Introduction au VST n° 128 "Le travail qui soigne".

« Le sol sera maudit à cause de toi. C’est
dans la peine que tu t’en nourriras tous les
jours de ta vie… À la sueur de ton visage tu
mangeras du pain jusqu’à ce que tu retournes
au sol [1]… »
Voila le décor planté dans notre paysage
mental judéo-chrétien : le travail est imposé
par Dieu à l’homme en punition d’avoir
péché. On n’en a donc pas fini.
Marx n’est pas plus réjouissant, du moins à
court terme : le travail est une exploitation,
une aliénation, qui ne cessera que quand les
travailleurs auront pris possession des outils
de production dans la société socialiste.
Et comme le travail ce n’est pas une partie
de plaisir, le Code du travail réglemente les
relations entre le salarié et son employeur
dans une visée très claire de protection du
salarié ; et l’inspection ainsi que la médecine
du travail veillent. Muriel Raoult-Monestel,
médecin inspecteur régional du travail, propose
ainsi de « soigner le travail » pour le
bien des travailleurs.


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Mais qu’est-ce que le « travail » ? On le
confond souvent avec « emploi salarié »,
au risque de ne voir alors que le quantifiable.
Le travail c’est ainsi ce qui est régi par le
Code du travail. Mais le travail au noir, où
on gagne de l’argent en « travaillant », ce
n’est donc pas du travail ?

On a même pu être condamné au travail
– punition et rédemption à la fois. Voir les
tristement célèbres travaux forcés, les bagnes
d’enfants et autres colonies pénitentiaires,
et les multiples situations de travail imposées
« pour le bien », allant des ateliers des
femmes perdues de la prison parisienne de La Roquette à l’esclavage de fait des filles
dans les orphelinats des Bons Pasteurs. Et
ce n’est pas terminé : les TIG, Travaux d’intérêt
général, font partie de notre arsenal pénal
contemporain.
Des sociologues du travail en proposent
une autre approche, une autre compréhension,
en le définissant comme « toute activité
reconnue comme telle par la société », ceci
pouvant alors englober l’action bénévole.
Dans le texte qui ouvre ce dossier, Anne-
Lise Ulmann, maître de conférences au
CNAM, montre comment le travail est également
un espace de construction identitaire
et de reconnaissance sociale, toute activité
structurée faisant travail.
Alors, comment permettre à des personnes
handicapées, inadaptées aux contraintes
grandissantes de l’emploi commun, de
trouver non seulement revenus mais aussi
dignité par un travail vécu en situation
adaptée ? Gérard Zribi, président de l’association
des responsables d’ESAT, prend la
question de front en croisant l’histoire et les
pratiques en Europe, et montre qu’agissent
là des choix de société. En France, une
partie de la réponse est dans les ESAT, avec,
de plus en plus, une grande variété de
réponses, de types et de situations d’emploi
qui suivent au plus près les possibilités et les
besoins des travailleurs qu’ils emploient, et
les réalités changeantes des commandes
de travaux. Thierry Beulné et Marc Wolff,
responsables d’un ESAT, en abordent toute
la complexité et leurs évolutions, à la fois
dans le respect des personnes et dans la
prise en compte des possibilités d’emploi aujourd’hui. Suit un entretien avec des travailleurs
du même établissement, avec une
revendication logique : avoir son vrai emploi
inscrit sur sa feuille de paie !
Toujours dans le registre de la dignité et de
la reconnaissance, qui n’exclut évidemment
pas une juste rémunération du travail, des
éducateurs ont développé des « chantiers
éducatifs » avec des jeunes. Des situations
d’emploi, de travail, brèves, partagées,
utilisées autant comme moyens de contact
et d’action éducative au plus près du concret
que comme solution financière – modeste –
pour les jeunes. L’équipe de prévention spécialisée
de Besançon expose sa pratique.
Ces chantiers ont conduit certains à inventer
les « jobs à la journée », non pas comme
des intérims pour pauvres, mais comme
espaces possibles de mobilisation et d’accompagnement.
Cette technique fait maintenant
l’objet des attentions publiques, en
pouvant être financée dans le cadre de la
prévention de la délinquance. La fiche technique
qui la présente est reprise dans ce
dossier. Suit une illustration de cette démarche
par la mission locale de Saint Nazaire, une
des structures novatrices en la matière.
Dans le même registre, Grégory Lambrette
présente un programme de raccrochage
avec le travail conduit auprès d’utilisateurs
de drogues, programme non pas classiquement
centré sur l’acquisition ou le perfectionnement
de gestes professionnels, mais
portant sur un accompagnement global,
social, éducatif et thérapeutique.
Nous ouvrons ensuite un second volet de
pratiques, plus éloigné des situations réelles
d’emploi : l’actualité de l’ergothérapie. L’ONISEP
en dit la grande ouverture des possibles :
« Grâce à des techniques de rééducation
qui passent par des activités artistiques ou
manuelles, l’ergothérapeute aide les personnes
souffrant d’un handicap à retrouver l’autonomie nécessaire à leur vie quotidienne,
professionnelle et familiale. »
_ On se souvient de la découverte involontaire
de l’ergothérapie dans les hôpitaux psychiatriques
durant la Seconde Guerre mondiale,
en particulier à Saint-Alban ; les besoins
de survie ont poussé les soignants et les
hospitalisés à faire du bois, à cultiver, à
élever, autant d’éléments d’une vraie activité
humaine qui ont largement contribué à
transformer les patients qui s’y livraient.
Aujourd’hui, on cultive moins les jardins
des hôpitaux, des ateliers de création et
d’activités ont pris la place. Alice Van Luchene,
ergothérapeute, s’inscrit dans cette filiation
en construisant dans un atelier de création
un lieu de vie, de reconnaissance de soi,
bien au-delà d’un simple espace d’occupation
ou de mobilisation. Puis des ergothérapeutes
en psychiatrie livrent leurs échanges sur
l’histoire du métier, ses évolutions, ses avenirs
possibles. Pour eux, « les préoccupations
du travail utilitaire » sont derrière nous, au
profit d’une action protéiforme, geste et
esprit mêlés, conduite au profit de la personne.
Une sorte de « travail de soi » où
chacun peut trouver du sens, son sens. Ce
qui renvoie le lecteur au premier texte de ce
dossier, qui affirme qu’est travail toute
activité vécue comme identitaire.

Revenons, pour finir, à notre question initiale.
Y a-t-il un « travail qui soigne » ? Peut-être.
Ce qui est certain, et c’est affirmé avec
force par les travailleurs en ESAT, « alors là
oui, le travail ça aide ! ». Et ils ne parlaient
pas que de salaire. Pas plus que tous les
auteurs des textes réunis dans ce dossier.

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30/11/2015


Notes :

[1Genèse, 3. La Bible, traduction oecuménique,
Société biblique française et éditions du Cerf, Paris,
1988, nouvelle édition revue, 1996, p. 24.




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