VST n°132 " Le temps des croyances"
Religion dans les foyers éducatifs : le retour du refoulé
MONIQUE BESSE

J’ai contacté le chef de service d’un foyer de Seine-Saint-Denis accueillant des
jeunes filles pour lui proposer de participer avec les éducateurs que ça
intéresserait à un échange sur les problèmes posés par les questions religieuses
dans son établissement. Il a tout de suite accepté, surtout en ce moment a-t-il
dit ! Et en effet, les cinq éducateurs qui ont accepté cette rencontre avaient
beaucoup à dire sur le sujet. Et moi j’ai découvert des choses dont je n’avais
jamais entendu parler tout au long de mes années de collaboration avec ces
équipes ! Comment comprendre ce silence ? Peut-on parler de censure ? Je ne le
crois pas. Il s’agit plutôt, selon moi, de la difficulté qu’a notre société à penser le
multiculturalisme et ses implications dans la vie quotidienne.


Les Anglo-Saxons savent depuis longtemps
que leur société est multiculturelle. La
France est un pays républicain qui pense
intégration plutôt que vie parallèle des
communautés. La France est aussi une
ancienne puissance coloniale et garde un
fond d’ignorance, souvent teinté de
mépris, vis-à-vis des « minorités ». Ce
contexte n’aide pas à comprendre la
montée en puissance des croyances et
pratiques religieuses, ni à en tenir compte
dans les situations de vie en collectivité,
qu’il s’agisse de l’école ou des internats
accueillant des jeunes en difficulté.

Pour nombre d’entre nous qui avons
hérité de l’esprit laïque en naissant, la
séparation entre la vie privée où l’on
peut avoir des pratiques particulières liées
à son histoire, ses affiliations et ses valeurs
personnelles, et la vie publique, où l’on
se doit de respecter des règles communes,
va de soi, et nous avons longtemps ignoré
ceux qui n’en étaient point avertis et qui,
à nos yeux (mal dessillés), constituaient
une minorité.

Mais voici que cette minorité se fait
entendre, et fort bruyamment, depuis
quelques années : la règle commune qui
veut que l’on mange de tout (ou s’abstienne
en silence) se trouve battue en brèche
dans les cantines et, dans les lieux publics,
certaines femmes revendiquent de porter
le voile (voire le burkini) parce que « c’est
leur choix » disent-elles. Nous voici donc
contraints d’admettre que les soi-disant
minorités (ce qu’on appelle parfois maintenant
la « diversité ») ne sont pas si minoritaires,
et que les problèmes qu’elles
posent nous concernent tous. Il n’est plus
temps d’en détourner les yeux.
Au foyer, par exemple, certaines filles
cachent leurs cheveux en sortant de
l’école et quand les éducateurs leur disent
– se plaçant ainsi du point de vue religieux
– que le foyer c’est leur maison et
que donc la contrainte du foulard devrait
y être levée, elles ne sont pas persuadées
que les éducateurs ne sont pas des
« étrangers » devant qui on ne se montre
pas tête nue. Et insistent pour garder
leur foulard.

Les éducateurs se trouvent confrontés à
des événements qui les laissent désemparés.
Sollicités par moi, ils se montrent
intéressés à aborder ces questions en
raison d’événements perturbants. En
effet, une jeune fille récemment arrivée
du Niger après un parcours d’exil traumatisant
raconte ses visions à ses camarades
 : elle est hantée par une créature
effrayante et protéiforme, tantôt humaine,
tantôt animale, tantôt diabolique. Les
spectatrices réagissent par des prières,
voire par des cérémonies d’exorcisme.
Bien difficile pour les éducateurs de
trouver une juste place dans toute cette
agitation : selon certains, s’ils déclarent
trop ouvertement qu’ils ne croient pas à
la réalité des créatures qui hantent la
jeune fille, ni à la pertinence des exorcismes,
ils se disqualifient comme interlocuteurs
et on ne leur dira plus rien
puisqu’ils « n’y croient pas » ! Ils ne
pourraient donc plus les aider à se protéger
ni des « esprits » ni des manifestations
bruyantes de la jeune persécutée
et des autres jeunes filles. Le chef de
service, lui, pense que « les jeunes filles
savent très bien si nous croyons ou pas
et tout l’enjeu est d’échanger et de maintenir
le lien ». On pourrait même dire
qu’en l’occurrence il s’agirait de faire
comprendre que les différences d’attitudes en face des religions n’empêchent nullement
la communication. C’est bien là
l’enjeu essentiel.

La servitude volontaire – pour reprendre
l’expression de La Boétie – manifestée
par nombre de jeunes filles accueillies
vient battre en brèche les fondements
mêmes de l’éducation spécialisée qui
visent à l’acquisition de l’autonomie, à
parcourir « les chemins de la liberté »
sous toutes ses formes sauf celle de
l’aliénation volontaire que certaines
choisissent.
Les éducateurs se sentent impuissants à
agir devant les manifestations de croyances
qui viennent perturber la vie quotidienne
et remettent en question les fondements
de leur action éducative.
Comment agir dans ces situations, comment
interdire et au nom de quoi ? Pourtant,
comme le fait remarquer le chef de
service de ce foyer, nous n’éprouvons
pas ces difficultés d’intervention si elles
font trop de sport ou voient trop leur
copain : nous nous sentons fondés à leur
signifier qu’elles s’écartent du projet dans
lequel elles se sont engagées, se mettant
alors en danger ; mais quand il est question
de pratiques religieuses, nous hésitons à
leur dire qu’elles vont trop loin, consacrent
trop de temps à leur fréquentation de
l’église, à leurs prières, aux services rendus
à leur communauté…
Pourquoi ? Par peur de perdre le contact
avec elles, sans doute, mais aussi parce
que l’accusation de « phobie » est présente
 : par exemple, si nous critiquons
les excès auxquels les entraîne la façon
dont elles conçoivent et pratiquent la
religion musulmane, nous sommes des
« islamophobes » en puissance et ne respectons
pas le droit des individus à la
liberté religieuse. Non seulement nous devenons à leurs yeux des « mécréants »,
mais nous sommes aussi des racistes.
Un éducateur me fait également remarquer
que les jeunes filles, en s’engageant dans
une pratique religieuse, ont justement
l’impression de faire le choix indépendant
d’une « vie droite », marque à leurs yeux
de leur autonomie. Autonomie également
vis-à-vis d’un État qui fait de la laïcité un
dogme absolu se confondant pour elles
avec l’athéisme. Dans ce contexte, leur
faire admettre que l’engagement religieux
peut être aliénant n’est pas chose facile.
Et d’autant moins que les éducateurs
sont eux-mêmes aux prises avec leurs
propres engagements religieux et idéologiques.
On comprend alors la complexité des
situations auxquelles les éducateurs sont
confrontés.
Il faut toutefois trouver si possible des
moyens d’agir dans le sens d’une prévention
de la radicalisation (il est en effet
déjà arrivé que des jeunes filles se soient
retrouvées embarquées auprès des djihadistes),
de même qu’il faut les protéger
des mainmises sectaires. En effet, certaines
Églises évangélistes recrutent aussi des
jeunes filles originaires d’Afrique de l’Ouest
qui consacrent alors beaucoup de leur
temps aux pratiques religieuses, à la propagande,
aux services à rendre à leur
communauté, et leur donnent même de
l’argent. On réalise que des pasteurs peuvent
être très intrusifs et tentent de réglementer
les conduites et les attitudes dans
beaucoup de secteurs de la vie de ces
adolescentes.

Le plus étonnant, c’est d’apprendre que
ces situations ne sont pas nouvelles : chacun
en évoque qui datent de plusieurs
années. Ce qui a vraisemblablement
changé, c’est la fréquence de ces manifestations
véhémentes de croyances religieuses.
On ne peut plus les passer sous
silence, elles perdent leur caractère anecdotique
 ; la nécessité d’une formation
qui permettrait d’être mieux armé pour
agir se fait alors sentir. Selon cette équipe,
les discussions avec leurs collègues d’autres
établissements font apparaître que le
phénomène est répandu dans nombre
de foyers du département accueillant des
jeunes d’origine maghrébine et africaine.
Comme cela a également été souligné
dans les médias, Internet favorise l’accès
à des sites de diffusion de propagande
et aux réseaux sociaux : les éducateurs
se sentent alors dépassés par ces systèmes
de communication qu’ils ne peuvent
contrôler et qui font obstacle à leur
action.
Les équipes éducatives sont mises à mal
par ce qu’on peut appeler l’importance
croissante du phénomène de l’emprise.
Celle-ci s’exerce par le biais des religions,
mais aussi sous l’aspect des relations
hommes-femmes. Il semblerait que les
dangers de la prostitution et de ce que
les jeunes filles nomment « michetonnage
 » (les différentes techniques permettant
de soutirer un peu d’argent à
des hommes en échange de « petits services
 », souvent sexuels) soient minimisés
par elles. Se soumettre aux demandes
sexuelles des hommes ne serait plus perçu
comme la mise en risque de leur intégrité
et de leur liberté, mais comme un jeu
amusant, profitable et sans conséquences.
Il peut sembler paradoxal de mettre sur
le même plan l’adhésion à un système
de croyances et les pratiques qui relèvent
à des degrés divers de la prostitution,
mais ces attitudes me semblent avoir en
commun l’acceptation de l’aliénation au
pouvoir de l’autre, qu’il s’exerce dans le contrôle des esprits et la domination des
conduites ou dans celui de la mise en
risque de sa vie intime. Ces phénomènes
en tout cas apparaissent aux éducateurs
qui y sont confrontés comme un obstacle
sérieux à leur action qui met au coeur de
leur pratique l’éducation à l’esprit critique
et à l’exercice de la liberté d’agir et de
penser des sujets, au sein de la société
à laquelle ils appartiennent et doivent
s’intégrer.
De même que l’Éducation nationale a
décidé d’apporter un soutien actif aux
personnels confrontés à des élèves « sous
influence », il importe de ne pas laisser les
équipes éducatives seules face à ces enjeux.
Il est urgent de mettre en commun nos
constats et de réfléchir aux moyens de
répondre aux périls qu’une société en crise
fait peser sur une jeunesse en mal de
repères et sur ceux qui l’accompagnent.

MONIQUE BESSE
Ancienne directrice
d’un centre de formation d’éducateurs
Avec mes remerciements aux éducateurs
qui ont participé à cette réunion

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13/12/2016




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