VST n°132 " Le temps des croyances"
Des Ados de la PJJ au festival d’aurillac
ISABELLE WATTENNE

Depuis trente ans, fin août, dans le Cantal, la ville d’Aurillac se transforme. La
rurale capitale départementale devient, l’instant d’une petite semaine, la capitale
internationale du théâtre de rue. La foule arrive, déambule, vit le festival. Dans
ce fourmillement, les CEMÉA s’installent dans deux lycées pour accompagner
cette population dans un projet d’accueil et d’hébergement, de rencontres, de
partage.


Environ 600 personnes sont accueillies, et
parmi celles-ci, le séjour « Plein les yeux »,
destiné à des adolescent-e-s de 14 à 17 ans,
encadré par une équipe d’animation des
CEMÉA. Depuis quelques années, ce séjour
accueille également et intègre un groupe
de jeunes suivis par la Protection judiciaire
de la jeunesse (PJJ), pris en charge au
regard de leurs difficultés à la suite d’une
infraction pénale. Ils sont accompagnés
par des éducatrices de la PJJ.
Le projet « Plein les yeux » est centré sur
la découverte d’une ville en festival et sur
l’accompagnement des spectateurs adolescents.
C’est aussi un projet de vie collective
et de socialisation, dans le sens où
les jeunes vont avoir à intégrer des règles
de vie collective mais également profiter
de ce cadre sécurisant pour s’exprimer, se
découvrir. Les jeunes de la PJJ bénéficient
donc de cela et c’est, pour l’institution
qui les a en charge, l’occasion de les découvrir
autrement en les voyant évoluer, notamment dans cette dimension de socialisation
mise à mal dans leurs jeunes parcours
de vie.

S’appuyer sur l’ordinaire et
l’extraordinaire du quotidien du festival

Le matin, comme tous les matins du festival,
les festivaliers accueillis au lycée Monnet se
retrouvent pour le petit déjeuner. Nous
proposons à l’ensemble de nos usagers un
journal déposé sur les tables, qui rassemble
témoignages et retours de spectateurs.
Mais ce matin-là n’est pas tout à fait comme
les autres pour Joachim : il est dans le
journal. À l’instar d’autres usagers, Joachim
a écrit un texte où il dit comment il vit le
festival, avec ses mots, et son article a été
publié. Pour ce jeune, c’est un moment
très fort de fierté de voir son écrit lu par
d’autres. La socialisation, c’est aussi être
reconnu comme singulier dans une institution
– le journal – qui fait identité collective.
Nous proposons des parcours de spectateurs
à l’ensemble de nos usagers ; le séjour
« Plein les yeux » en bénéficie, de même
qu’il bénéficie de rencontres avec l’équipe
artistique du festival. Les parcours de spectateurs,
ponctués de rencontres avec les
artistes, sont l’occasion d’expressions
publiques personnelles, intimes, emplies
d’émotions. Il s’agit de redonner, de renvoyer
à l’artiste l’émotion reçue lors de la
rencontre avec un spectacle. Tout cela
concourt en outre à la socialisation de ces
jeunes. Comme d’autres, ils ont droit à
l’émotion de spectateur, à l’expression.
Ainsi, ils s’affirment et construisent leur
identité.
Les espaces extérieurs des lycées sont
transformés afin de permettre aux usagers
de se poser, de partager des moments
d’échanges. Pour les jeunes, des aménagements
sont proposés pour des activités
spontanées. Par exemple, du matériel de
cirque est mis à disposition. C’est un aménagement
apprécié et investi par les jeunes
de la PJJ. Laura, dont le parcours de vie fait
qu’il est difficile pour elle d’entrer en
relation avec un adulte inconnu, s’est mise
à apprendre, à progresser en diabolo en
appui sur le formateur cirque d’un stage
BAFA qui se déroule dans le même lieu.
Pour les éducatrices, ce sont des indicateurs
signifiants pour accompagner au mieux
cette jeune dans l’année.
De son côté, Émilie, 12 ans, investit l’espace
« jeu de construction » prévu pour
les jeunes enfants en toute tranquillité,
sans crainte du regard de l’autre. Elle est
suivie par la PJJ plus sous le versant « protection
 ». Ses attitudes laissent transparaître
une situation de handicap mental.
Émilie laisse déborder une vie intérieure
intense et un imaginaire développé. Le
théâtre de rue provoque un rapport au
public différent, proche, c’est ainsi que
lors d’un spectacle, elle n’hésite pas à
rentrer dans le jeu de certains artistes, se
retrouvant à faire le cheval ou de la
musique suite à une sollicitation de comédiens.
Alors qu’elle a des difficultés à
s’intégrer dans le groupe de jeunes, sa
désinhibition naturelle a fait évoluer le
regard des autres et, au fur et à mesure
du séjour, son intégration s’améliore.

Croiser les regards sur les jeunes au sein
d’une équipe

Pour le séjour « Plein les yeux », deux
équipes d’adultes mènent le projet : l’équipe
d’éducateurs spécialisés qui vient avec les
jeunes et l’équipe d’animation des CEMÉA.
Ces deux équipes ne font plus qu’une
pendant le séjour. Elles n’abordent pas le
séjour avec les mêmes entrées, et pour
que le projet fonctionne, les deux préparent
le séjour de concert, partagent leurs objectifs,
choisissent certains spectacles ensemble.
Pendant le séjour, elles se voient quotidiennement
pour croiser des regards sur
les attitudes des jeunes, leur évolution,
pour réajuster éventuellement. Les ateliers
autour des spectacles et ceux de pratiques
d’activités d’expression sont animés par
l’équipe des CEMÉA. Les éducateurs participent
également à ces ateliers, avec en
tête l’idée qu’en pratiquant comme les
jeunes, les regards réciproques des jeunes
et des éducateurs évoluent. Pour les jeunes,
il n’apparaissait qu’une équipe, celle qui
gère le groupe dans son ensemble et les
nécessaires moments de régulation inhérents
à la vie collective.

Aux CEMÉA, au regard de nos principes
d’éducation nouvelle, nous installons un
cadre de vie collective avec, à chaque arrivée
dans les lieux d’accueil, une présentation du projet, des règles de vie. C’est un
cadre qui doit permettre à chacune des
personnes accueillies de trouver sa place,
et faire que le collectif favorise l’enrichissement
de chacun au travers d’espaces
de rencontre, de partage autour des spectacles.
En cela, l’ensemble de l’action globale
d’accueil dans ce festival est un projet
de socialisation.
Ce projet permet à chaque personne qui
le souhaite d’avancer dans son rapport à
l’autre. Cela fonctionne aussi pour des jeunes
dont l’apprentissage de la socialisation
est mis à mal par leur parcours de vie.
Pour qui ne sait pas qui ils sont, ces jeunes
jouent le jeu de la règle commune, ils
bénéficient et profitent du projet comme
tous les usagers. Pour nous, pour les collègues
de la PJJ, les actes, les attitudes sont
à considérer comme des éléments signifiants
permettant leur accompagnement.

ISABELLE WATTENNE
CEMÉA d’Auvergne,
coordinatrice du dispositif d’accueil
à Aurillac

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13/12/2016




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