04/02/2013
Vous avez dit communautaire ?

VST n°117- Dossier coordonné par : MONIQUE BESSE, Psychologue clinicienne / NAHIMA LAIEB, Responsable du secteur « Travail social et santé mentale » des CEMÉA / JEAN-PIERRE MARTIN, Psychiatre public


Les communautés éducatives, les pédagogies et les thérapies appuyées sur l’institutionnel, les actions militantes collectives (DAL, squats associatifs…), les ateliers santé-ville : voilà des utopies bien concrètes. Mais cela se diffuse peu ; sauf exceptions, l’action sociale et la psychiatrie restent bien éloignées des pratiques collectives, coopératives, égalitaires.
Est-ce que, au-delà des programmes de formation des travailleurs sociaux, le communautaire fait peur avec la crainte du communautarisme ? Est-ce parce qu’il paraît dangereux de restituer du pouvoir aux usagers, et plus largement aux citoyens ?
C’est que « faire du communautaire », ce n’est pas qu’une technique, c’est d’abord un choix politique car c’est faire société autrement. L’utopie est peut-être là, dans cet objectif global ? Ce dossier explore ces utopies en action.

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Aborder la question du communautaire dans les secteurs social, sanitaire et de l’éducation nécessite de procéder à un débroussaillage de la nébuleuse à laquelle il appartient, afin de se repérer dans un champ sémantique complexe où les connotations politiques sont désormais présentes, depuis ces dernières années, avec le débat sur l’identité nationale et l’appartenance communautaire.
L’emploi du mot « communautaire » est loin d’aller de soi, son sens et son utilisation varient selon les époques, les pays et les cultures. Qu’est-ce qu’une communauté ? Et le communautaire, cet adjectif substantivé, quelle nuance de sens introduit-il ? Qu’est-ce qui constitue une communauté aux yeux de ceux qui sont censés en faire partie et pour ceux qui la regardent de l’extérieur  ? Est-ce la même communauté ?
Tout le monde a-t-il le sentiment d’appartenir à une communauté, ou ce terme est- il réservé à certaines catégories de la population ? Les personnes originaires du Maghreb se sentent-elles toutes appartenir à la « communauté musulmane » ? Certainement pas. Et les autres se réclament- elles alors d’une communauté non musulmane ? Cela serait bien difficile à soutenir. Pourtant, à entendre parler des communautés antillaise, aveyronnaise, toxicomane, etc., on peut légitimement se demander si le terme ne permet pas de marquer la différence radicale avec une norme non dite dans une efficace production de différence, donc d’exclusion feutrée. On peut aussi s’interroger sur la fréquence d’emploi de l’adjectif substantivé « communautaire  », et la moindre fréquence d’utilisation du mot « communauté ».
Dans les années 1970, il était clair que le mouvement communautaire ne concernait qu’une minorité revendiquant l’originalité de son mode de vie. Ceux qui vivaient en communautés, urbaines ou rurales, étaient des marginaux et ne s’en défendaient pas, se reconnaissant dans cette marge. De même, les premières communautés religieuses chrétiennes demeuraient à l’écart du monde et tenaient à cet écart. Difficile, en revanche, en un temps où domine le politiquement correct et où l’on a bien du mal à nommer les différences, de reconnaître que le communautaire concerne les « autres », ceux qui ne sont pas « assimilés  » à la culture dominante et qui sont perçus comme potentiellement dangereux, susceptibles, par exemple, de sombrer dans le communautarisme !
À partir des années 1980, on a parlé volontiers de collectifs auxquels on appartenait pour une cause, une action, et pour un temps. Cette appartenance ne définissait que partiellement les membres du collectif, ne constituant pas pour eux un mode de vie global. Les collectifs ont sans doute fleuri dans une période où les partis politiques avaient perdu une partie de leur audience et de leur capacité de mobilisation, et où croissait le nombre de ceux ne souhaitant pas une affiliation qui les marquait ou les engageait trop. Ils ont sans doute également signé la fin de l’utopie communautaire. En psychothérapie institutionnelle, on se réfère plus volontiers à la notion de collectif qu’à celle de communauté. La communauté est en rapport avec l’appartenance et l’identité, ce qui n’est pas le cas du collectif. Les débats récents sur l’identité nationale éclairent la question du communautaire  : l’appartenance communautaire serait aux yeux de certains en opposition avec l’identité nationale ! Même si ces débats politiques ne semblent pas concerner nos secteurs de façon directe, ils en constituent néanmoins le contexte. De plus, au fond de l’histoire de l’éducation spécialisée, de la psychiatrie et de l’action sociale, il y a bien un enjeu d’appartenance sociale : rentrer dans une communauté éducative, soignante ou d’insertion, c’est potentiellement sortir de son groupe social d’appartenance et par là prendre le risque d’un changement d’identité sociale.

Que reste-t-il du communautaire à une époque où l’utopie communautaire des années de la « révolution culturelle » a disparu, ainsi que ses retombées ou effets en psychiatrie, en Angleterre, en France et en Italie, avec hier le passage de la communauté thérapeutique au secteur de psychiatrie, puis aujourd’hui celui des secteurs aux [1] ?
Dans les années 1970, une partie de la jeunesse rêvait de vie communautaire : vivre ensemble, en ville ou à la campagne, dans une sorte de quotidienneté prolongeant la fête et ses licences, et pour construire ici et maintenant les possibles d’une autre société basée sur d’autres rapports humains. Cette aspiration a bien disparu avec le retour au couple et à la famille nucléaire ; même les homosexuels se réclament bruyamment du modèle familial et du « mariage bourgeois  » que les jeunes de 1970 avaient jetés aux orties en tant que lieux d’aliénation. La crise venue, on déplore que les jeunes ne puissent accéder à un logement indépendant  ; le retour dans la famille (nucléaire et non plus élargie) est vu comme un échec, et la colocation comme une solution temporaire pour des étudiants en attente de la situation professionnelle qui leur permettra l’accès au logement personnel. Vivre ensemble est perçu comme une disqualification, comparé au vivre seul ou en couple. L’utopie communiste est elle-même oubliée, emportée par la ruine de la caricature du socialisme qu’étaient les régimes totalitaires de l’Est. Alors, sur quels modèles s’appuyer, sinon sur ceux, triomphants, de l’individualisme concurrentiel ultralibéral ?
Le modèle individualiste dominant, qui met en avant la réussite personnelle, la mobilité, la performance et l’autonomie, ne va certes pas dans le sens de la mise en commun. Qu’en est-il dans le secteur du soin et dans celui de l’éducation spécialisée ? Nécessairement organisés en collectivités pour des raisons tant économiques qu’idéologiques, le collectif n’y est pas pour autant systématiquement valorisé en tant que tel, ni pour les même raisons. En effet, ce n’est pas la même chose de croire comme au XIXe siècle aux vertus de la séparation avec le milieu d’origine – et ici la collectivité de placement suffit – et de construire un vivre ensemble dans un lieu favorisant les échanges, les activités et les responsabilités partagées, ceci pouvant avoir un effet thérapeutique. Certaines expériences de secteur psychiatrique ont ainsi permis la prise en main collective de structures de vie par les patients, avec des liens de quartier qui font apparaître de la citoyenneté, où le communautaire est alors celui de la communauté territoriale de vie en commun. Il en va de même pour certaines actions développées en prévention spécialisée.
Aujourd’hui, l’idéal affirmé et la mesure de la réussite se sont déplacés de la solidarité vers l’autonomie et l’indépendance. L’accès au logement individuel demeure l’objectif à atteindre, même lorsque la vie en collectivité a fait ses preuves et qu’on pourrait en souhaiter la pérennité, sous une forme adaptée, au moins pour des personnes fragiles que la solitude effraie. Il y a des pays, le Québec notamment, où l’on envisage sans difficulté des lieux de vie permanents comme alternatives positives et durables à l’hospitalisation ou à la vie en foyers. Cependant, avec la crise économique, ce modèle de la réussite individuelle ne commence- t-il pas à être l’objet d’une désillusion, d’une critique et peut être même d’une nouvelle attente de solutions communautaires dans l’organisation de la vie quotidienne  : jardins partagés, achats groupés, coopératives, lieux de vie collectifs pour les seniors… ? À suivre…
Nous ne trancherons pas non plus entre les diverses façons de nommer et de pratiquer ce qui nous paraît souvent bien semblable – parce que cherchant toutes à ce que les personnes concernées agissent ensemble afin de transformer leur situation, leur condition : travail social d’intérêt collectif, démarche de santé communautaire, action sociale communautaire, Éducation populaire… Nous n’avons pas eu la prétention de répondre dans ce dossier à toutes les questions posées, ni de faire le bilan de l’ensemble des expériences éducatives et thérapeutiques valorisant le communautaire et la vie en collectifs. Nous avons choisi de proposer à la réflexion des textes de portée générale et théorique qui éclairent les enjeux du communautaire ici et ailleurs, avec des entrées en débat et des façons de questionner qui ne sont pas toujours celles auxquelles nous sommes habitués, et des textes présentant des expériences et des pratiques qui se déroulent sous les auspices du faire communauté et qui s’en revendiquent.

MONIQUE BESSE
Psychologue clinicienne
NAHIMA LAIEB
Responsable du secteur « Travail social et santé mentale » des CEMÉA
JEAN-PIERRE MARTIN
Psychiatre public

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Notes :

[1] pôles




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