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    JACQUES LADSOUS pour le VST n° 126 "Comment prendre soin ?"

    Quelqu’un a dit de moi, un jour, que
    j’étais un « passeur de joie ». Comment se
    fait-il que dans cette manifestation immense
    qui a mobilisé la majorité des Français, ce
    11 janvier, et même au-delà des frontières,
    mon coeur n’arrive pas à vibrer
    dans le même sentiment d’unité, tel que
    nous l’avons vécu en 1945 dans les fêtes de
    la victoire ?


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    C’est que justement j’ai peur que le sentiment
    d’unité ne soit que factice car il
    constate pour le moment les effets d’un
    massacre qui révolte et qui soulève, sans
    analyser les causes. Car si ces causes
    étaient vraiment analysées, croyez-vous
    qu’on eût permis à certaines personnalités
    politiques, d’ici ou d’ailleurs, de participer
    à cette protestation qui pourrait être une
    protestation contre eux-mêmes ?

    On a parlé de la même unité à la Libération.
    J’y étais acteur, avec mon brassard FTP de la
    Montagne Noire qui faisait de moi un
    valeureux vainqueur. J’étais au maquis
    pour défendre ces fameuses valeurs qu’on
    nomme « liberté, égalité, fraternité », que
    le régime de Vichy allié de l’occupant foulait
    au pied tous les jours. Et tout à coup,
    que vois-je au milieu de cette euphorique
    unité, je vois des femmes molestées, rasées,
    déshonorées parce qu’elles avaient eu des
    faiblesses envers cet occupant. D’un seul
    coup, mon sentiment d’unité a disparu. Je
    n’avais rien de commun avec ceux-là qui
    molestaient, voulant faire justice eux mêmes
    sans se rendre compte qu’ils étaient
    animés d’une haine vengeresse qui allait à
    l’inverse des valeurs qu’ils avaient défendues.
    J’ai quitté le cortège pour ne plus être en
    face de cette contradiction douloureuse.
    Depuis ce temps, il m’a semblé souvent que
    dans le cri « que justice soit faite », poussé
    par de nombreux plaignants, se profilait un
    autre slogan : « que vengeance soit accomplie
     ».

    Quelques années après, en Algérie, où se
    déroulaient les événements que vous savez,
    dans la communauté d’enfants que j’animais,
    j’avais l’habitude de projeter un film
    par semaine suivi d’une discussion critique
    sur le film (ce qu’on nomme « cinéclub
     »). Cette semaine-là, j’avais projeté La
    Marseillaise de Renoir. Dans l’atmosphère
    de recueillement qui précède toujours les
    débats, alors que je venais de poser la question :
    « Alors ? », qui contenait mon interrogation
    sur la manière dont ils avaient
    ressenti le film, j’ai vu se lever un grand
    maigre de 14 ans, aux cheveux roux, à la
    figure tachée de son (il s’appelait Paul). Il
    se tourne vers moi : « Ce film montre bien
    que la France était le pays de la liberté » et
    cet imparfait me frappe de plein fouet entachant
    tout à coup mon exaltation patriotique
    d’un coup de massue, me faisant
    percevoir la distance entre l’émotion au souvenir
    de l’histoire et la réalité que nous
    vivions.

    J’ai revu cette image tout au long de cette
    journée qui, paraît-il, marquera l’histoire du
    monde. Car enfin, ce qui a conduit ces
    jeunes à être les outils d’un horrible massacre
    a bien une cause. La politique d’accueil et d’insertion de notre pays n’a pas su, n’a plus
    su reconnaître l’identité de certains d’entre
    ceux qui vivent sur notre sol. Quand on n’est
    pas reconnu, il faut bien chercher ailleurs une
    autre reconnaissance. Les paroles démagogiques
    d’un Sarkozy à Dakar, d’un Le Pen
    and Co en France ont créé des courants de
    rejet qui ont poussé certains à choisir
    d’autres voies. Oh ! Je sais que quelques-uns
    vont penser que je prends toujours la
    défense des canailles. Je ne défends pas leurs
    actes, que je réprouve comme nous tous,
    mais j’aurais aimé que, par pudeur, certains
    que je connais, personnages publics, ou plus
    communs, se soient abstenus de rejoindre
    la foule, justement révoltée.

    On verra bien ! Si cette soi-disant unité
    nationale – qui me paraît de façade (mais
    je souhaite me tromper) – produit un sursaut
    dans la pensée, et l’action, dans les
    mentalités de l’opinion dite « publique »,
    alors je donnerai raison à ce triomphalisme
    d’occasion où nos valeurs sont revenues
    au premier plan. Mais si, ayant libéré leur
    conscience, nos concitoyens reviennent
    aux comportements de tous les autres
    jours, alors je ne regretterai pas de n’avoir
    pas été complètement à l’unisson de
    cette journée.

    La joie ! Oui. Dupont la joie, non.

    JACQUES LADSOUS

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    28/04/2015




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