La relativité culturelle de l’hygiène
Mylène Dennery, Pour le cahier de l’Animation n° 101

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Les enfants ont récupéré leurs valises et sont
en train de s’installer dans leur chambre. J’aide
Karim à ranger ses affaires dans son armoire
et vérifie le trousseau avec lui. Je constate que pour
huit jours de colo, il ne dispose que d’un pull et de
deux pantalons. À mes interrogations, il répond
simplement que, chez lui, il n’en change qu’une
fois par semaine. Cette explication choque
son voisin de lit, Aaron, qui met tous les jours
un pullover et un pantalon propres… ce que
sa valise confirme ! Je tente d’engager
une discussion avec les deux enfants : comment
se rendre compte qu’un vêtement est sale et qu’il
faut en changer ? Après avoir fait du sport, qu’est-ce
que je fais de mon jogging et de mon maillot ?
Qu’est-ce qui se passe si je tache un habit ? Et si
un vêtement ne me semble pas sale, où vais-je
le poser pour pouvoir le porter à nouveau demain ?
J’explique aux deux enfants qu’il y a une machine à
laver le linge au centre et que s’ils en ont besoin,
ils peuvent venir me chercher.

L’HYGIÈNE EST PERSONNELLE
Le lendemain matin, je remarque de
nombreuses autres questions. Nasser
m’explique qu’il prend sa douche le matin
d’habitude et qu’il aimerait faire pareil
en colo. J’entends Rania rouspéter car
l’animatrice référente de sa chambre l’a
obligée à changer de tee-shirt ce matin,
alors qu’à la maison elle le garde toujours
deux jours de suite. Etienne ne comprend
pas que le centre de vacances impose
un lavage de dents après le déjeuner,
car chez lui il se lave les dents uniquement
le matin et le soir. Charlotte m’avoue que
la nuit dernière, Aysegul, sa camarade
de chambre, s’est moquée d’elle car elle a
mis une culotte propre pour dormir. Un peu
plus tard, c’est Aysegul qui vient me voir
pour me demander de convaincre Charlotte
de se laver les cheveux, parce que ceux-ci
sont gras.

À table, j’entends Julie demander à
ses camarades pourquoi, après le petit déjeuner,
la fenêtre de sa chambre était ouverte et toutes
les couvertures déployées au bas des lits. Elle ne
devait pas être habituée à ce que l’on aère
sa chambre et était visiblement gênée qu’un
adulte ait pu voir ce qu’il y avait sous sa couette :
un pipi au lit ? une culotte non rangée ?
un carnet intime ? un doudou ?
Plus tard, dans la journée, Sara, paniquée,
m’interpelle. Ses chaussures ont disparu.
Une rapide enquête m’informe qu’un animateur
les a trouvées dans le couloir et les a rangées
dans sa chambre. Sara ne comprend pas : « Chez
moi, on met toujours les chaussures à aérer
à l’entrée des chambres ! » En respectant
ses règles d’hygiène, elle a été perçue comme
une enfant désordonnée et cela semble la
chagriner. Juste après les douches, avant le dîner,
Karim vient me trouver. Il a remarqué qu’Aaron
n’avait pas pris sa douche quotidienne
et commente : « Je comprends pourquoi il met
des vêtements propres tous les jours : c’est pour
cacher que son corps est sale ! » Interrogé à
ce sujet, Aaron hésite à m’avouer, certainement
de peur d’être puni, avoir esquivé la douche.
Finalement, il m’explique que chez lui, on prend
une douche tous les deux ou trois jours ;
en revanche, il se lave le visage au savon tous
les matins.

PROPRE OU SALE TOUT EST RELATIF
Après le coucher des enfants, au cours de la réunion
d’équipe, un animateur rapporte qu’il a piégé
un garçon en train de faire pipi sous la douche, et il
l’a donc puni. À mon tour de ne pas comprendre :
c’est ce que je fais à la maison, pour économiser
l’eau ! Avec en tête les multiples exemples de
la journée, je propose à l’équipe un petit sondage
sur nos règles d’hygiène entre adultes : à quelle
fréquence changeons-nous nos draps de lits ? nos
serviettes de toilette ? Qui prend sa douche une fois
par jour ? trois fois par jour ? une fois tous les trois
jours ? Qui lave séparément ses torchons de ses
vêtements ? Qui utilise deux éponges distinctes pour
faire la vaisselle et pour nettoyer la table ? À qui estil
déjà arrivé de laisser traîner un vêtement sale dans
sa chambre ? Qui lave régulièrement ses poignées
de porte, clés et interrupteurs, réputés être de
grands nids à microbes ?

Comme je m’y attendais, personne n’a tout à fait
la même conception du propre et du sale, personne
n’a les mêmes degrés de tolérance, personne
ne nettoie, ni ne salit d’ailleurs, de la même manière.
Je fais remarquer que dans l’esprit de nombre d’entre
nous, les bonnes odeurs sont aussi importantes que
la véritable désinfection. Partis de ces constats
au sein de notre équipe, nous les étendons
aux enfants accueillis, à leurs familles, nous relisons
les consignes dites réglementaires de l’organisateur
ou de la direction... Pour ma part, je déclare préférer
des salissures naturelles visibles à des produits dits
« hygiéniques » qui s’avèrent finalement être nocifs
pour notre métabolisme ou notre environnement.
Les parents peuvent comprendre ces arguments.
Un jour, un parent récupérant son enfant couvert
de boue à la fin d’une journée de centre de loisirs me
dit en souriant : « Ce n’est pas vraiment sale après
tout ; ce n’est que de la terre. »

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