Introduction au dossier VST 143 - Pour une institution vivante -
Jean-FranÇois gomez

Que faut-il pour qu’une équipe, une structure, un établissement soient vivants ? Il faut qu’ils respirent, qu’ils bougent. Surtout pas qu’ils s’installent dans les habitudes, les routines, avec l’application attentive des recueils de bonnes pratiques comme seul guide. Ne pas se laisser instituer jusqu’à en étouffer, laisser vivre ce qui bouge, change, interpelle, pour s’en nourrir. C’est une tâche complexe et permanente qui concerne les organismes gestionnaires, publics et associatifs, les directions, les équipes au travail, et les usagers, non pas dans l’application stricte et facile de la loi de 2002, mais comme centres des actions à conduire. Voici un inventaire d’actions existantes, donc possibles.

Dossier coordonné par Monique Besse et Jean-François Gomez

Il y a quelque chose de paradoxal à défendre l’institution et à la vouloir vivante alors même que nous la voyons attaquée de toutes parts… Plus encore, le mot d’« institution » a été plus ou moins proscrit des textes officiels. On le chercherait en vain dans les recommandations de l’ anesm (Agence d’évaluation de la qualité des établissements sociaux et médico-sociaux) ou de l’ ars (Agence régionale de santé) [1] ; de même il est peu présent dans les dc (domaines de compétence) qui s’emploient à disséquer le métier d’éducateur et à en faire un montage en petites unités signi- fiantes. Institution : il ne s’agit pas là d’un mot utilisé facilement par les gestionnaires et managers qui, aujourd’hui, montent à l’assaut des établissements et structures médico-sociaux. Pour les diriger, évidem- ment, et « les faire changer ».
Car les managers aiment le changement. On peut jeter un coup d’œil sur les publica- tions nombreuses propres à augmenter leur compétence et leur savoir-faire. La question du changement y est omniprésente. Ce serait d’abord le changement qu’il faudrait gérer dans les établissements. Il faudrait changer, changer, toujours changer et faire changer !
Le changement serait-ce donc forcément la vie ? Une institution vivante serait-elle forcément une institution qui change ? Et qui change quoi ? Dans ce dossier de vst nous avons choisi de traiter plutôt la vie et le vivant. La bougeotte et sa théorie du « bougisme » seraient-elles un critère de dynamisme ? Qu’en est-il de la question des repères dont la plupart des usagers des institutions médico-sociales –aide sociale, protection judiciaire, secteur du handicap, ehpad (établissements pour personnes âgées dépendantes) – sont précisément en manque. Une part du travail des éducateurs, des thérapeutes et des rééducateurs dans une institution ne serait-ce pas, juste- ment, de créer de la stabilité pour l’usager, ce qui ne signifie pas que celle-ci s’obtient par une routine des professionnels ? Autant de questions qui se sont bousculées pour nous comme pour nos collègues à l’entrée de ce dossier sur les institutions vivantes.
Dans un livre récent, la philosophe Barbara Stiegler, précisément, jette sur cette injonc tion au changement – et sur notre époque qui l’a enfantée – un regard perspicace. Elle décortique des idées et les théories, citant à comparaître les auteurs qui ont évoqué la question « alors que les conflits autour du gouvernement démocratique de la vie et des vivants n’ont jamais été aussi vifs [2] ». Foucault, Spencer, Lippmann, Taylor, Dewey y sont en vive discussion. Retournant aux années 1930 où la pensée néolibérale s’est construite, l’auteur nous montre l’intérêt d’aller voir comment celle-ci s’est élaborée, à partir de quels principes, quels furent les débats qui accompagnèrent son apparition. Elle nous explique comment un philosophe américain du nom de John Dewey (1859- 1962), celui-là même qui inspira grandement le courant de pédagogie nouvelle, fut un des premiers grands critiques du néolibéralisme. Comment il fit face à d’autres courants de ce même néolibéralisme qui prétendait s’appuyer essentiellement sur le pouvoir des experts. Face à ces théoriciens, Dewey ose évoquer l’intelligence collective (pour lui l’intelligence est toujours collec- tive). Il s’agit en fait de « libérer les potentialités des individus et de rendre possible le processus d’individuation [3] ». Chacun d’entre nous, pourvu qu’il soit à la bonne place, celle où l’on comprend et voit ce que l’on fait, trouve miraculeusement les bonnes idées pour résoudre les problèmes, quels qu’ils soient.
John Dewey dénonce aussi les contre-sens régulièrement entretenus sur les travaux de l’ingénieur Taylor (1856-1915) et sur la révolution darwinienne. Cette pensée très moderne débordera sur le travail social et sur l’école qui feront l’objet de plusieurs brillantes publications. Selon lui, le libéralisme doit devenir radical. Il ne doit pas simplement s’attaquer à contenir les abus du capitalisme mais construire collectivement et à la racine le cadre institutionnel servant de base à l’organisation économique et cognitive [4] .
Mais revenons à quelques principes qui valent mieux d’être évoqués et que le docteur François Tosquelles (1912-1994), co-inventeur de la « psychothérapie institutionnelle » avec Daumezon, Chaurand, Balvet et quelques autres, ne se lassait pas de répéter. Il évoquait la question de l’envi- ronnement et employait ce mot de chirurgien : l’asepsie. Nulle opération ne saurait réussir sans elle, et l’on sait qu’en chirurgie justement, on peut réussir une opération mécaniquement, en pratiquant les gestes convenables, sans sauver pour autant le malade.
Certaines actions, comme la thérapie, ont besoin d’un milieu favorable sans lequel les interventions les plus démonstratives sont nulles et sans effet.
Et d’abord recommandait-il de faire la distinction entre l’établissement et l’institution. De là, certains pourraient comprendre qu’il faut miser sur l’institution opposée à l’établissement. Mais non point, car l’institution n’est possible que dans et par l’établissement. L’établissement, ce sont les formes, l’établi, les structures, les textes et les lois, le règlement intérieur et les documents d’intention, les chartes éthiques, les conseils d’administration et le Code du travail. L’institution, en revanche, a quelque chose à voir avec le désir humain et ce que les psychologues appellent la motivation.
Malgré sa configuration sur papier glacé et sa reconnaissance sociale recherchée par les managers, l’établissement, c’est aussi, pour reprendre le poème de Prévert cité par le même Tosquelles, « ce monument qui ment monumentalement ». Ainsi la psychothérapie institutionnelle nous recom- mande-t-elle de « faire émerger l’institution de l’établissement où elle sommeille [5] ». Il n’est pas question, en quelque sorte, de la définir par un ensemble de normes et de règles. La tension entre l’établissement et l’institution, loin d’être une scorie ou un ratage de fonctionnement comme pourrait le faire croire la démarche-qualité (différente de « la démarche de qualité » comme l’ont défendu de très bons auteurs), est le signe du vivant.
Cause toujours, diront certains ! Ce thème de la résistance, on l’a entendu quelque part ! Croyez-vous que ce soit si facile dans certaines « demeures à demeurés » (Fernand Deligny, 1913-1996) ? Et c’est vrai que dans certaines institutions, il faut faire un vrai travail poétique pour retourner à une dimension plus humaine. Travailler sur les mots, les sigles, la novlangue qui nous est servie toute prête par les « décideurs » (le fameux mot honni par Jean Oury). Et donc travailler sur ce que les mots veulent dire. Car le prêt-à-penser se porte bien. Déjà dans les années 1930, un poète russe qui s’est mêlé de faire une description honnête de son pays après la révolution de 1917 – et mourut une fois son travail achevé, ses proches poursuivis par le kgb (Comité pour la sécurité de l’État), sa femme déshéritée et j’en passe – évoquait « le pouvoir magique de la lettre morte [6] ». Pouvoir magique ou maléfique, c’est fou tout ce qui peut se jouer dans une institution, par le vocabulaire, l’emploi des mots. Les mots que l’on accepte, ceux que l’on refuse, ceux que l’on adopte quelquefois sans examen suffisant. Et l’on voit aujourd’hui dans nos métiers nombre de mots (ou de sigles) imposés. Ce qui, plus que jamais, nous inciterait, avec le même Oury (1924- 2014), à reconstituer notre boîte à outils, à y remettre des mots et des concepts « à notre main » comme le fameux « pierreux » (c’est-à-dire le compagnon du devoir) qu’il évoque dans ses séminaires.
Bien sûr, nous ne prétendons pas épuiser le sujet. Nous avons voulu rassembler des témoignages de professionnels – d’origines différentes – avec leur réflexion sur ce qu’ils ont vu, vécu et compris. À cela pourtant nous ajouterons quelques propos introductifs, quitte à reprendre quelques points traités par les contributeurs de façon plus ou moins directe. D’une certaine façon, c’est le travail des contributeurs et le suivi de ces articles qui nous l’a inspiré. On trouvera ici :
– la surprise que peut être pour une anthropologue ignorant tout ou à peu près du monde du travail social et des éducateurs, de se retrouver brusquement prise dans l’ambiance d’un établissement, de ses professionnels et de ses usagers (Eugénie Poret) ;
– la description des débuts d’une école d’éducateurs gérée par les ceméa et son évolution ; les courants d’idées qui l’inspirent ; la recherche de la « bonne forme », soit les dispositifs favorisant la collaboration de tous les acteurs concernés par le processus de formation : étudiants, formateurs, administratifs, administrateurs et partenaires. L’ambiance qui y régnait, les tensions qui la traversaient, les expériences et les partages qui en faisaient un lieu vivant (Monique Besse) ;
– la pédagogie de la confiance, telle qu’elle est pensée et pratiquée par l’équipe du cerpe , centre de formation des professionnels de l’enfance – école « sœur » de la précédente – qui met au cœur de son travail le respect de la singularité et des rythmes de ceux qui s’y forment, le souci de l’ambiance qui favorise les relations et le rapport au savoir. Les auteures se réfèrent aux idées toujours fécondes des grands pédagogues et psychanalystes qui furent à l’origine d’une approche radicalement nouvelle de l’éducation et de l’accompa gnement des enfants (Marie-Claude Égry et Michèle Sabardeil) ;
– une éducatrice plongée dans l’École expérimentale de Bonneuil, créée par Robert Lefort et Maud Mannoni dans les années 1960, nous conte les idées sur lesquelles l’expérience se fonda pour l’accueil des enfants et adolescents autistes et psychotiques, et comment celle-ci se poursuit au-delà de la disparition de celle qui la créa. On y voit comment, sans le magistère de la grande psychanalyste et dans un contexte bien différent, les différents acteurs de l’institution peuvent continuer, malgré les obstacles, à défendre les idées et les pratiques de « l’institution éclatée » comme « lieu où vivre » (Delphine Leroy) ;
– le témoignage du parcours d’un homme venu sur le territoire national dans un dénuement certain et qui se reconnaît lui-même comme « bipolaire », racontant comme il a été aidé en s’intégrant à un gem (groupe d’entraide mutuelle).On verra ce qu’il dit de cette institution sans psychiatre et sans professionnel, dans laquelle il finira par devenir animateur reconnu (Hamed Djadda) ;
– les constatations étonnantes d’un psychologue entraîné dans l’univers du périscolaire (notamment la gestion de la cantine avec les élèves) dans une petite ville du Midi de la France, où il essayera de diagnostiquer et de comprendre comment sont traités les élèves, sans avoir eu le temps ni les moyens d’aller plus loin pour y remédier (Damien Lallemand) ;
– comment un éducateur spécialisé bénéficiant d’une longue expérience dans le domaine du cmpp et de la protection judiciaire, éclairé par un authentique travail théorique, peut défendre le concept de « triangulation », celui-là même qui ne cessa d’être développé par des praticiens et chercheurs tels que François Tosquelles et Pierre Legendre (Daniel Pendanx) ;
– un psychanalyste évoquera, autour de l’institution vivante, ce que cela dit de l’institution du désir et la façon dont l’humain, ce « parlêtre » selon Lacan, peut s’accommoder de la question (Jacques Cabassut). Oui, la question de l’« institution vivante » n’est pas si facile. Pour entretenir la confusion sur les deux termes précédemment évoqués (établissement et institution) et leur distinguo, une institution justement qui s’appelle le Conseil de l’Europe a décrété, il n’y a pas si longtemps (février 2010), le principe de… désinstitutionnalisation. On a alors entendu à la tribune de l’ onu (Orga- nisation des Nations unies) très officiellement : « Il n’y a pas de bons établissements d’accueil. » Et encore : « Le placement en institution d’une personne est une forme courante de privation de liberté » (Madame Catalina-Devaudas-Aguilar [7] ).
Ainsi, dans un pays comme le nôtre, les associations d’usagers font le compte de 45 000 places manquantes et notent la quantité considérable d’usagers qui trouvent des réponses plus adaptées en Suisse ou en Belgique.
On voit évidemment venir derrière ces déclarations à l’emporte-pièce des réponses modernes et conformes aux sacro-saints changements pour les populations des services médico-sociaux : des plateformes entièrement dématérialisées [8] , des services et prestations totalement à la carte, des contrats pluriannuels d’objectifs et de moyens (cela y est déjà), des réponses accompagnées pour tous, de nouvelles tarifications à l’acte. Bref, les professionnels devraient travailler autrement. Mais c’est là que le bât blesse (le bât est la charge que porte l’âne, mais il ne faut pas oublier que l’âne porte quelquefois des reliques comme dans la fable de La Fontaine).
C’est dire qu’à partir de la guerre des mots et du vocabulaire se jouent des méca nismes subtils dont les travailleurs sociaux font les frais et par conséquent les usagers eux-mêmes. L’un de ces mécanismes, décrit avec beaucoup de précision par la sociologue Danièle Linhart [9] et qui ne concerne pas seulement le travail social, est le processus de déprofessionnalisation. Il s’agit de laisser le moins possible les professionnels, qui coûtent si cher et qui n’ont que trop tendance à mettre le nez dans l’organisation, réfléchir à leur travail. « La grande invention organisationnelle de Taylor consiste à ce que la direction puisse réunir – et s’approprier – l’ensemble des connaissances détenues par les ouvriers, les classer, en faire la synthèse, puis en tirer des règles, des process, des prescriptions, des feuilles de route. » On voit l’importance des enjeux.
Les témoignages auxquels on a affaire dans le dossier que nous présentons évoquent des questions psychologiques. Ils ne dédaignent pas quelques allusions à des connaissances anthropologiques, bien sûr, et Marcel Mauss autant que Winnicott y sont appelés à la rescousse. La pensée d’Emmanuel Levinas, si essentielle pour considérer l’homme dans sa singularité dans un rapport de confiance, y a sa place. Pourtant, on voit bien que les outils mis en avant par D. Pendanx sur la fonction du tiers et la triangulation, ou par J. Cabassut sur le désir et/ou le jouir de vie ou de mort, demeurent les plus essentiels. La psychothérapie institutionnelle, nous disait déjà Tosquelles (encore lui), devrait avoir deux jambes pour bien marcher : l’une est la clinique, la question de l’inconscient ; l’autre est la question du politique. De ce politique-là, il se peut qu’une institution vivante ne puisse se passer. Mais pour cela, comme le disait encore Félix Guattari dans un essai génial, il faudrait d’abord « endi- guer la grisaille et la passivité ambiante [10] »


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