs
de l’insertion professionnelle et sociale
ou avec la protection judiciaire de la
jeunesse, précise Christian Gautellier,
réfèrent national du département
médias. Mais la plupart du temps, les
structures nous contactent dans l’urgence.
Quand elles sont confrontées à
de mauvaises pratiques, la publication
de propos ou de photos désobligeantes
par exemple, et ne savent pas comment
réagir » Bien plus rarement pour s’interroger
sur le bien-fondé d’une action
socio-éducative basée sur l’usage du
web 2.0.

Avec la place aujourd’hui prise par
Internet et les technologies de l’information
et de la communication (TIC)
dans la société, se pose pourtant véritablement
cette question : faut-il les
subir ou tenter de s’en emparer au
profit d’un accompagnement réfléchi
et adapté en fonction des usagers ;
Entre partisans et réfractaires, le débat
semble épineux et polémique « Les TIC
sont souvent vues comme des outils
hyperdangereux. Lors du congrès de
la Cnape (La Convention nationale des associations
de protection de l’enfant a organisé fin
novembre dernier à Paris deux journées
de formation intitulées « Les TIC. quelles
actions possibles pour la prévention
spécialisée ? Quel regard porter ? ».), nous avons essuyé beaucoup
de critiques et d’attaques de la
part de nos collègues, témoigne Rachel
Tanguy, éducatrice spécialisée au sein
de l’Espace Césame, qui utilise le réseau
Facebook dans le cadre du suivi socioéducatif
de ses jeunes usagers (ce
numéro p. 20) Je comprends ce type
de positions qui s’appuient sur des
questionnements éthiques. Mais selon
moi, quand on est travailleur
social intervenant auprès des
jeunes, il est nécessaire que
l’on s’intéresse à leurs pratiques,
que l’on essaie de
comprendre ce qui se joue. »

Garder la bonne
distance

Un clivage qu’a également constaté
Karima El Khadiri, conseillère technique
à l’Association de prévention
spécialisée du Nord (APSN). Ce centre
de ressources anime depuis le début
de l’année un groupe d’échange et
d’analyse des pratiques sur cette thématique.
« D’un côté, nous avions des
réfractaires pour qui les TIC éloignent
les éducateurs de leur mission première,
la rue, en les plaçant derrière
un ordinateur. De l’autre, nous avions
des professionnels désireux d’aller
sur les réseaux sociaux mais en prenant
un maximum de précautions »,
explique K. El Khadiri. Une séance de
formation a notamment permis aux
13 éducateurs spécialisés participants de comparer les conditions générales
d’utilisation de Facebook (réseau sous
législation américaine) à un site tel
que Dailymotion (sous législation
française). Ont été aussi abordées les
opportunités éducatives offertes par le
web 2.0 : « Les travailleurs sociaux peuvent
avoir un rôle de prévention et de
réduction des risques liés aux dangers
des réseaux sociaux, en collaborant
avec les établissements scolaires ou les
centres sociaux, détaille K. El Khadiri.
Ils peuvent aussi s’y investir pour entretenir
du lien avec les jeunes qui utilisent
ces espaces pour se rencontrer, s’informer,
partager et se construire. »

Quelques initiatives font ainsi leur
apparition en prévention spécialisée,
secteur intéressé au premier chef du
fait de la forte utilisation des réseaux
sociaux par les jeunes. « C’est une véritable
révolution. Les gamins sont de
moins en moins dans la rue. Si on ne
veut pas les perdre de vue, il va falloir
que l’on s’adapte », constate Pierre-
Yves Genin, de l’Association départementale
de sauvegarde de l’enfant, de
l’adolescent et de l’adulte de Seine-
Saint-Denis (ADSEA93). Bien conscient
que ce phénomène remet en question
la relation éducative, ce chef de service
de 44 ans a décidé de s’y mettre il y a
quelques années : « Quand j’étais chef
de service à Chartres, nous avions déjà
une adresse MSN. Elle nous a notamment
permis de garder le contact avec
des jeunes fugueurs. » À l’automne
dernier, il a monté avec des jeunes des
saynètes autour de Facebook - et de
ses dangers - qui ont été jouées dans
des collèges. En ce début d’année, il a
profité d’un voyage au Mali auquel
participaient des jeunes pour créer un
blog. Lui n’a pas franchi le pas de passer
à Facebook sur un plan professionnel, mais n’écarte pas cette éventualité.
« L’important est de garder de la distance
dans la relation éducative avec
les jeunes. Ne pas être dans l’immédiateté
permanente qui caractérise les
réseaux sociaux ».
Internet abat les murs
D’autres champs de l’action sociale
investissent eux aussi les opportunités
offertes par le web 2.0. Chez les personnes
âgées, des sociétés telles que
Wehpa proposent aux directeurs de
maisons de retraite de créer des blogs
permettant de faciliter les contacts avec
l’extérieur « Nous envoyons chaque
semaine des newsletters aux proches
pour les tenir informés des nouvelles
de la résidence et ces derniers peuvent
envoyer des mails privés accompagnés
éventuellement de photos que l’animateur
remet au résident », indique
Jérôme Pigniez, fondateur de Wehpa
Dans le champ du handicap mental et
psychique, une initiative intéressante
vient de voir le jour dans trois établissements
gérés par l’Association départementale
des parents et amis de personnes
handicapées mentales ( Adapei)
d’Ille-et-Vilaine. « Notre évaluation
interne avait fait ressortir un déficit
d’accessibilité vers l’informatique et
Internet », explique Franck
Morvan, directeur du centre
d’habitat. Les Deux Rivières
D’octobre 2011 à mai 2012,
plus de cent usagers ont participé
à 23 ateliers informatiques.
« L’outil leur était difficilement
accessible car la
grande majorité ne maîtrise
m la lecture ni l’écriture.
Pour d’autres se posaient
des problèmes d’ergonomie
 », indique l’animatrice,
Véronique Le Chêne.
Cette étudiante en master Ingénieries
et technologies en éducation et formation
(ITEP) recherche alors toutes sortes
de solutions en fonction des problèmes
rencontrés - créations de raccourcis
places sur le bureau, choix de logos
reconnaissables pour tous, recours à
des écrans tactiles pour certains, etc.
Pour les usagers les plus autonomes
l’objectif était l’insertion en milieu ordinaire
en les orientant vers les espaces
publiques numériques. Pour les moins
autonomes, il s’agissait surtout de trouver
des solutions techniques d’accès à
l’ordinateur. Dans tous les cas, l’ouverture
à l’univers du numérique constitue
aux yeux du directeur une réelle avancée.

« L’ordinateur est un support relationnel important. les résidents montrent
aux autres des vidéos de leur
chanteur ou de leur club de foot préférés,
les plus autonomes peuvent
échanger avec leurs proches qui habitent
parfois loin. Vivre dans un foyer
peut être quelque chose d’ enfermant,
Internet permet d’abattre les murs »,
assure F Morvan.
Reste que ce type d’initiatives n’est pas
légion et qu’il y a « encore un énorme
travail à faire auprès des travailleurs
sociaux, comme l’estime Ch Gautellier, des Céméa. Les professionnels de
l’action sociale sous-estiment très largement
les enjeux de sociabilisation et
de construction identitaire que représentent
les TIC »



2012-07-16 1102@TSA_MENSUEL_TRAVAIL_SOCIAL_ACT
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21/07/2012
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