Introduction de la revue VST n° 121 "Histoire de soi"
MONIQUE BESSE, JEAN-FRANÇOIS GOMEZ

Se raconter a toujours existé : au-delà des
mémoires ou des confessions, il est convenu
de dire que l’écrivain, dans ses oeuvres romanesques,
écrit toujours sur soi ou à partir de
soi (« Madame Bovary, c’est moi », disait
Flaubert !).


Voir le sommaire et commander le numéro du VST n° 121

À l’époque contemporaine, la mode de l’autofiction
et de l’autobiographie s’est développée
 ; Internet semble avoir amplifié le
culte de soi jusqu’à l’exhibition. Comme dit
la sociologue Paula Sivilia, dans son article
dans le numéro de Books [1] consacré aux
journaux intimes : « À l’ère d’Internet, l’intimité
s’offre en spectacle. » Elle estime toutefois
que, comme les journaux intimes, les
blogs permettent « la construction de la subjectivité
 ».

La littérature d’autofiction, de mise en
scène de soi selon les modalités romanesques
faisant appel à des éléments de l’expérience
personnelle de l’auteur, on le
sait, est sur le devant de la scène éditoriale.
Vers le milieu du XXe siècle, on commence à
penser que la mémoire populaire peut être
construite par les intéressés eux-mêmes
(témoignages écrits, récits oraux, films) et être
au service des opprimés, de même qu’avec
le sida les patients collaborent activement
avec les médecins en leur faisant part de leurs
remarques sur les traitements et leurs effets.
Du côté des patients psychiatrisés, le mouvement
Advocacy met en valeur le point de
vue et l’observation des malades, et tente
d’influencer les traitements et la condition
des patients. Dans les années 1970 apparaît
aux États-Unis la pratique de l’empowerment, qui a pour objet de donner du pouvoir aux
communautés afin de cesser d’en faire les
objets de politiques qui s’appliqueraient à eux
mais sans eux.

Comment le travail social ne serait-il pas
concerné par un mouvement qui s’étend de
la littérature à la sociologie, à l’anthropologie,
au folklore, enfin aux institutions dans
leur ensemble ?

Et d’abord, de quelle parole sur soi, écrite,
dite, racontée, montrée, s’agit-il ? Cela vaut
la peine de s’arrêter un moment sur les
effets de la non-demande individuelle de
production de son récit. Tandis que les autobiographies
et les mémoires foisonnent
d’écarts volontaires ou inconscients avec la
réalité, comment croire qu’un récit de soi
contraint et socialisé puisse se présenter
comme objectif ?

Alors qu’écrire sur soi a longtemps été un
acte volontaire et revendiqué par les auteurs
comme nécessaire à ce qu’ils souhaitent
transmettre comme image d’eux-mêmes, il
n’en va pas de même du côté du travail
social et de la santé : se raconter devient une
obligation, parfois un préalable à l’obtention
d’une prestation. Nous pensons à des
situations typiques où la question du récit
est omniprésente : tous ceux qui attendent
un statut, des « papiers », une place en institution,
une prestation, ou même un
emploi, doivent produire un récit qui justifie
leur demande, un récit bien ficelé pouvant
faire office de laisser-passer.

Cette contrainte faite au sujet de se raconter
appelle quelques remarques déontologiques. De quel droit pousser au dévoilement,
à la réminiscence, au retour sur des
événements parfois traumatiques ou occultés
 ? Avec quelles précautions faut-il aborder
cette question ? Qu’en est-il du jeu
transférentiel, et du contrôle de l’intimité
de chacun ? Et que faire quand le récit de
soi est incohérent, marqué par la maladie
mentale ?
Il y a aussi une nouvelle nécessité de la présentation
de soi dans la formation professionnelle.
Cela est apparu à partir du moment
où l’on n’a plus cru en la formation
comme étant simplement l’apprentissage de
techniques et de savoirs « objectifs », et où
l’on a corrélativement admis que le professionnalisme
se tisse également avec la subjectivité
et l’expérience du professionnel.
Ainsi dans les démarches de validation des
acquis, le récit du parcours est-il devenu obligatoire,
et met l’accent sur ce que les candidats
ont tiré de leur expérience propre qui
puisse valoir comme équivalent de formation.
C’est la même chose pour les entretiens
de sélection des candidats à des cursus diplômants
en travail social et dans le domaine
de la santé : le retour sur soi, sur son parcours,
sur les événements parfois intimes qui
éclairent les « vocations » est généralement
un exercice obligatoire.
Il ne s’agit pas de tout dire, personne ne
croyant plus à cela, mais de démontrer sa
capacité à socialiser ce que l’on a vécu,
démontrant de la sorte sa capacité à entrer
dans la communauté de ceux qui savent
manier le langage à leur avantage et qui ont
ainsi échappé à la « sauvagerie » des hors
cultures ou des sous-cultures.

ce jeu de découvrir l’autre et de se découvrir
à l’autre. Une ouverture peut dès lors se produire, que l’on espère susceptible de
générer une libération, un changement
positif.

Une autre possible ambiguïté peut être
entretenue, qui entraîne un choix crucial :
les histoires de soi représentent-elles strictement
et uniquement les récits des usagers
recueillis par chacun d’entre nous dans sa
posture éducative, sociale, thérapeutique ou
clinique ? Ou bien sont-elles également pour
ces mêmes professionnels des récits de soi-même
précisément dans les situations
d’accompagnement, de rencontre, etc. ? Du
côté des demandeurs de récits, travailleurs
sociaux comme soignants, on connaît aussi
les effets de résonance en soi de ces récits.
Parlera-t-on alors de formes de transfert ?
Et celui-ci viendrait-il en ce cas éclairer ou
brouiller les pistes ?

Pourtant, le soi n’a rien à voir avec cette
construction imaginaire ou défensive qu’est
l’égo. Dans le soi se trouve quelque chose
de la vérité du sujet, à laquelle chacun
d’entre nous n’a qu’un accès partiel. Cette
aventure du soi, de l’accès au soi, comme
l’a montré Gaston Pineau, ne mène pas obligatoirement
au narcissisme ni au solipsisme,
cette maladie qui consiste à se représenter
le monde à partir de ses lunettes souvent
fumées. Elle insiste davantage sur les
moments-clés, les temporalités, les étapes
et les « bascules de la vie » (Martine Lani-
Bayle). Quant à Paul Ricoeur, souvent cité
dans ce dossier, notamment pour son
concept « d’identité narrative », il distingue
bien, dans Soi-même comme un
autre [2], ce qui est de l’ordre du propre et du
semblable, cette identité jamais identique
qui va se constituant à la faveur du récit.
D’où l’utilisation des histoires ou récits de
vie comme processus de formation, d’élaboration
de soi, qui ne verse pas forcément
dans le registre psychothérapique.

Voilà à peine abordés quelques aspects d’un
dossier où les auteurs, dans leurs articles,
variés, illustrent des postures différentes.
Finalement, revers d’une médaille qui, sans
doute, brillait un peu trop, il apparaît que
toutes les situations d’énonciation non
choisies sont toujours situées, si on n’y prend
garde, dans des rapports de domination
et/ou d’absence de confidentialité rarement
réfléchis, ou bien sont les productions
consensuelles d’un passé enjolivé, comme
par exemple nombre de récits et mémoires
de quartiers.

L’alternative est cependant possible. Pierre
Bourdieu le disait déjà dans La misère du
monde [3], lui qui n’a cessé d’exprimer des
réticences sur la « condition biographique »,
en insistant sur le fait que recueillir un récit
de vie ou un récit de pratique suppose avant tout une « conversion du regard ». Si celui
qui provoque le récit accepte de perdre sa
position de maîtrise face à un individu qui
développe ses propres raisons, il peut
changer sa propre vision des choses. Et, surtout,
il peut être un écoutant actif.


01/04/2014


Notes :

[11

[22

[33




La présentation des Ceméa et de leur projet
Qui sommes-nous ?
Historique des Ceméa
Le manifeste (Version 2016) - 12 thématiques
Contactez-nous
Les Ceméa en action
Rapports d’activité annuels
Agenda et évènements
Collectifs - Agir - Soutenir
Congrés 2015 - Grenoble
Prises de position des Ceméa
Textes et actualités militants
Groupes d’activités
Fiches d’activités
Répertoire de ressources (Archives)
Textes de références
Les grands pédagogues
Sélection de sites partenaires
Textes du journal officiel
Liens
Vers l’Education Nouvelle
Cahiers de l’Animation
Vie Sociale et Traitements
Les Nouveautés
Télécharger
le catalogue
Nos archives en téléchargement
gratuit
Commander en ligne
BAFA - BAFD - ANIMATION VOLONTAIRE
FORMATION ANIMATION Professionnelle
Desjeps
Dejeps
Bpjeps
Bapaat
Formation courte
FORMATION PROFESSIONNELLE DU CHAMPS SOCIAL
Éducation spécialisée
Moniteur éducateur
Caferius
Formateur Professionnel d'Adulte - Conseiller en insertion
Préparation au DEAVS, au CAFERUIS, au CAFDES
CURSUS UNIVERSITAIRE
SANTE MENTALE 2017
Dans et autour de l’école
Europe et International
Les vacances et les loisirs
Politiques sociales
Pratiques culturelles
MÉDIAS, ÉDUCATION CRITIQUE et ENGAGEMENT CITOYEN