Paru dans le Journal du droit des jeunes du 21 novembre 2013
L’exacerbation des fonctionnements tout-puissants de la petite enfance
Comment prévenir, puis enrayer l’ errance des jeunes ?


François Chombeaux, Sociologue, directeur du département politiques sociales des Centres d’entraînement aux méthodes d education active (CEMEA), rédacteur en chef de la Revue Vie Sociale et Traitements


Avant tout développement, un préalable est nécessaire. Les « jeunes en errance » dont il sera question dans ce texte sont ces jeunes âgés de 16 à 30 ans, de plus en plus souvent accompagnés de chiens, aux looks cherchant parfois l’invisibilité, ou présentant souvent une visibilité identitaire située entre le punk et la techno-travellers. Ils vivent de la manche et de l’assistanat social, ils sont grands consommateurs de substances psychoactives, et ils revendiquent leur façon de vivre comme étant la résultante d’un choix conscient [1]

Une recherche commandée fin 2011 par la Direction générale de la santé sur le thème « ,jeunes en errance et addictions  », remise en juillet 2013, a permis de revenir sur les savoirs acquis. Ce travail aboutit à des propositions formulées à l’usage des intervenants de terrain sociaux et médicaux, des responsables de structures de terrain, ainsi qu’à l’usage des décideurs administratifs et politiques locaux et nationaux. [2]. Centré sur les jeunes déjà en errance, les questions de prévention primaire n’y sont pas abordées. La prévention secondaire portant sur les plus jeunes, avec la prise en compte du statut de minorité, y est abordée dans la partie « Propositions ». Ce texte, complémentaire à ces propositions, est centré sur les mineurs.

On y reviendra sur la prévention primaire, on y développera les pratiques possibles dans l’entre-deux entre prévention primaire et secondaire, avant de revenir sur des propositions de réponses professionnelles ct institutionnelles possibles une fois l’engagement dans l’errance active effectué.

Une prévention primaire des mal-être adolescents menant à l’errance est-elle possible ?

L’errance dont il est question ici est l’exacerbation des fonctionnements tout-puissants de la petite enfance réactivés à l’adolescence. La phrase clé, si souvent entendue, est « Tu vois, là tu fais ce que tu veux quand tu veux ». S’y est ajouté un jour « Oui, ma vie était écrite dans un livre, alors j’ai déchiré le livre, et maintenant c ’est moi qui l’écrit ».
Elle est aussi une fuite de protection : « Ça allait vraiment plus, alors j’ai pris mon sac et ]e suis partie ( ..) rejoindre ma vraie famille »’, « Le mec de ma mère ça allait pas du tout, elle me donnait tort tout le temps, alors voilà ».
Solution en acte radicale, le départ en errance, vers les errants déjà rencontres à l’occasion de fugues précédentes, est à la fois rupture par la fuite, l’acte, et protection.

Protection envers un contexte, des relations familiales, une histoire, évidente. Mais aussi protection contre soi, contre des impossibles à se dire et à vivre, contre les fantômes à l’œuvre si facilement distanciables, le temps d’un acte de plus, avant qu’ils ne reviennent, tout ceci sans évidemment qu’on le sache vraiment [3].

La question dc fond est donc celle du passage à l’acte, ou plus globalement de la prééminence de l’acte sur la pensée à l’adolescence. La plupart des adolescents savent faire la part entre le dé sir et la distanciation, entre l’acceptable et l’insupportable. D’autres, ceux-là qui vont partir vers la zone [4], n’y parviennent pas. Pourquoi ?

Il apparaît que cela remonte bien en amont, en s’ancrant dans la façon dont ils ont été considérés en tant que tout jeunes enfants. Jamais enfant unique selon nos recueils de données, leurs frères et soeurs ont suivi les chemins balisés de l’insertion normée à la suite de leurs parents. Eux s’en sont largement écartés. Pourquoi ?

Ici l’anamnèse n’est pas opératoire, et il est nécessaire de prendre en compte par assimilation ce qui est connu des enfants précocement suivis par I’ Aide sociale a l’enfance (ASE) Processus d’attachement perturbes, construction narcissique du Moi défaillante. Le tableau est connu, dans un contexte de fragilités parentales évoque par plus de 50% de ces jeunes qui racontent des pères partis, une mère refaisant sa vie avec un ou des hommes non acceptes.

Une prévention primaire collective mettant explicitement l’accent sur l’estime de soi, la capacité a conscientiser et a verbaliser des émotions, la solidification identitaire, la capacité projective, tout ce corpus regroupe sous la notion de compétences psychosociales [5], pourrait - aurait pu - contribuer a pallier des manques familiaux .

Maîs force est de constater que cette approche de la relation éducative n’est absolument pas prise en compte dans les systèmes éducatifs « pour tous » que sont les formes d’accueil de la petite enfance, le système scolaire et l’organisation des loisirs collectifs des mineurs. Ce qui s’y fait va même, la plupart du temps, largement a l’encontre de ces besoins centrage de l’école sur les manques et sur la performance normée, simple fonction de garderie sociale des loisirs collectifs, très faible attention au développement des capacités d’expression de soi et d’expérimentation dans l’ensemble des systèmes d’accueil.

Ce qui n’est pas construit dans la relation éducative parentale n’est pas compense par la construction éducative publique.

Quand le mal-être émerge

Au plus tard a l’entrée en adolescence, des signes d’alerte émergent qui sont plus ou moins pris en compte par l’environnement social Seulement 50% des jeunes en errance évoquent spontanément des suivis sociaux dont ils ont ete les objets dans leur enfance Ceci est pour partie a rapprocher des ancrages géographiques de leur famille, principalement dans des petites villes ou les attentions sociales spécialisées apportées a des enfants et des adolescents en difficulté ne sont pas particulièrement actives. Ceux qui ont ete identifies par le système de protection de l’enfance et que l’on rencontre dans la rue ont alors connu les pires effets des dysfonctionnements de cette institution suivis éducatifs en milieu ouvert sans action psychologiquement structurante palliative, ou placements que tous ont vécus comme successifs, heurtes, interrompus, vivant alors une maltraitance institutionnelle trop bien connue [6] qui ne leur a pas permis de projeter, puis de construire leur avenir.

Une forme permanente de manifestation du mal-être, rapportée par tous les jeunes, est l’engagement dans des fugues de plus en plus longues et de plus en plus lointaines durant lesquelles s’est opérée la rencontre avec le monde de l’errance dans les centres villes, les gares, les parcs publics, les squats. Et ici aussi le système public de prise en compte des fugueurs est à interroger.

Dans la réalité française un mineur en fugue ne peut pas être accueilli et protégé s’il en fait la demande, sauf a passer par une décision d’urgence de protection et de placement prise par un procureur après une interpellation ou une alerte directement transmise.

Une seule structure pratiquant l’accueil inconditionnel existe, a Pans [7] Quelques structures le pratiquent occasionnellement, sans en faire leur fonction centrale. Pourtant, la loi de protection de l’enfance de mars 2007 prévoit que toute structure agréée au titre de l’ASE peut accueillir inconditionnellement un mineur, sous réserve d’en avertir dés que possible le procureur Mais ce texte est très largement méconnu, et quasiment jamais utilisé.

Reste alors aux fugueurs qui ne veulent pas être contraints a se cacher, a éviter les adultes professionnels du social et les structures d’accueil inconditionnel destinées aux majeurs, ou a fréquenter ces structures en mentant sur leur âge quand leur physique le permet.

La solution d’hébergement la plus simple qu’ils trouvent est alors de suivre un groupe de jeunes en errance, d’être accueillis dans leur squat, ceci leur permettant d’entrer de plein-pied dans cette vie marginale. Ceci les conduit aussi, parfois, a être objets de maltraitances et parfois de sévices sexuels, les initiations peuvent être sauvages [8]

Voici donc trois axes sur lesquels il est possible de s’appuyer pour engager des démarches de prévention et de « rattrapage  » des mineurs

  • porter attention en permanence aux compétences psychosociales dans l’ensemble des dispositifs éducatifs de tous, questionner les pratiques de l’ASE en matière de ruptures de placements, et plus largement se centrer sur les pratiques a développer afin de protéger des grands mineurs qui ne veulent pas l’être,
  • construire un dispositif national d’accueil inconditionnel des mineurs en fugue.

Quand l’ errance est enclenchée.

L’impossibilité légale d’accueillir des mineurs dans les structures et les dispositifs d’accueil inconditionnel destines aux majeurs doit être levée, avec une adaptation de la loi qui bien évidemment doit laisser une place au procureur et aux services spécialises Ce qui ne signifie pas que les services spécialises dans la protection de l’enfance doivent intervenir directement, puisque une relation éducative est alors engagée avec ce jeune, mais ils peuvent trouver une nouvelle place, a l’interface entre les structures d’accueil devenant « tous ages » et le procureur.

La façon dont les derniers temps du placement des grand mineur se passent, quand ce placement est stable, est a travailler afin de préparer ces jeunes a une vie matérielle autonome savoir gerer son alimentation, son linge, savoir « habiter » [9] Nombre de sortants d’ITEP et de MECS n’y sont pas préparés.

Un trou noir financier existe entre la sortie du système de protection et l’âge de 25 ans avec l’accès au RSA Les contrats jeunes majeurs sont en forte réduction, et ne concernent que des jeunes ayant des projets d’insertion accompagnables.

La « garantie jeunes » récemment créée et qui va entrer en expérimentation concerne des jeunes « misérables », capables de s’engager dans une contractualisation portant sur leur mobilisation professionnelle et sociale.

En fait, les dispositifs publics construits pour la tranche d’âge 18-25 ans sont destines systématiquement aux a peu près conformes, aux insérables, ceci au détriment de ceux qui sont en incapacité de se projeter dans l’avenir, et a fortiori dans des démarches de qualification professionnelle.

Les réponses du secteur de l’addictologie sont également a questionner Les « consultations jeunes consommateurs » se développent, mais de fait, par la façon dont elles sont installées, elles ne concernent pas les jeunes 16-20 ans très engages dans l’errance.

Les CAARUD [10] sont les structures qui doivent les prendre en compte. Mais tous ne pratiquent pas de travail de rue en allant vers les utilisateurs potentiels, et nombre d’entre eux ne sont volontairement pas fréquentes par les plus jeunes (majeurs, encore la question de la protection des mineurs ) qui ne veulent pas être assimiles aux « toxicos  », et dont beaucoup pensent que de toute façon ils ne sont pas concernés par ces structures, puisqu’ils ne s’injectent pas de produits.

Autre versant de l’addictologie, les associations centrées sur la réduction des risques liés à la consommation de substances psychoactives communiquent beaucoup sur les risques secondaires médicaux et très peu sur les risques psychologiques et sociaux, en développant souvent une esthétique identitaire qui ouvre la porte a une consommation par adhésion, ou justifiée par l’adhésion, a une des sous-cultures de la marginalité [11]

Conclure

Prévenir cette errance-la, si attirante pour des tout jeunes en quête de survie a eux-mêmes [12], qui conduit a l’autodestruction en starlette vieillissante des places publiques ? II est possible d’y contribuer. Pour autant que l’on accepte de faire « bouger les lignes » de la loi, des pratiques professionnelles et des représentations sociales Sinon...


Notes :

[1] Dans Les nomades du vide publie en 1996 4fm* edition, I a Découverte Paris 2011, l’auteur développe des elements de connaissance de ces jeunes aux plans psychologique et sociologique. Cette approche reste valable. Un retour sur cette connaissance et les façons de travailler avec eux ont été développées dans Intervenir auprès des jeunes en errance. La Découverte Paris 2009 Les pages du « Réseau national Jeunes en errance » donnent acces aux pratiques e ! aux connaissances mutualisées par les [intervenants sociaux ->http://www.cemea.asso fr/spip php ?rubrique.375

[2] F CHOBEAUX et M-X AUBERTIN "Jeunes en errance et addichons" Dactylographié CEMEA 2013->http://www.cemea asso.fr/lMG/pdf/jeune_errance_20I3-2 pdf

[3] Cf. BOUVILLE Olivier, De I adolescence errante - Variations sur les non-lieux de nos modernités. Éditions Pleins Feu Nantes, 2007 . Ainsi que « Des adolescents en errance de lien » L’Information psychiatrique, n° I janvier 2000, p 29 -34

[4] La zone, on est des zonards : c’ est ainsi que ces jeunes se disent.

[5] P DESSEZ et H DE LA VAISSIERE Adolescents et conduites a risques Editions des Actualités Sociales Hebdo madaires Paris 2007

[6] Cf POTI » Emilie Enfants places déplacés replacés Parcours en protection de l’enfance Editions ERES. Toulouse 2012

[7] Paris Ados Service gérée par IADSEA 75

[8] F CHOBEAUX « Seraucourt villag.e La societe punk au Printemps de Bourges » Alain VULBEAU et Jean Yves BARREyRE (dir) La Jeunesse et la rue dactylographie IDEF ETSUP et CEAQ 1993 « Etude de la prise de risque » a été publié dans Sauvegarde de l’ enfance n° I 1994 pp 47 55 et a été repris dans A VULBEAU et J Y BARIOEYRE La jeunesse et la rue Desclee de Brouwer Paris 1994 pp 119 128

[9] Entretenir les lieux adopter les comportements sociaux nécessaires et adaptes payer charges et loyer

[10] Centres d Accueil el d Accompagnement a la Réduction de risques pour Usagers de Drogues (CAARUD) : [site->http://annuaire.action-sociale.org/ ?cat=ctre-accueil-accomp-reduc-risq-usag—drogues—c-a-a-r-u-d—178

[11] Voir en particulier des plaquettes d informations et des flyers qui engagent une connivence peu distanciée entre consommateurs par le graphisme le registre de langue le vocabulaire

[12] DOUVILLE Oliver op cit en note 4



2013-11-21 1851@JOURNAL_DU_DROIT_DES_JEUNES
(Poids : 392 ko - Format : PDF)


Tous les articles de :
  • François Chobeaux

  • 22/11/2013
    La présentation des Ceméa et de leur projet
    Qui sommes-nous ?
    Historique des Ceméa
    Le manifeste (Version 2016) - 12 thématiques
    Contactez-nous
    Les Ceméa en action
    Rapports d’activité annuels
    Agenda et évènements
    Collectifs - Agir - Soutenir
    Congrés 2015 - Grenoble
    Prises de position des Ceméa
    Textes et actualités militants
    Groupes d’activités
    Fiches d’activités
    Répertoire de ressources (Archives)
    Textes de références
    Les grands pédagogues
    Sélection de sites partenaires
    Textes du journal officiel
    Liens
    Vers l’Education Nouvelle
    Cahiers de l’Animation
    Vie Sociale et Traitements
    Les Nouveautés
    Télécharger
    le catalogue
    Nos archives en téléchargement
    gratuit
    Commander en ligne
    [()] [()] [()] [()] [()]
    BAFA - BAFD - ANIMATION VOLONTAIRE
    FORMATION ANIMATION Professionnelle
    Desjeps
    Dejeps
    Bpjeps
    Bapaat
    Formation courte
    FORMATION PROFESSIONNELLE DU CHAMPS SOCIAL
    Éducation spécialisée
    Moniteur éducateur
    Caferius
    Formateur Professionnel d'Adulte - Conseiller en insertion
    Préparation au DEAVS, au CAFERUIS, au CAFDES
    CURSUS UNIVERSITAIRE
    SANTE MENTALE 2017
    Dans et autour de l’école
    Europe et International
    Les vacances et les loisirs
    Médias, éducation critique et engagement citoyen
    Politiques sociales
    Pratiques culturelles