VST n° 104 : (L’ homme pensant est-il encore de saison ?)- Editorial -
Se tuer au boulot


« Se tuer au boulot », « se tuer à la tâche » : on connaît l’expression populaire qui qualifie ainsi ceux qui investissent tellement leur travail qu’ils en oublient le reste, parfois les autres, y laissent quelquefois leur santé et éventuellement leur peau. Brassens l’a si bien chanté sur le texte de Paul Fort : « Le petit cheval dans le mauvais temps… ». On connaît aussi depuis longtemps le travail qui tue, lentement mais sûrement : les mines, la pêche en mer, la sidérurgie, la métallurgie, avec des conditions de travail qui ont détruit des générations d’ouvriers. Accidents, silicose, surdité, alcool pour supporter… On peut lire à ce propos le beau livre de Martine Sonnet, Atelier 621, qui mêle souvenirs familiaux et solide travail d’histoire pour parler de la vie et de l’usure professionnelle des employés des forges et presses chez Renault. La souffrance quotidienne au travail, liée non pas à des conditions physiques éprouvantes mais à des choix souvent lucides de l’encadrement, est d’identification plus récente. Il a fallu que Marie-France Hirigoyen publie Le harcèlement moral2 pour que la question soit déposée sur la place publique. On le savait pourtant depuis longtemps, car pressions diverses et placardisations ne datent pas d’aujourd’hui. Les pressions permanentes à la production, les mises en tension, en rivalité, « l’individualisation des rémunérations », bonus et voyages pour les bons et « séparation » pour les mauvais, évaluations individuelles renvoyant à sa propre culpabilité, ne sont pas non plus des découvertes. Les milieux de la grande distribution, de l’informatique, de la vente en sont de terribles exemples. Mais jusque tout récemment on n’en mourait pas, ou du moins pas directement. Et voici la série de suicides à France Télécom. Que se passe-t-il là de plus que chez tous les employeurs appliquant avec une terrible efficacité les techniques les plus modernes du management ? À moins d’admettre que les employés de France Télécom ont, beaucoup plus que la moyenne nationale, une structure psychique laissant ouverte la possibilité de se donner la mort, il faut bien admettre que dans l’enchaînement suicidaire qui lie une structure psychique personnelle, un contexte particulier et un événement déclencheur, la responsabilité de l’employeur est massive en ce qui concerne le déclencheur et n’est pas sans lien avec le contexte. Il y a là (peut-on en parler au passé ?) le produit de l’accélération brutale d’un changement, changement de métiers, de repères, de cadres de travail, négation des compétences acquises, parfois en plus changements successifs et pressions qui sont de la pure maltraitance institutionnelle, il y a tout ce qui peut laisser penser à quelqu’un qu’il n’y a plus d’issue possible et que demain sera encore pire. Et c’est bien cette souffrance au travail issue des choix d’organisation, ou plutôt de désorganisation de celui-ci, qui en pousse certains à bout. C’est également ce qui se passe à la Protection judiciaire de la jeunesse, où une réforme de fond des objectifs et des pratiques lamine les références, les pratiques professionnelles, le sens même du travail. Et là aussi, le suicide a semblé être la seule issue possible pour une professionnelle qui ne s’y retrouvait plus. Alors, on peut toujours trouver des éléments qui vont atténuer cette accusation. Se dire qu’il y a des pathologies particulières, individuelles, qui ont agi là : peut-être des enchaînements de conduites spectaculaires sur le versant de l’hystérie, peut-être des mises en spectacle accusatrices évoquant les conduites paranoïaques. Se dire que les structures mentales étaient là, de toute façon. Se dire que l’interdit moral, anthropologique, du suicide une fois levé, le prochain geste en devient moins inconcevable. Mais de toute façon, il n’y aurait pas eu ces accumulations et ces accélérations des maltraitances que rien ne se serait alors passé. Au XIXe et au XXe siècle, on se tuait au boulot ou on mourait de sa dureté ; au XXIe siècle naissant, c’est une nouvelle organisation scientifique du travail qui tue. Quel progrès !

FRANÇOIS CHOBEAUX


1. Éditions Le Temps qu’il fait, 2008. 2. Paris, La Découverte et Syros, 1998.

(21/01/2010)



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