VEN 561 " Jeux traditionnels, jeux paradoxaux "
De l’histoire des siens à la grande histoire Apprendre à les raconter, pourquoi ?
André Sirota Président des Ceméa

Là-bas ou ici, on s’interroge sur ce que
l’École doit dire aux enfants de l’Histoire
du pays dans lequel ils vivent. À titre de
contre-exemple, il y a quelques années,
un ministre de l’Éducation du Mexique
voulait faire commencer l’Histoire à la
Conquête et supprimer des programmes
d’avant. Si les protestations ont eu raison
de cette « réforme », ce ministre, à ma
connaissance, n’a pas été révoqué pour
bêtise. Comme dans tout pays, chaque
habitant en est, peu ou prou, un composite.
Il est donc important qu’il apprenne d’où
il vient et comment et pourquoi il a
à faire avec ce sur quoi il est construit,
ce sur quoi ses contemporains des groupes
et ensembles sociaux qui l’environnent
sont construits, sur quoi ses différents
ancêtres se sont construits. On ne fait pas
table rase des passés croisés. On ne peut
vivre hors de ses contemporains.


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De l’affabulation
En France, périodiquement, après chaque
événement terrifiant, on se demande
quelle médiation choisir pour alerter
les plus jeunes à propos de la destructivité
et du nihilisme et sur les différentes idéologies
épurationnistes disponibles dans
l’air du temps. À cette fin, on donne
à entendre des récits des épisodes de
l’extrême représentés, en particulier par
Auschwitz, lieu emblématique des folies
appelées à tort génocidaires puisqu’en
usant du terme de génocide, on se réfère
à un concept biologique : le gène. On fait
ainsi perdurer, qu’on le veuille ou non,
l’idée qu’il existe des races humaines ou
différents genres humains et qu’opère
une hiérarchie, inférée comme non évolutive,
c’est-à-dire ancrée dans la nature
même des gènes, là depuis toujours et
pour toujours, le Créationnisme en est une figure. Cette idée est une affabulation.
Elle est délire et déréalisante. Dans
le même temps, on ne parle pas assez
de la Kolyma et du système totalitaire
soviétique. Pourquoi ? Or, si chaque être
humain est biologiquement unique et
psychiquement unique, il n’y a qu’une
humanité et nous sommes tous semblables.
Pour parler d’Auschwitz, en transmettre
la mémoire et toucher la sensibilité autant
que développer la raison, on peut encore
inviter les derniers survivants.

Comment rendre un individu sensible à
autrui ? Comment écoute-t-on un professeur
parler, un savant parler, quelqu’un
d’autre parler ? Dans la famille, comment
les parents racontent-ils à leurs enfants
l’histoire de leurs ascendants ou leur
propre histoire ? Qu’entendent les enfants
quand on leur en parle ? Autant de questions
que nous avons à nous poser et
à revisiter périodiquement. Chaque individu
évalue ce qu’il entend du monde à l’aune
du modèle d’explication présent dans son
milieu familial, ainsi qu’à l’aide des théories
infantiles et imaginaires qu’il s’est construites,
pour donner du sens et des explications
à sa propre expérience de vie,
théories qui proviennent du processus
complexe d’intériorisation-subjectivation,
et en même temps, d’un processus de fantasmatisation,
au cours duquel, l’individu
procède à des généralisations. Les théories
ainsi édifiées, intérieures, inconscientes,
portant sur l’histoire ou la biologie, fournissent
à l’individu des jugements ayant à
ses yeux une valeur de portée générale,
comme exprimant et établissant en même
temps une vérité générale. Par ce fonctionnement
de la psyché, la singularité
d’une expérience subjective et de la théorie
personnelle de cette expérience ne sont
pas reconnues et suggèrent à l’individu qu’il a une connaissance de la vérité subjective
de tous les autres, une vue objectivante,
ce qui est une vue de l’esprit.
C’est pourquoi, si l’on veut que les enfants
s’intéressent à l’Histoire, telle qu’elle est
racontée dans les manuels scolaires et par
la bouche des professeurs, on ne doit pas
ignorer ce processus ou ce va-et-vient
constant entre subjectivation et objectivation
qui passe par la discussion avec les autres
soutenue par une curiosité éthique pour
la vie des autres.

L’enfant institué comme
sujet social et historique

Si l’individu ne peut tirer partie de ce qu’il
entend de la grande Histoire pour analyser
et éclairer la sienne, il ne peut s’intéresser
aux entités historiques enseignées à l’École.
Réciproquement, si ses parents ne lui ont
rien raconté de leur histoire et de celles de
leurs parents, l’enfant ainsi entouré, est
coupé de son passé et risque fort demanquer
l’expérience de la profondeur du temps et
de se rétracter devant un discours d’École
qui lui commande de penser que l’Histoire
c’est important, alors qu’il n’y reconnaît rien
de sa vie, qu’il ressent par là-même niée,
par l’École, alors qu’elle est déjà passée sous
silence dans sa parenté.
C’est une véritable humiliation pour lui et
ceux dont il provient, si la société ne
l’institue pas comme sujet social et historique
quand sa famille ne sait déjà pas le faire.
En outre, bien des parents taisent délibérément
leur histoire quand celle-ci a été
jalonnée de douleurs. Ceux-là disent qu’ils
ne parlent pas du passé pour ne pas faire de
peine à leurs enfants, qu’ils veulent épargner.
D’autres la taisent sans pouvoir donner une
raison liée à l’attention qu’ils portent à leurs
enfants.
Quand on veut transmettre la grande Histoire
par l’École, il est nécessaire de ne pas
oublier que, pour chaque individu, un lien
éclairant doit pouvoir être montré entre
la grande Histoire et les histoires singulières
des familles. C’est à cette condition
que Histoire et histoire peuvent, l’une et
l’autre prendre sens pour le sujet. Il y a là
un espace de complémentarité et d‘alliance
éducative hautement nécessaire entre l’École
et les Familles.
Sur un autre plan, rappelons que le silence
d’un parent ou des deux parents sur leur
histoire a de nombreux effets d’entrave sur
le développement psychique dans les différentes
dimensions de l’activité psychique,
il peut même installer dans la psyché
un fort interdit d’apprendre et de savoir.

L’Histoire et l’histoire sont importantes à
raconter car elles constituent des éléments
du socle généalogique d’un individu, il lui
reste à les assimiler et à les lier. Ce sont
ces éléments reçus et intériorisés, s’ils sont
solides, fiables, qui permettent à la fois
de se sentir en continuité suffisante avec
ses prédécesseurs immédiats et ses ancêtres
et, en même temps, de s’adapter à son
temps, comme il est nécessaire de le faire
depuis la fin des modes de vie en société
traditionnelle où l’avenir n’était garanti
que par la reconduction à l’identique de
la gestuelle des générations antérieures.

Apprendre à donner
des récits de son histoire

Ce sont ces récits croisés, subjectivés
et objectivés, qui donnent envie de grandir
et donnent le sentiment de la réalité de
l’existence, de sa place et de son rôle dans
le relais des générations, et la conviction
que la vie vaut la peine d’être vécue, que
les savoirs transmis ont une véritable utilité
— utilité et utilitarisme ne sont pas deux
idées équivalentes — et qu’ils donnent accès
à la construction et à la conscience du sens
vécu ou au remaniement du sens vécu
quand celui-ci a pris une qualité traumatique,
trouant ainsi la vie psychique.
Pour que ces processus puissent se produire
en chacun, il est impératif que les parents
racontent leur histoire et l’histoire de leurs parents. Certes, quand leur vie a été fort
chaotique, malheureuse, traumatique, pleine
d’embûches et de souffrances, les parents
doivent faire d’abord eux-mêmes un travail
de pensée avant de raconter leur histoire
afin de ne pas la taire mais aussi de ne pas
la dire de façon brute, ou de ne pas passer
leur vie à s’en plaindre. Se plaindre devant
ses enfants, c’est leur inculquer que la vie
ne vaut pas la peine d’être vécue pendant
que d’autres en profitent, que le monde
n’est qu’injustices. Or, le monde est à la fois
fait de bonnes et de mauvaises choses,
à l’image de l’être humain qui est capable
du meilleur comme du pire. Lutter avec
et contre la dépressivité humaine et
ses retombées destructrices et nihilistes est
sans doute un programme de travail immense.
Il faut apprendre à ne pas transmettre
le fonctionnement psychique alternatif qui
fait passer de la position de l’effondrement
auto-dépréciatif et dépressif autodestructeur
au délire paranoïaque hétérodestructeur.
Il est donc hautement souhaitable que
les parents apprennent à donner des récits
de leur histoire à leurs enfants, sans passer
sous silence leurs douleurs, qui montrent,
comment ils s’en sont plus ou moins bien ou
mal débrouillés sur un mode qui montre
qu’ils ont fait ce qu’ils ont pu. Ce travail
de mise en récit ne peut se faire qu’avec
d’autres. Pensons les lieux et les formes collectives
pour faire école pour les parents [1].

André Sirota
Président des Ceméa

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12/02/2016


Notes :

[1On peut lire
utilement
l’ouvrage
de Jean-Pierre
Vernant,
L’Univers,
les dieux,
les hommes.
Récits grecs
des origines.
Paris, coll.
« Points »,
Seuil, 1999.




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