La chaufferie de langue
Dispositifs pour ateliers d’écriture - Philippe Berthaut, éditions Erès

Quinze années d’expériences acquises dans la conduite d’ateliers d’écriture et de stages avec divers publics font écrire à Philippe Berthaut que l’atelier d’écriture est une pratique originale de partage de l’écriture, où se joue, « se noue et se renoue », se met en jeu pour chacun une relation personnelle avec l’écriture, pour en acquérir par la pratique une expérience toujours plus enrichissante, même si elle s’avère ingrate, de la langue, à la fois par les contraintes et par les explorations qu’elle convoque en nous si on accepte peu à peu de s’y aventurer. Une succession d’extraits et de citations de poètes et de philosophes : Georges Steiner, Gaston Bachelard, André Schlegel, Paul Valéry, Pascal Quignard, Jean-Paul Goux, mais avant eux René Char et Messaouda participant à un groupe d’alphabétisation à la médiathèque de Tournefeuille ouvrent le livre et donnent le ton ! Faire chauffer la langue ! Le livre se propose d’élucider pratiquement la ou les qualités spécifiques d’animateur d’atelier qui ne sont pas que linguistique et littéraire. « Avoir écrit un livre n’autorise pas de fait une compétence en atelier d’écriture », « animer un atelier d’écriture n’a pas de lien direct avec la qualité d’écrivain », cela pose d’autres problèmes. Voilà énoncés d’entrée quelques partis pris à réfléchir sur ce que l’acte d’écrire et celui de faire écrire signifient et engagent à la fois d’expériences de la pratique d’écriture et de savoir faire distincts et pas automatiquement complémentaires.
Chacune des trois parties : Faire le geste d’écrire le poème ? De la lettre au livre-Donner à voir le texte se construisant ; Recommencer ou l’art de cultiver les variations, présente des démarches, donne des outils, avec des exemples de productions , fournit quantité d’approches de descriptifs de situations, de contrainte d’écriture, d’exercices/de variations sur un thème, de situations à consignes, comme de bonnes recettes à s’approprier pour en créer d’autres . Et là, on mesure l’inventivité, l’inspiration qui guident l’auteur et d’une certaine manière, on y lit aussi son engagement d’animateur pédagogue et son implication d’écrivant/écrivain pour toujours plus propager, contaminer. Il nous invite à retrouver l’importance du signifiant, si
souvent sacrifié au signifié, comme en d’autre temps Raoul Vaneigem parlait de la force signifiante du qualificatif ; il rappelle l’importance de la lecture à haute voix pour nous aider à scruter les matériaux écrits,incite à écrire le Re-, à creuser là où ça bute comme dit François Bon. Dans le chapitre consacré au dispositif d’écriture autour du paysage, il est dit que le manque à écrire, le manquant se trouve dans l’écriture de l’autre, une invitation à écrire à plusieurs pour réduire le manque.

Je partage aussi cette idée qu’il faut vivre et faire vivre l’expérience du poème comme une aventure dans le langage. On y lit également des perspectives face aux nécessités de renouveler les formes de ces chantiers et une certaine lucidité face aux limites ou en tout cas à des enjeux élitaires, des prétentions/projets « littéraire », face à de nouvelles exigences et ambitions d’écriture qui oblige(rai)ent à conjuguer cet acte solitaire dans un collectif de création ou en tout cas d’accompagnement de processus de « création littéraire »
Voici donc à l’usage des praticiens et autres harceleurs textuels une méthode progressive de conduite d’atelier d’écriture créative et une réflexion intéressante sur la conquête et l’espace de sa langue, à mettre en perspective avec les analyses d’Hervé Moëlo parus dans la revue de l’AFL les Actes de lecture, nous conviant à lutter pour une écriture laïcisée, et à nous affranchir de l’imaginaire littré et de la norme littéraire.

Bertrand Chavaroche


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