Vous avez dit communautaire ?
VST n°117- Dossier coordonné par : MONIQUE BESSE, Psychologue clinicienne / NAHIMA LAIEB, Responsable du secteur « Travail social et santé mentale » des CEMÉA / JEAN-PIERRE MARTIN, Psychiatre public

Les communautés éducatives, les pédagogies et les thérapies appuyées sur
l’institutionnel, les actions militantes collectives (DAL, squats associatifs…), les
ateliers santé-ville : voilà des utopies bien concrètes. Mais cela se diffuse peu ;
sauf exceptions, l’action sociale et la psychiatrie restent bien éloignées des
pratiques collectives, coopératives, égalitaires.
Est-ce que, au-delà des programmes de formation des travailleurs sociaux, le
communautaire fait peur avec la crainte du communautarisme ? Est-ce parce qu’il
paraît dangereux de restituer du pouvoir aux usagers, et plus largement aux
citoyens ?
C’est que « faire du communautaire », ce n’est pas qu’une technique, c’est
d’abord un choix politique car c’est faire société autrement. L’utopie est peut-être
là, dans cet objectif global ? Ce dossier explore ces utopies en action.


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Aborder la question du communautaire
dans les secteurs social, sanitaire et de l’éducation
nécessite de procéder à un débroussaillage
de la nébuleuse à laquelle il
appartient, afin de se repérer dans un
champ sémantique complexe où les connotations
politiques sont désormais présentes,
depuis ces dernières années, avec
le débat sur l’identité nationale et l’appartenance
communautaire.
L’emploi du mot « communautaire » est loin
d’aller de soi, son sens et son utilisation
varient selon les époques, les pays et les cultures.
Qu’est-ce qu’une communauté ? Et
le communautaire, cet adjectif substantivé,
quelle nuance de sens introduit-il ?
Qu’est-ce qui constitue une communauté
aux yeux de ceux qui sont censés en faire
partie et pour ceux qui la regardent de l’extérieur
 ? Est-ce la même communauté ?
Tout le monde a-t-il le sentiment d’appartenir
à une communauté, ou ce terme est- il
réservé à certaines catégories de la
population ? Les personnes originaires du
Maghreb se sentent-elles toutes appartenir
à la « communauté musulmane » ? Certainement
pas. Et les autres se réclament- elles
alors d’une communauté non
musulmane ? Cela serait bien difficile à soutenir.
Pourtant, à entendre parler des communautés
antillaise, aveyronnaise,
toxicomane, etc., on peut légitimement se
demander si le terme ne permet pas de marquer
la différence radicale avec une norme
non dite dans une efficace production de différence, donc d’exclusion feutrée. On
peut aussi s’interroger sur la fréquence
d’emploi de l’adjectif substantivé « communautaire
 », et la moindre fréquence
d’utilisation du mot « communauté ».
Dans les années 1970, il était clair que le
mouvement communautaire ne concernait
qu’une minorité revendiquant l’originalité
de son mode de vie. Ceux qui vivaient en
communautés, urbaines ou rurales, étaient
des marginaux et ne s’en défendaient pas,
se reconnaissant dans cette marge. De
même, les premières communautés religieuses
chrétiennes demeuraient à l’écart
du monde et tenaient à cet écart. Difficile,
en revanche, en un temps où domine le politiquement
correct et où l’on a bien du mal
à nommer les différences, de reconnaître
que le communautaire concerne les
« autres », ceux qui ne sont pas « assimilés
 » à la culture dominante et qui sont
perçus comme potentiellement dangereux,
susceptibles, par exemple, de sombrer
dans le communautarisme !
À partir des années 1980, on a parlé
volontiers de collectifs auxquels on appartenait
pour une cause, une action, et pour
un temps. Cette appartenance ne définissait
que partiellement les membres du
collectif, ne constituant pas pour eux un
mode de vie global. Les collectifs ont sans
doute fleuri dans une période où les partis
politiques avaient perdu une partie de leur
audience et de leur capacité de mobilisation,
et où croissait le nombre de ceux ne souhaitant
pas une affiliation qui les marquait
ou les engageait trop. Ils ont sans doute également
signé la fin de l’utopie communautaire.
En psychothérapie institutionnelle,
on se réfère plus volontiers à la notion de
collectif qu’à celle de communauté. La communauté
est en rapport avec l’appartenance
et l’identité, ce qui n’est pas le cas du collectif.
Les débats récents sur l’identité
nationale éclairent la question du communautaire
 : l’appartenance communautaire
serait aux yeux de certains en opposition
avec l’identité nationale ! Même si ces
débats politiques ne semblent pas concerner
nos secteurs de façon directe, ils en
constituent néanmoins le contexte. De
plus, au fond de l’histoire de l’éducation spécialisée,
de la psychiatrie et de l’action
sociale, il y a bien un enjeu d’appartenance
sociale : rentrer dans une communauté éducative,
soignante ou d’insertion, c’est
potentiellement sortir de son groupe social
d’appartenance et par là prendre le risque
d’un changement d’identité sociale.

Que reste-t-il du communautaire à une
époque où l’utopie communautaire des
années de la « révolution culturelle » a disparu,
ainsi que ses retombées ou effets en
psychiatrie, en Angleterre, en France et en
Italie, avec hier le passage de la communauté
thérapeutique au secteur de psychiatrie,
puis aujourd’hui celui des secteurs
aux [1] ?
Dans les années 1970, une partie de la jeunesse
rêvait de vie communautaire : vivre
ensemble, en ville ou à la campagne, dans
une sorte de quotidienneté prolongeant la
fête et ses licences, et pour construire ici et
maintenant les possibles d’une autre société
basée sur d’autres rapports humains. Cette
aspiration a bien disparu avec le retour au
couple et à la famille nucléaire ; même les
homosexuels se réclament bruyamment du modèle familial et du « mariage bourgeois
 » que les jeunes de 1970 avaient jetés
aux orties en tant que lieux d’aliénation. La
crise venue, on déplore que les jeunes ne
puissent accéder à un logement indépendant
 ; le retour dans la famille (nucléaire et
non plus élargie) est vu comme un échec,
et la colocation comme une solution temporaire
pour des étudiants en attente de la
situation professionnelle qui leur permettra
l’accès au logement personnel. Vivre
ensemble est perçu comme une disqualification,
comparé au vivre seul ou en couple.
L’utopie communiste est elle-même oubliée,
emportée par la ruine de la caricature du
socialisme qu’étaient les régimes totalitaires
de l’Est. Alors, sur quels modèles s’appuyer,
sinon sur ceux, triomphants, de l’individualisme
concurrentiel ultralibéral ?
Le modèle individualiste dominant, qui
met en avant la réussite personnelle, la
mobilité, la performance et l’autonomie, ne
va certes pas dans le sens de la mise en
commun. Qu’en est-il dans le secteur du
soin et dans celui de l’éducation spécialisée ?
Nécessairement organisés en collectivités
pour des raisons tant économiques qu’idéologiques,
le collectif n’y est pas pour autant
systématiquement valorisé en tant que
tel, ni pour les même raisons. En effet, ce
n’est pas la même chose de croire comme
au XIXe siècle aux vertus de la séparation avec
le milieu d’origine – et ici la collectivité de
placement suffit – et de construire un
vivre ensemble dans un lieu favorisant les
échanges, les activités et les responsabilités
partagées, ceci pouvant avoir un effet thérapeutique.
Certaines expériences de secteur
psychiatrique ont ainsi permis la prise
en main collective de structures de vie par
les patients, avec des liens de quartier qui
font apparaître de la citoyenneté, où le communautaire
est alors celui de la communauté territoriale de vie en commun. Il en
va de même pour certaines actions développées
en prévention spécialisée.
Aujourd’hui, l’idéal affirmé et la mesure de
la réussite se sont déplacés de la solidarité
vers l’autonomie et l’indépendance. L’accès
au logement individuel demeure l’objectif
à atteindre, même lorsque la vie en collectivité
a fait ses preuves et qu’on pourrait en
souhaiter la pérennité, sous une forme
adaptée, au moins pour des personnes fragiles
que la solitude effraie. Il y a des pays,
le Québec notamment, où l’on envisage
sans difficulté des lieux de vie permanents
comme alternatives positives et durables à
l’hospitalisation ou à la vie en foyers.
Cependant, avec la crise économique, ce
modèle de la réussite individuelle ne commence-
t-il pas à être l’objet d’une désillusion,
d’une critique et peut être même d’une
nouvelle attente de solutions communautaires
dans l’organisation de la vie quotidienne
 : jardins partagés, achats groupés,
coopératives, lieux de vie collectifs pour les
seniors… ? À suivre…
Nous ne trancherons pas non plus entre les
diverses façons de nommer et de pratiquer
ce qui nous paraît souvent bien semblable
– parce que cherchant toutes à ce que les personnes
concernées agissent ensemble afin
de transformer leur situation, leur condition : travail social d’intérêt collectif, démarche de
santé communautaire, action sociale communautaire,
Éducation populaire…
Nous n’avons pas eu la prétention de
répondre dans ce dossier à toutes les questions
posées, ni de faire le bilan de l’ensemble
des expériences éducatives et
thérapeutiques valorisant le communautaire
et la vie en collectifs. Nous avons
choisi de proposer à la réflexion des
textes de portée générale et théorique qui
éclairent les enjeux du communautaire ici
et ailleurs, avec des entrées en débat et des
façons de questionner qui ne sont pas toujours
celles auxquelles nous sommes habitués,
et des textes présentant des
expériences et des pratiques qui se déroulent
sous les auspices du faire communauté
et qui s’en revendiquent.

MONIQUE BESSE
Psychologue clinicienne
NAHIMA LAIEB
Responsable du secteur « Travail social et santé
mentale » des CEMÉA
JEAN-PIERRE MARTIN
Psychiatre public

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04/02/2013


Notes :

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