VST n° 139 - L’aide à domicile, à quel prix ? -
Du petit théâtre au grand, et retour
Saul Karsz, Philosophe, sociologue.

Articuler le maintien à domicile et le placement en institution spécialisée est fort instructif, à la condition de ne pas loger tous les mérites d’un côté et tous les inconvénients en face. Car le placement à domicile mobilise, lui aussi, des agréments formels et des prestations sociales : il s’agit d’une institution à part entière. Des aidants informels y exercent des savoir-faire, pas exempts toutefois de défaillances et dérapages, les institutionnels n’en ayant pas le monopole. C’est en termes de partenariat, de collaboration, d’irrigation réciproque que la question du maintien à domicile et du placement spécialisé gagne à être posée en
théorie et opérée en pratique.


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Le maintien à domicile des personnes dépendantes ainsi que les rôles et fonctions des aidants sont aujourd’hui bel et bien implantés et largement pratiqués. Raison majeure pour éviter les jugements aussi péremptoires que peu argumentés à leur propos. Rien de plus dérisoire et contre-productif que le jeu de miroirs inversés. Il n’y a pas lieu, en effet, de préjuger d’emblée de la disponibilité et des compétences supposément innées des familiers et autres aidants informels : pareille panoplie de vertus est loin d’être universelle. Rester au domicile parental ou familial n’est pas forcément souhaité par les enfants ou les adultes, la vie en institution sociale étant pour sa part voulue par certains. Ce maintien n’est pas toujours étranger à la perpétuation des symptômes des personnes concernées ni aux malaises chez ceux qui s’en occupent. N’empêche que ce maintien peut parfaitement déployer une prise en compte attentionnée de la situation de ces personnes et apporter des palliatifs introuvables en institution. Situation à nuancer, donc. Pour des raisons semblables, il n’y a pas lieu non plus de se désoler du bureaucratisme des institutions sociales et médicosociales et de la faiblesse de leurs ressources humaines et matérielles – ce n’est pas le cas partout ni toujours. Les ressources scandaleusement insuffisantes n’empêchent pas automatiquement des pratiques pertinentes de la part de personnels dévoués et adroits. Quoi qu’il en soit, en aucun cas il ne s’agit de blocs sans failles, exempts de clivages internes. Maintien à domicile et placement en institution ne vont pas de soi, ni l’un ni l’autre.

Il n’en reste pas moins que la comparaison peut s’avérer instructive. Elle met sur le devant de la scène une donnée de première importance. Donnée centrale, puisque bien d’autres y convergent et/ou en découlent. Montrons-le en explorant la métaphore qui fait le titre du présent article. Dans son usage courant, le « petit théâtre » désigne le maintien à domicile tandis que le « grand théâtre » est réservé au placement en institution. Métaphore sans doute pertinente : les échelles, dimensions, contraintes et bénéfices, le nombre d’intervenants et de personnes accueillies sont sans commune mesure. Métaphore indue, cependant, a minima équivoque : le maintien au domicile ne constitue nullement une version réduite du placement en institution, tout comme celui-ci ne compose, ni de fait ni de droit, une famille de substitution. Ce sont, l’un et l’autre, des alternatives, des scénarios possibles, à explorer. Il s’agit de deux occurrences spécifiques de placement. L’une et l’autre résultent d’une décision que les instances administratives approuvent (surtout pour le maintien à domicile) ou bien dictent, voire imposent (surtout pour les institutions spécialisées), décision ordonnée à des suivis et des modalités de suivi, sujette à des agréments, corrélée à des critères de santé publique, de supervision, de contrôle des pratiques. Dans les deux cas sont obligatoirement mobilisés des protocoles, des règles, des financements, des compétences, des rôles et des fonctions : si les contenus diffèrent, en revanche leur présence, leur empreinte, le cadrage qu’ils imposent restent aussi constants qu’indéniables.

Le placement en institution sociale résulte de décisions administratives, judiciaires, finalement politiques, énoncées comme telles, il s’inscrit dans des protocoles explicites et colporte des projets manifestes, le plus souvent écrits. Il en va strictement de même dans le maintien à domicile – à la différence près que ces protocoles demeurent le plus souvent sous-entendus, et tacites les décisions et contrôles. Peu d’écrits en rendent compte. Il en résulte un aveuglement fort répandu. En effet, ce statut particulier des consignes, suivis et protocoles contribue à la méconnaissance subjective de leur présence agissante, incontournable, déterminante. Les visites régulières aux lieux de résidence, effectuées par des travailleurs sociaux, psychologues et autres agents institutionnels mandatés pour s’entretenir avec les personnes concernées et leur entourage, ne cessent de rappeler que le maintien à domicile ne constitue aucunement un univers exclusivement privé et imperméable aux politiques sociales et aux réglementations, éventuellement aux déconventionnements de droit ou de fait. Il ne s’agit pas d’un monde à part mais d’une déclinaison particulière dans le seul monde qui existe. Si le placement en institution n’est ni normal ni naturel, sorte de destin automatique des enfants ou des adultes, ce raisonnement vaut également et sans nuance aucune pour le maintien à domicile.

Sous peine de méprise théorique et pratique, on ne saurait prétendre que le maintien à domicile obéit à la seule volonté souveraine des aidants, ni non plus aux désirs exclusifs des enfants ou des adultes. Certes, cette volonté et ces désirs peuvent ne pas éclore ni être contenus à l’identique en institution sociale et en maintien à domicile. Mais ce n’est pas pour autant qu’ils sont dans un cas bridés et dans l’autre épanouis. Tout compte fait, la porte fermée et les visiteurs partis, le théâtre, même petit, reprend de plus belle, avec ses scénarios et ses rôles établis, ses assignations et ses marges de manœuvre bien huilées. Souffleur et régisseur n’y font d’ailleurs pas défaut.

Ce qu’on appelle « maintien à domicile » désigne une configuration institutionnelle dûment recensée – sinon nominalement, du moins statistiquement – dans une politique sociale donnée. Elle est subventionnée et comptabilisée, classée et repérée par des instances administratives et politiques étatiques ou dépositaires d’un label d’utilité publique. Comme toute autre, cette configuration institutionnelle fait l’objet d’une légitimation par les appareils d’État, qui, par ce fait, l’accueillent en leur sein, comme l’une des leurs. Le maintien à domicile est donc, en réalité, un placement à domicile.

Il s’ensuit qu’une formulation comme « placement institutionnel » est trop générique dans la mesure où tout placement est, par définition, institutionnel : toujours décidé par des institutions d’État ou apparentées, tout placement est concrètement effectué dans une ou plusieurs institutions, fût-ce domiciliaire. Il semble davantage pertinent de spécifier le genre de placement forcément institutionnel dont il s’agit : en institution sociale ou au domicile.

Car il s’agit bien de placement et de son inséparable volet de déplacement-replacement. Un enfant ou un adulte quitte l’endroit où il se tenait jusque-là, les modes de vie et les relations y afférant, pour être admis ailleurs, que ce soit à sa demande, ou malgré sa demande, ou en en faisant l’impasse si d’après les décideurs (parentèle, administration) le dit sujet est censé ne pas pouvoir s’exprimer à ce propos. Censé ne pas pouvoir s’exprimer : l’incapacité de la personne à formuler une demande n’est pas étrangère aux difficultés d’écoute de celui supposé la déchiffrer…

Mais d’autres barrages s’érigent encore sur la route jamais linéaire du placement-déplacement- replacement : prérequis, codes, règlements, parfois statufiés dans le cas des institutions sociales et médico-sociales, pas toujours visibles quoique toujours impérieux lors des placements à domicile.

Insistons-y : l’accès à un placement, quel qu’en soit le genre, suppose de satisfaire à certains critères congruents avec la politique sociale en vigueur. Les caractéristiques personnelles (invalidité physique et/ ou mentale de l’intéressé) ou les caractéristiques familiales (précarité économique, vieillesse des parents, absence de tiers « digne de confiance », conditions du logement, désir des familles d’éloigner la personne devenue à charge) constituent des données significatives, des conditions nécessaires, mais nullement les seules pour qu’un placement soit décidé, retardé ou refusé. Comptent également la politique sociale en place et ses dispositifs opérationnels, dont les places disponibles, l’habilitation des services, les compétences et incompétences des accueillants, les réseaux de relations sociales et d’accointances interpersonnelles des candidats et de leurs proches, la condition socio-économique des uns et des autres.

Si le placement a lieu au domicile, celui-ci perd son statut privé, régi par une logique dont ses occupants détiendraient seuls les clés. Plus précisément : le statut privé du domicile s’en trouve surdéterminé par son inscription de fait dans un réseau public. Il s’ensuit pour les protagonistes de ce placement l’obligation de rendre compte et de rendre des comptes de leurs agissements, avancées et impasses aux représentants de la politique sociale. En-deçà et au-delà des volontés individuelles et des configurations familiales, ces protagonistes sont tenus de se faire épauler ou de se faire confirmer que leurs épaules apparemment autonomes peuvent porter le poids du placement. C’est pour cela que, par exemple, les conditions d’hygiène et de salubrité du placement à domicile débordent le cadre des soucis familiaux, la manière éventuellement exotique de vivre-ensemble, les habitudes, etc. Le domicile devient une composante des circuits sociaux et médico-sociaux, un élément intégré dans des diagrammes, organigrammes et autres camemberts. Condition sine qua non pour que ce placement bénéficie des prestations servies par des organismes publics ou parapublics, sociaux et médicaux. Aussi étatique que celui accompli en institution sociale, le placement à domicile se déploie dans un espace juridiquement – quoique jamais entièrement – privé. Il marque la présence discrète ou au contraire fort appuyée de la politique sociale au coeur du foyer, y compris dans les relations interpersonnelles au sein des familles. Garant d’une certaine teneur des relations aidants-personne placée, tantôt tiers appelé à la rescousse, tantôt carcan à ne pas contrarier. Cette présence active et agissante n’est pas pour rien dans les relations entre les parents et par ailleurs les travailleurs sociaux, chargés d’insertion, psychologues et autres visiteurs – dans la teneur des relations, du côté des visiteurs et du côté des visités, malgré et à cause de la cordialité et/ou de la méfiance de ces relations.

Soit des parents qui décident de garder au domicile leur enfant en situation de handicap, lequel a, depuis sa naissance, toujours vécu au sein de la famille. Le garder s’entend ici comme la poursuite d’un état précédent, une prolongation sur la longue durée. Est-ce là un cas de placement à domicile ? Les parents ont évité d’orienter l’enfant, non pas vers une institution tout court puisque leur foyer entre bien dans cette catégorie, mais vers une institution sociale ou médico-sociale spécialisée. Ils l’ont gardé avec eux, dans l’institution Domiciliaire [1]. Voilà un cas de placement à domicile au sens générique, généraliste, plutôt lâche de cette formule – interchangeable avec des désignations plus ou moins synonymes du genre « maintien au domicile », « garde d’enfant au foyer », etc. Cela devient un placement à domicile au sens propre si des prestations sociales, médicales, psychologiques, financières, si des droits et des devoirs à caractère légal sont mobilisés par les institutions de la politique sociale. Sont également inclues des collaborations harmonieuses et/ou improbables avec des personnels spécialisés détachés par ces institutions, des suivis plus ou moins réguliers, etc. Dans le placement à domicile, la politique sociale ne se limite pas, comme partout ailleurs, à entourer la famille et à y faire quelques incursions ponctuelles. Elle loge à l’intérieur même, elle déambule comme chez elle – ce qui au demeurant est bien le cas ! Situation comparable à celle de l’aed, Aide éducative à domicile qui place un enfant au sein de sa propre famille, celle-ci devenant ainsi objet d’observation et partie prenante dans une logique de service social…

Le placement à domicile ne consiste nullement en une prolongation d’un état précédent. Il est question de recomposition plus ou moins profonde, de mutation de l’organisation familiale, matérielle autant qu’affective. Les parents ne sont explicitement plus les seuls à s’occuper de cet enfant. De manière ostensible et systématique, ils n’en ont aucunement l’exclusivité. D’autres adultes participent de près ou de loin aux soins, à l’éducation, à l’entretien quotidien, aux perspectives à court et long terme. Le placement à domicile va jusqu’à mobiliser différentes sortes de services, d’équipes et de professionnels, leur coordination s’avérant souvent malaisée. Il arrive, en outre, qu’un des parents sinon les deux dénoncent une intromission inacceptable dans leur intimité, une suspicion déplacée à l’égard de leur amour sans faille envers cet enfant. Preuve, s’il le fallait encore, de l’installation progressive d’un nouvel ordre des choses, des êtres et des relations – indubitable mutation vis-à-vis du maintien à domicile tout court.

Une nouvelle dimension se fait jour, à propos des parents. Il faut en effet signaler que ces derniers se trouvent, eux aussi, compris et même compromis dans le placement à domicile ou en institution sociale, chaque fois selon des modalités spécifiques. Ce n’est jamais uniquement de l’enfant qu’il s’agit. Même si le placement réfère à une personne unique, il fait toujours référence à de multiples personnages réels et imaginaires. Parmi ceux-ci, quelque chose de l’enfant idéal et de l’idéal d’enfant, la tendresse et la déception que l’enfant provoque chez les parents, l’attachement et la détestation que ces derniers inspirent à l’enfant, les angoisses, enthousiasmes et contentements des uns et des autres, leurs culpabilités et leurs joies, leur deuil rarement abouti, leurs accoutumances, l’épreuve brutale que d’après eux Dieu leur inflige pour tester leur foi, l’organisation matérielle et symbolique d’une situation nullement classique que parents et enfant tentent de mettre en place.

Bien entendu, ces configurations se font également jour lors des placements en institution sociale : les parents y déposent, avec leurs enfants, une partie d’eux-mêmes. Éducateurs, chefs de service, personnels de santé ont à se coltiner cette assiduité des parents, leurs inquiétudes et pressions relativement constantes ou leur désaffection trop affichée pour qu’elle ne relève pas d’une posture défensive. Ils se confrontent aux packages familiaux qui, avec les affects, colportent des prototypes sociaux, des représentations de ce qu’est supposée être une famille normale, de ce que sont censés être des enfants épanouis et des adolescents supposément bien dans leur peau. Ce sont des idéaux parentaux, indissociablement subjectifs et sociaux, que les professionnels sont tenus de gérer, comme ils le peuvent, parfois à leurs dépens.

Ces paramètres ne sont pas exclusifs du placement en institution sociale. À quelques particularités près, ils jouent aussi lors du placement à domicile. Dans ce dernier, les parents occupent une position qu’on appellera paradoxale. S’ils sont maîtres chez eux, s’ils jouissent d’une latitude significative quant aux horaires à respecter, aux divertissements à proposer, aux formes d’intimité de l’enfant ou de l’adulte accueilli, aux conversations possibles et aux conversations déroutées, sinon interdites, en revanche ils ne détiennent guère, comme en institution sociale, les rênes de la rencontre avec des psychologues, travailleurs sociaux et autres professionnels. Ces intervenants sont dits extérieurs, mais ils deviennent bon gré mal gré associés à des pans entiers de la vie familiale, des relations du couple, de l’éducation des enfants… Extériorité relative donc [2]. En outre, le quartier d’habitation, l’agencement de la résidence familiale, l’ameublement, le décor et même les odeurs témoignent, pas toujours dans le sens souhaité ou craint par ses occupants, des us et coutumes du foyer, du « climat » familial, de ce à quoi l’enfant est exposé ou de ce dont il bénéficie. Le placement à domicile interroge les ressources financières des parents et certaines de leurs disponibilités subjectives et objectives autant que leurs postures symboliques et culturelles, leurs stratégies de collaboration, contournement et/ou soumission à l’égard des pouvoirs réels et imaginaires des agents de la politique sociale. Ce n’est jamais au seul enfant ou adulte placé, ni aux seuls parents non plus, que ces agents rendent visite, ni exclusivement à leur propos qu’ils se positionnent. Les rapports qu’ils écrivent, même succincts, ne s’y cantonnent pas.

La tâche de ces agents n’est pas de tout repos. En règle générale, intervenir au sein d’une institution sociale et médicosociale procure, avec le mandat judiciaire ou administratif et l’assurance statutaire qui en découlent, une aisance personnelle, une sécurité intime que l’intervention en placement à domicile peut ne pas fournir d’emblée. Ni, parfois, pendant de longues périodes. Intervenir en terre conquise ou apparemment conquise (« Vous êtes bien chez nous ! », dit le professionnel) n’équivaut pas à intervenir dans un espace instable, qui peut s’avérer difficile à baliser (« Vous êtes chez vous ! »). D’où, aussi, le malaise de nombre de professionnels, inquiets de déranger l’ordre familial en colportant des manières de dire et de faire fixées par leur service employeur, troublés quand ils exercent auprès des parents des pressions qu’ils tiennent pour déplacées. Des postures typiques et typées sont ainsi mobilisées. Des intervenants se drapent dans leur mission et se revendiquent avec forte onction de leur donneur d’ordre. D’autres intervenants se laissent guider par les occupants du domicile, y compris le jeune ou l’adulte placé, ils consentent à apprendre d’eux sans passer leur temps à tenter de leur inculquer telle ou telle posture soi-disant saine et évidemment (!) pertinente du vivre-ensemble.

Plus visiblement qu’en institution sociale, la confrontation avec des situations personnelles et familiales rarement simples émeut, déstabilise, conforte des configurations psychiques conscientes et inconscientes chez ces agents, et également des représentations et des référentiels sociaux et culturels. La pratique de la visite au domicile laisse rarement indemnes ses préposés. Pas dans un sens nécessairement raidissant et autoritaire d’ailleurs, ils peuvent être amenés à réviser leurs méthodologies d’intervention et leurs référentiels théoriques habituels, à améliorer leur table d’écoute. Sont chaque fois sollicités des attitudes et des comportements conscients, raisonnés, posés, en respectant « la bonne distance » – que le professionnel, sujet socio-désirant parmi d’autres, ne maîtrise que partiellement et qu’il rationalise avec plus ou moins de succès. N’oublions pas, en effet, que les gestes du métier, les gestes professionnels, le sont aussi de professionnels en tant que sujets sexués, aux prises avec des manques et des besoins lancinants, insérés dans une société au sein de laquelle ils militent, même à leur insu, en faveur de certaines modalités du vivre-ensemble contre d’autres.

Revenons encore au « petit » et au « grand théâtre ». Métaphores définitivement inadéquates dans la mesure où elles escamotent une dimension majeure du placement à domicile. À savoir : les événements qui s’y déroulent, tout comme ceux qui ne s’y déroulent pas, les modalités éducatives, la nature et la portée des soins, les modes de vie et de relations interpersonnelles ne relèvent pas d’un ordre uniquement domestique. Ils sont loin de se limiter au milieu familial. On ne niera certainement pas que, même si le diagnostic médical sur plusieurs personnes présente des similitudes majeures, le traitement chaque fois orchestré diffère en fonction des liens conscients et inconscients parents-enfants ou famille-personne âgée, selon les contentieux entre les uns et les autres, leur dévouement, et bien entendu leur capital culturel et social, leurs connaissances scientifiques et méthodologiques et leurs rapports à ces connaissances. En aucun cas on ne saurait effacer le caractère forcément singulier de chaque situation. Ni non plus diluer ce que chaque personnage ressent dans un vague magma nivellateur et pseudo sociologique (sociologiste, en réalité) où tout est dans tout et réciproquement. Il y a bien une singularité irréductible des situations et des personnages – indispensable pour que les pratiques cliniques aient un sens. Mais ces situations et ces personnages ne sont pas, ne peuvent pas être n’importe lesquels ! En effet, joies et angoisses individuelles et familiales se déploient dans le seul et unique univers possible : sociohistorique, daté et localisé. Il s’agit de souffrance et de jouissance coloriées, rehaussées ou diminuées selon certains modèles culturels que les sujets qui en sont les porteurs ne créent pas ex nihilo, elles sont ressenties, exhibées ou au contraire cachées selon certains idéaux socialement connotés. Que les sujets concernés n’en soient pas conscients, que ces modèles n’aient pas droit de cité dans ce qu’on appelle « le vécu » n’interdit nullement leur action puissante et agissante. Ce ne sont ni l’éducation ni les soins en général qui sont concrètement prodigués, mais une certaine éducation et certains soins, d’un certain type, d’une certaine nature, d’une certaine texture, selon certaines visées : parce qu’aucun de ces éléments n’est neutre, ils sont idéologiquement chargés. Tous et chacun de ces éléments portent des significations idéologiques. Ils en deviennent les supports.

Aucun parent réel n’est à même de fournir l’Amour mais juste et rien de moins qu’un amour, un peu d’amour, beaucoup d’amour – mais pas tout, pas tout le temps. On en dira de même pour la haine, l’attachement, l’indifférence… Aucun agent de la politique sociale ne vient au domicile vérifier, confirmer ou questionner si l’amour, l’éducation, les soins sont bel et bien offerts à l’enfant ou à l’adulte placé : il s’enquiert de l’amour particulier qui est particulièrement donné ou particulièrement refusé. Sa jauge, dessinée au fil de sa formation, des consignes institutionnelles, de ses expériences, prend racine dans les modèles socioculturels hégémoniques (vulgairement appelés « normaux ») ainsi que dans son acceptation ou dans son interrogation à l’égard de ces modèles (excellemment appelées « éthiques »).

Il n’en reste pas moins que, le plus souvent, cette charge idéologique qui traverse l’amour et la haine, l’éducation et les soins ne figure pas comme telle dans les discours des agents, moins encore des tutelles, ni chez les parents non plus. Pas explicitement, pas en toutes lettres. Il est courant que les uns et les autres tiennent des propos de sublimation idéologique. La charge idéologique s’en trouve farouchement déniée. Elle brille par son absence – laquelle s’avère à la fois éclatante, éclairante, lumineuse. Sont souvent dénoncées ses intrusions au sein des souffrances et des joies réputées purement intimes, des soins et des soucis éducatifs qui relèveraient de la seule galaxie subjective et intersubjective. Las, cette charge idéologique rejetée ne cesse de se répandre sans retenue aucune dans les pratiques concrètes et matérielles des parents et des agents de la politique sociale et bien entendu aussi des personnes placées. Guère dans leurs pensées, complètement, irrémédiablement dans les actes qu’ils posent. Elle anime leurs pratiques dans la mesure où celles-ci cherchent à donner réalité à certains idéaux de bien-être, on tente d’accompagner des incapacités effectives ou supposées des personnes placées, de réduire leurs souffrances, d’aménager leur situation. La sexualité y est refoulée parce que les personnes en situation de handicap ne sauraient s’y adonner, ou au contraire elle est facilitée car, comme tout humain, ces personnes sont bien des sujets sexués. Une charge idéologique s’y déploie car certaines méthodes sont appréciées tandis que d’autres sont évacuées, certains discours sont approuvés jusqu’à devenir des poncifs et d’autres sont refoulés jusqu’à figurer des infections à éviter à tout prix. Enfin, des formules telles que personnes en situation de handicap au lieu de monstres sous-humains, des sujets sociohistoriques au lieu de suppôts du démon suggèrent des postures idéologiques, en alliance ou en confrontation avec d’autres postures également idéologiques. Aucune n’est, ni subjectivement, ni politiquement, ni institutionnellement, neutre. Épingler des « carences éducatives » dans une famille ne revient surtout pas, dans les actes posés, dans les discours tenus, à épingler n’importe quelle carence ni moins encore n’importe quelle éducation. Chassez les idéologies par la porte, elles reviennent par les pratiques ! Cette dénégation idéologique du rôle agissant des idéologies relève d’un certain familialisme ambiant, soit de l’extrême difficulté de concevoir la famille en-deçà et au-delà des projections infantiles. On ne saurait, en effet, faire de la famille un havre de paix et de protection en escamotant les tensions et conflits qui tout aussi normalement traversent les familles réelles. Tensions et conflits qui, loin de constituer des anomalies, témoignent du vivant, de ses forces, de ses impasses. Règne l’invraisemblable préjugé qui fait des idéologies des appareillages d’aveuglement, de manipulation et de trituration du réel : or, il ne s’agit aucunement d’une caractéristique commune à toute idéologie. Loin s’en faut ! Considérer que les personnes en situation de handicap ou les personnes vieillissantes sont bien des personnes, des sujets nantis de droits et de devoirs légaux mais également subjectifs, affectifs, politiques, est bien une construction idéologique à caractère humaniste, elle est orientée et partisane, typique de certaines époques et de certaines sociétés, articulée à des développements scientifiques, véhiculée par des institutions, des pratiques et des praticiens. Cette idéologie humaniste rend possibles le travail social et ses interventions ! C’est justement ce dont maints technocrates et autres amourachés des protocoles se méfient, qu’ils combattent au gré d’idéologies opposées – tout aussi idéologiques.

On comprend alors l’intérêt de cette mise en avant de la dimension idéologique dans le placement à domicile ou en institution sociale. Les points de vue habituels s’en trouvent grandement élargis. Il devient possible de dépasser les envolées plus ou moins lyriques à propos des placements autant que les approximations cliniques et autres idéalisations férues de commentaires bien plus que d’analyses. Enfin, l’analyse des pratiques peut ne pas se confondre avec l’analyse des praticiens, ou plutôt avec la pseudo-analyse des praticiens, pour œuvrer à la mise en perspective des actes concrètement posés et des postures théoriques effectivement engagées. Les idéologies œuvrant dans le placement à domicile, dans ce qui s’y pratique et s’évite, dans ce qui fait objet de souffrance et de jouissance, soulignent à quel point ce placement n’est ni déconnecté ni déconnectable du vaste monde. Nous devons alors considérer les différentes dimensions actives et efficaces dans le placement, sans faire de l’une d’entre elles – psychique, généralement – la clé de voûte de l’ensemble. Autrement dit, si cette dimension psychique devait revêtir pareil statut omniprésent et omni-explicatif, les interventions sociales seraient parfaitement inutiles, sinon contre-indiquées. A minima, parce que ces interventions ne soignent pas. Ceci ne les condamne à aucune superficialité. Bien au contraire ! Dans la mesure où tout placement mobilise toujours des dimensions psychiques socialement connotées, institutionnellement codifiées, politiquement guidées, dans la mesure où des faisceaux de causes (et aucunement une cause souveraine) et des registres foisonnants (idem) agissent sans cesse, le travail social constitue un dispositif nécessaire et même indispensable dans moult conjonctures. Justement parce qu’il ne soigne pas mais contribue à affermir ou à affaiblir les effets curatifs des pratiques médicales et psychologiques par la prise en compte de quelques-uns des paramètres institutionnels, politiques, économiques que ces pratiques ont forte tendance à méconnaître [3].

En résumé, il n’existe pas de placement psychique mais des dimensions psychiques au sein de placements qui restent, eux, irrémédiablement pluridimensionnels et requièrent donc des compétences pluriprofessionnelles. Ce n’est jamais pour des causes uniquement psychiques qu’un placement est déclenché ou au contraire arrêté : les maltraitances à l’origine d’un placement relèvent de l’ordre psychique et aussi éducatif, physique, moral… Sans qu’aucune causalité simple et directe ne les lie. On ne place pas des sujets psychiques, mais bien des sujets sociohistoriques dont une des caractéristiques est le psychisme.

Ni l’incontournable dimension psychique, ni l’indispensable dimension sociale et éducative, ni la non moins inévitable dimension politique, économique ou autre ne suffisent, chacune, ni même ensemble dans des démarches inter ou pluridisciplinaires bien plus fructueuses par ce qu’elles promettent que par ce qu’elles réalisent concrètement, à caractériser ce qu’est un placement, ce qui y fonctionne ou n’y fonctionne pas, ce qu’on y fait, ce qu’on pourrait y faire de nouveau. Elles restent peu ou prou étrangères à ce qui fait précisément enjeu pour les individus et les groupes concernés, ce qui à travers eux est en cause pour la société tout entière. Bref, ce pour quoi ce dispositif intéresse tant de monde. Le placement à domicile pose des questions éthiques à propos des avantages et des inconvénients qu’il peut revêtir pour chaque sujet placé et/ou pour ceux qui entendent l’accompagner. Il pose encore des questions éthiques en termes de responsabilité du professionnel, notamment quant à sa sujétion ou à sa contestation des mandats institutionnels, des devoirs qu’il a et de ceux qu’il imagine avoir. Des conceptions du monde, des idéologies donc, sont constamment convoquées. Des problématiques épistémologiques se font jour. On ne saurait les laisser de côté sous prétexte que pareils questionnements auraient un intérêt purement intellectuel et feraient l’impasse sur l’action. Un féroce malentendu s’y glisse : ces questionnements sont en effet éloignés, absolument pas de la pratique comme on le prétend souvent, mais juste des représentations et suppositions habituelles quant à ce que cette pratique est censée être. Éloignés des pratiques commentées, représentées, pas trop pensées ni analysées – gâchées en tant que ressourcement personnel et professionnel. On sait cependant que la situation des familles autant que les difficultés, parfois rédhibitoires, des professionnels nécessitent quelques révisions conceptuelles et stratégiques d’envergure. Est en jeu la possibilité même d’une clinique adéquate aux paramètres, registres et enjeux multiples et entrecroisés du placement en institution domiciliaire ou en institution sociale.

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05/09/2018


Notes :

[1Cf. Saul Karsz, Mythe de la parentalité, réalité des familles, Paris, Dunod, 2014, chap. 1 et 2 notamment.

[22. « Pour nous, s’exclament parfois des parents, elle [amp, psychologue ou autre] fait partie de notre famille ! »

[33. On trouvera de plus amples développements dans S. Karsz, Pourquoi le travail social ? Définition, figures, clinique, Paris, Dunod, 2011.




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