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  • François Chobeaux
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  • Introduction au dossier du VSt n°127 : La fabrique de la maltraitance

    La maltraitance institutionnelle ne se réfère pas uniquement aux horreurs régulièrement
    dénoncées dans les médias. Elle peut se nicher dans les mille petits riens
    du quotidien qui, si on n’y prend garde, peuvent générer autant de souffrances accumulées.
    Si nous avons des outils pour lutter contre le pire, comment lutter contre
    le quotidien banal qui devient automatique ? Éviter de fabriquer la maltraitance,
    c’est pouvoir interroger les pratiques, se référer à des projets, savoir se situer visà-
    vis des usagers… C’est être formé, encadré, contrôlé quelle que soit sa place dans
    l’organigramme. C’est aussi, pour les institutions et les tutelles, créer les conditions
    du bien-être pour les personnels : statuts, conditions de travail, évolutions professionnelles,
    mobilités… Lutter contre la maltraitance passe par le respect des usagers
    et de soi-même, plus que par le respect d’un protocole.

    Dossier coordonné par Carine Maraquin et Jean-Marie Vauchez


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    La maltraitance se fabrique, à petits pas, par
    échelons, par empilements successifs.
    Nous voulons explorer sa machinerie, comprendre
    ce qui la nourrit, ce qui lui permet
    de s’installer, comment elle se déploie, ses
    différents visages, comment s’en défendre
    et même s’en protéger.
    Aujourd’hui, le terme de « maltraitance »
    est majoritairement remplacé dans les discours
    sociaux par le voeu pieux de son
    contraire : la « bientraitance ». Nous avons
    pourtant fait le choix de nous référer à la
    maltraitance, cette expression qui réussit à
    nommer les mauvais traitements, d’une
    façon assez large pour englober toutes
    sortes d’actions maltraitantes. La bientraitance,
    quant à elle, semble enjoliver les
    choses ; mais on n’évite pas le conflit en postulant
    l’a-conflictualité. Car la « bientraitance
     » est devenue presque obligatoire,
    non plus comme un idéal vers lequel
    tendre, mais comme une procédure par
    laquelle passer pour montrer sa bonne foi.
    Elle perd par là-même de son utilité comme
    souci du bien-être des personnes. Les évaluateurs
    externes s’en saisissent comme d’un
    bras armé. Elle devient une coquille vide, un
    certificat d’assurance : « il ne peut rien nous
    arriver » signifiant alors qu’on ne peut rien
    nous reprocher, on a notre label « bientraitance
     », notre procédure « bientraitance
     » avec la Recommandation officielle
    à la disposition du personnel. N’est-ce pas
    une façon d’essayer vainement d’empêcher
    la maltraitance avérée, existante, par un
    mimétisme de bientraitance ? Et le mimétisme suffit-il ? Peut-on faire croire à quelqu’un
    qu’il compte en l’entourant de procédures
    à symptômes bienveillants ? De
    plus, l’insistance à réfléchir à la bientraitance
    en toute circonstance crée une atmosphère
    de suspicion ; que serait, en effet,
    un soin qui ne serait pas bientraitant [1] ?
    La maltraitance existe bel et bien, et le mouvement
    de « bientraitance », avec son flot
    d’outils et de procédures, ne l’endigue pas.
    La nature humaine est ainsi faite que,
    malgré nos espoirs rousseauistes
    (« L’Homme est bon par nature »), nous
    sommes bien obligés d’admettre le postulat
    de Hobbes (« L’homme est un loup pour
    l’homme »). Et la dualité psychique nous installe
    dans un conflit incessant entre notre
    plaisir et celui de l’autre, l’amour et la haine.
    La maltraitance se vit en résonance : elle est
    relationnelle, et uniquement relationnelle.
    On ne nomme un comportement maltraitant
    que parce que quelqu’un est ou se sent
    maltraité. La maltraitance, c’est nuire à quelqu’un,
    lui porter préjudice, exprimer une
    forme de violence à son égard, psychique,
    physique. Il n’y a pas toujours intention de
    nuire, de faire du mal, mais seule la personne
    qui reçoit ces traitements peut dire
    l’impact négatif que ces actes ont sur sa vie.
    La maltraitance est une violence, l’un des
    comportements humains les plus réprimés
    et à la fois des plus naturels car la violence
    est constitutive de nos êtres, et nous passons
    beaucoup d’énergie à la dompter pour être
    des êtres civilisés. La violence humaine est un
    fait inévitable, elle est inhérente à nos relations, prête à s’exprimer dès qu’on se sent
    agressé. Violence, maltraitance, il y a celle qui
    vise à nuire, volontairement, mais aussi
    celle qui émane de comportements a priori
    inoffensifs, venant alors fragiliser quelqu’un
    de sensible à cet endroit même et qui
    aurait eu besoin d’autre chose pour être soutenu.
    Ainsi les personnes, les publics déjà fragilisés
    par une dépendance à autrui s’avèrent
    plus « à risque » de maltraitance.
    On peut bien entendu interdire la violence,
    la punir, la sanctionner. On peut également
    inventer d’autres formes de violence pour
    la contrer, car même la loi peut se trouver
    violente elle-même lorsqu’elle fait obstacle
    à ces agissements. Mais elle vise la paix
    pour le plus grand nombre, le respect des
    règles d’une vie « en société », c’est-à-dire
    pour un bien-être collectif. Interdire, c’est
    barrer l’accès à un droit pour permettre aux
    droits des autres, ou à un droit d’intérêt
    supérieur, de s’épanouir. Quels sont donc
    nos droits, les uns vis-à-vis des autres ?
    Enfants, adultes, professionnels, usagers,
    familles…
    La violence involontaire de la maltraitance
    est bien plus difficile à capter, à déceler, à
    dénouer. Pas d’irrespect des lois, aucun droit
    outrepassé, simplement des actions individuelles
    ou collectives qui viennent faire violence
    à d’autres, individus et collectifs.
    L’arrangement, la négociation, le contrebalancement
    réussissent la plupart du
    temps à générer un équilibre relationnel où
    chacun tente de se faire respecter. Chacun
    évalue sa capacité à tolérer des frustrations,
    ses bénéfices indirects. Mais il reste une multitude
    de comportements non pas maltraitants
    en soi, mais maltraitants dans un
    contexte, par rapport à des attentes de plus
    d’attention, d’humanité.
    La violence est partout, elle est devenue
    banale, elle est journalistiquement un objet vendeur parce que faisant sensation.
    L’homme a peur, il a peur de la violence, et
    aime à s’effrayer en la côtoyant, d’assez près
    pour la voir, d’assez loin pour ne pas la subir
    directement. L’homme est attiré par elle,
    pour la contrôler, se l’approprier, avec le fantasme
    de la dompter. Il en devient d’autant
    plus difficile de dénoncer des faits maltraitants
    imbriqués dans une vie d’apparence
    « normale ». Les phénomènes de culpabilisation,
    d’autorité sur autrui, de dépendance
    créent le nid des abus de toutes sortes, où,
    brindille après brindille, s’installe l’irrespect
    de la personne, de son corps, de ses choix,
    de ses volontés.
    La société tout entière vise tellement l’anticipation
    et l’évitement du risque que les
    politiques sociales privent des personnes de
    leur droit à la liberté : alarme contre les
    incendies obligatoire chez soi, interdiction
    de faire du feu dans sa cheminée, fermeture
    des portes la nuit dans les foyers, obligation
    d’avoir un « projet de vie »… L’État
    se mêle peu à peu de notre mort, il l’évite
    et y contribue à la fois (alcool, circulation
    automobile, cancers liés aux conditions de
    vie et à l’environnement pollué…). Des
    citoyens demanderaient juste qu’on les laisse
    tranquilles : ne pas être hyper contrôlés, suivis,
    sollicités… Penser pour l’autre, ne pas
    lui laisser le choix, sous le prétexte de son
    bien, le prive de sa liberté. L’enfer de la maltraitance
    est parfois pavé de bons sentiments
     !
    Pour repérer et dénoncer les maltraitances,
    nous nous sommes habitués à les percevoir
    partout. D’abord à l’égard des usagers, avec
    la mise en cause des fonctionnements collectifs
    écrasants des professionnels, dans la
    lignée de Stanislas Tomkiewicz et de sa
    dénonciation de la violence des institutions
    de soin. Puis entre professionnels, pour évoquer
    entre nous les dysfonctionnements qui peuvent être maltraitants pour nousmêmes.
    Nous devenons tous de potentiels
    dépisteurs, de potentiels dénonceurs. La
    peur et la honte sont activées en nous et
    au sein des groupes, qui contribuent à un
    équilibre des tensions, mais aussi parfois au
    silence.
    Les troubles envahissants du développement
    nous poussent dans nos retranchements :
    quelles méthodes utiliser pour ne pas aller
    vers le dressage, préserver le maximum de
    capacité à penser par soi-même pour la personne
    atteinte, et à la fois lui permettre une
    vie en société grâce à l’inhibition de comportements
    agressifs envers les autres ?
    Beaucoup pensent que la psychanalyse est
    maltraitante, pourquoi ? Peut-être, oui,
    quand elle est extrême, seule, exclusive ;
    folle. Alors, aujourd’hui, dans nos milieux
    sociaux, médicosociaux, psychiatriques…,
    où est la maltraitance ? À la fois la violence
    involontaire de nos comportements quotidiens,
    qui peuvent exercer une violence sur
    d’autres, et celle agie, dans une volonté de
    nuire ? Comment faire pour éviter la maltraitance
     ? C’est l’extrémisme qui nous y
    entraîne, le fait de ne pas discuter avec les
    personnes concernées par nos actions, de
    ne pas engager de débat, d’agir seul, de
    croire qu’on peut, seul, connaître les
    bonnes façons d’agir.
    Des ressources se remarquent çà et là : la
    résilience est une notion qui permet de résumer
    une façon de se sortir des situations de
    maltraitance, l’humour s’avère un puissant
    remède aux situations qui paraissent immobiles.
    Rechercher des ressources, être force
    de proposition, d’alternative, semblent
    déjà des privilèges de ceux qui se défendent
    activement. À plusieurs, il semble plus
    facile de se révolter. Certains autres ne peuvent
    pas se défendre seuls, affaiblis, habitués
    parfois… Sur qui compter dès lors pour au moins défendre le minimum, le respect
    de soi ?
    Y a-t-il cependant des situations inextricables
     ? Qu’est-ce que l’inéluctable ? Comment
    peut-on faire face à la violence d’une
    institution ? À celle de collègues, payés et
    mandatés comme nous pour s’occuper de
    personnes dépendantes ? Comment réagir,
    se protéger, dénoncer, se défendre, agir pour
    améliorer les pratiques ? Quelles sont les
    zones à risques et comment les éviter ? Comment
    agir chacun à son niveau ? Simple salarié,
    représentant d’un collectif, responsable
    d’une équipe et d’un projet, salarié dans un
    organisme qui gère/finance/agrée, responsable
    de mise en place de projets collectifs,
    politiques…
    Nous ouvrons ce dossier par un texte d’appel
    à l’action de Jean-Marie Vauchez, président
    de l’Organisation nationale des
    éducateurs spécialisés, qui revient sur l’actualité
    maltraitante des institutions et de la
    profession. Puis nous abordons la maltraitance
    institutionnelle par deux entrées.
    D’une part, des récits, des témoignages, qui
    montrent de quoi il s’agit, comment des personnes
    se pensent maltraitées, et comment
    des professionnels et des institutions peuvent
    être objectivement maltraitants. Ce sont
    des textes « à charge » ; nous l’assumons.
    La maltraitance étant ce qui est vécu par ceux
    qui pensent l’être ou la voir à l’oeuvre, nous
    leur avons donné la parole. Cette série commence
    par un constat autocritique sur la
    façon, parfois, de traiter les familles et les
    usagers : dans « Ils », Molly Alias nous
    tend un terrible miroir. Elle poursuit avec une
    histoire de CMU bien connue des professionnels
    qui travaillent avec les exclus. Puis
    Pascal Noblet dévoile comment l’État peut
    maltraiter les sans-abri pour leur bien, et
    Mireille Batut exprime, dans « Plutôt coupable
    qu’ABA », son refus en tant que mère d’une méthode de soin imposée par la
    norme. Une autre mère, anonyme, lui fait
    suite, avec le récit de sa relation complexe
    avec les soignants et les accueillants de son
    fils. La maltraitance, douce, pour le bien, est
    aussi abordée par François Chobeaux, qui
    moque les attentions préventives destinées
    aux catégories d’âges à risques. Vient
    ensuite le récit par Anna d’une rencontre
    froide et excluante avec l’équipe enseignante
    d’une école primaire ; encore un effort
    pour réaliser l’inclusion scolaire ! Deux
    situations horribles viennent clore cette
    partie : Chantal Bruno montre comment une
    institution peut cacher, nier, évacuer le pire
    possible qu’est l’abus sexuel sur un enfant,
    et Philippe Toulouse témoigne de la responsabilité
    écrasante et dangereuse d’un lanceur
    d’alerte quand rien ne va plus dans une
    institution mais qu’il ne faut surtout pas
    le dire.
    Une seconde série de textes avance des analyses,
    et en tire des propositions d’action et
    d’organisation qui peuvent permettre de ne
    plus maltraiter. Carine Maraquin insiste sur
    la nécessité de regarder de près la violence
    générée, induite, non dite, et d’oser ainsi
    la révéler, nous la révéler à nous-même. José
    Polard et Patrick Linx cherchent à éviter les
    huis clos de l’enfermement de et dans la
    vieillesse quand ces situations sont peu à
    peu installées pour le bien supposé des personnes.
    Suzon Bosse-Platière porte attention
    à l’accueil des parents en crèche et par
    les assistantes maternelles, objet permanent
    d’incompréhensions et de maladresses.
    Richard Buferne et Catherine Jousselme
    reprennent presque au mot près la tristement
    célèbre recommandation de la HAS sur
    l’autisme pour montrer que l’approche
    psychodynamique est une des composantes
    de l’action thérapeutique que le texte
    légitime sans le vouloir, et que si maltraitance il y a, c’est dans l’exclusivité des
    méthodes cognitives et comportementales.
    Viennent alors deux textes qui reviennent
    sur les contraintes actuelles de
    fonctionnement génératrices de maltraitances
    par les orientations qu’elles imposent
    et les principes qui les sous-tendent : Maria
    Viau interpelle la machinerie administrative
    de la protection de l’enfance ; Fouad Lahrache
    fait l’éloge du temps disponible, de
    plus en plus limité dans l’organisation des
    soins à l’hôpital. Une réflexion de Gaëlle
    Légo, appuyée sur des vignettes pratiques,
    vient clore ce dossier en présentant à la fois
    l’effet délétère de la multiplication des procédures
    et des normes, et une façon d’y
    résister en subvertissant leur application.
    Resteront encore, toujours, des pistes à
    explorer en équipes, pour construire non pas
    seulement des résistances mais des dépassements
    de situations potentiellement productrices
    de maltraitance :
    – l’effet des nomenclatures hyper normées
    qui intègrent et désintègrent des personnes
    en les nommant comme
    appartenant à des tableaux diagnostiques
    ou en les excluant…
    – le développement des lieux d’accueil qui
    concentrent des personnes de mêmes
    pathologies, au point de créer des phénomènes
    d’usure des professionnels ;
    – l’évaluation de la qualité de toutes les pratiques,
    qui peu à peu prend du temps sur
    la pratique elle-même au détriment justement
    de sa qualité ;
    – l’obligation faite aux usagers coutumiers
    de nos services de raconter leur histoire à
    autant d’interlocuteurs qu’il y a de
    démarches administratives ou soignantes ;
    – l’obligation de concevoir et de rédiger un
    projet de vie, là où tout citoyen se contente
    de dérouler sa vie sans en concevoir le projet
    ou la rédaction ;
    – les abus de pouvoir des institutions sur les
    usagers accueillis (les portes qui ne ferment
    pas quand on leur dit qu’ils sont chez eux,
    les horaires de visites, les demandes d’autorisation
    et de planification pour inviter quelqu’un,
    même un amoureux, l’interdiction
    d’avoir un chien, de boire de l’alcool…).
    Quelle intimité dans les lieux de vie ?
    Dans le même esprit, nous pensons aussi
    aux sociétés européennes qui donnent
    des conseils aux autres sociétés, dites
    « sous-développées », parfois de façon totalement dénuée de sens pour ces
    peuples et déniant leur culture.
    Oser reconnaître et dire la maltraitance, c’est
    déjà lutter contre

    CARINE MARAQUIN
    FRANÇOIS CHOBEAUX

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    21/07/2015


    Notes :

    [11. P. Svandra (coord.), Faut-il avoir peur de la bientraitance
     ? Retour sur une notion ambiguë, De
    Boeck-Estem, 2013.




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