||avril 2004
Extrait du dossier : Le cinéma eu regard des enfants
La projection d’un film : une activité de groupe - L’éducateur et son action
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Nous considérons ici le temps consacré au spectacle d’un film comme une activité riche et importante. L’enjeu est de restituer, d’inscrire le moment de diffusion ou de projection dans un cadre éducatif global.
Nous nous intéressons donc au choix de cette activité, aux conditions de son déroulement et à ses répercussions.

S’appuyer sur les pratiques existantes
Si la salle de cinéma reste l’espace de projection à privilégier, et sans vouloir hiérarchiser les propositions d’activités, il nous paraît indispensable de prendre en compte la réalité des pratiques les plus répandues sur le terrain, et valoriser ce qui peut aussi être un support de culture, c’est-à-dire créer les conditions de la rencontre entre une œuvre et un public. En centre de loisirs, de vacances, en médiathèque, à l’école, à la maison, la télévision et le magnétoscope et maintenant le lecteur de DVD
restent les matériels les plus habituels pour diffuser des films - nous ne traiterons pas ici des problèmes liés aux droits de diffusion qui restent pour le moment non résolus ou le plus souvent occultés.
Laissons de côté les situations où la diffusion reste une façon de combler un vide d’emploi du temps, une solution aux imprévus météorologiques ou encore un moyen assez efficace pour l’adulte d’être tranquille, pour l’enfant de tromper son ennui.

Penser l’installation
Si pour nombre d’activités, rendre l’enfant indépendant et autonome dans ses choix semble une exigence reconnue, pour regarder un film cela est moins évident (en dehors du cadre familial). Pourtant, on peut parfaitement penser l’organisation d’un coin-lecture d’images, comme celui d’un coin-livres. Pour une utilisation plutôt individuelle, une vidéothèque, une télé, quelques casques (si un lieu isolé n’existe pas), des fauteuils et quelques règles de fonctionnement suffisent à accorder une place à l’activité et permettent de la banaliser, ce qui est aussi une façon de la favoriser. On est conscient que ce type d’installation pourra autoriser l’usage de la télécommande et le découpage des films pour revoir une séquence particulière ce qui constitue pour nous (s’il n’est pas exclusif) une activité de reconnaissance, de souvenir, de manipulation des images qui nous intéresse. Pour une situation de diffusion collective, là aussi l’attention portée aux aspects matériels est importante et nécessite un minimum de préparation : veiller à ce que l’on puisse s’asseoir ou s’allonger, être près ou loin de l’écran, que l’on voit bien de chaque place, que le cadre soit agréable (décoration). Penser aussi aux problèmes techniques (son, cassette calée, branchements, lumière...) qui peuvent perturber le démarrage de l’activité.

Choisir les films
Le choix des films sera bien sûr une autre des préoccupations. On ne s’étendra pas sur la nécessité d’élargir le choix mais sur la façon d’y parvenir. Partir des centres d’intérêt des enfants et des jeunes et aussi de là où ils en sont de leur rapport aux films sont de premiers critères de choix. Il faut certainement risquer progressivement des ruptures entre leurs attentes et nos propositions, dépasser leurs a priori quant à certaines formes, tout en préservant un minimum de repères. Par exemple, proposer un documentaire sur un sujet auquel s’identifier facilement, penser à ne pas cumuler les difficultés (forme, récit, durée, rythme), raisonner en termes de programmation, sur plusieurs séances mais aussi sur une seule en proposant plusieurs films courts, associer le groupe au choix du film dans un éventail préétabli. Il est facile de mettre en place des contrats simples : on regarde au moins vingt minutes et si vraiment cela ne nous plait pas on peut s’en aller, alterner choix de l’adulte, choix de l’enfant. Celui qui apporte un film de chez lui pour le montrer au groupe manifeste un plaisir de socialisation qu’il faut reconnaître.
Dans le travail d’accompagnement de l’éducateur, un équilibre est à trouver. Il n’impose pas de façon péremptoire ses choix, mais ne se complait pas non plus dans un « laisser choisir » parfois démagogique. Cet équilibre s’appuie sur la confiance et l’échange qui peuvent caractériser la relation entre l’enfant et l’adulte.

Présenter le film, observer la séance
Pour accompagner l’enfant vers de nouveaux films, éloignés de ses repères, la présentation des films joue un rôle de mise en appétit : elle se réfléchit. On pensera à sa durée, à l’accessibilité du vocabulaire. Il peut être nécessaire parfois de donner quelques explications, resituer l’époque, le contexte, définir certains termes sans pour autant dévoiler l’histoire ou induire une interprétation - et cette nuance est parfois difficile à cerner si on ne l’anticipe pas. On peut envisager de s’intéresser à l’affiche du film, au titre, à des photos et d’imaginer ce que le film va raconter. La disponibilité et l’attitude physique du présentateur (voix, écoute, regard) ont leur importance, comme la relation qu’il a établie ou va établir avec le groupe mais aussi avec les individus qui le composent. Plus l’adulte appréciera le film qu’il propose, plus il sera facile de l’accompagner car il sera porté par le désir de le montrer, de le partager. Ceci ne signifie pas qu’on ne peut montrer que des films que l’on aime. Il faut aussi imaginer ce qui plaira aux enfants ou aux jeunes et comprendre ce qu’ils en disent. À ce titre, l’attention portée aux commentaires des enfants en cours de séance est une aide précieuse. S’il est fréquent d’observer des rappels à l’ordre et au silence, on privilégiera plutôt une écoute et une observation attentives : « On peut parler pendant le film, simplement on chuchote pour ne pas déranger ses voisins » est une consigne possible en début de séance. Là aussi c’est une affaire d’équilibre, entre un laisser faire qui entraîne le groupe vers le chahut et une interdiction qui empêche toute expression. Ce travail d’observation se portera aussi sur les « commentaires physiques » (rires, soupirs, agacements, peur, sursaut, indignation...),
ce qui nécessite que l’éducateur choisisse une place au cœur du groupe. Dans toutes ces paroles, dans ce qui se dit de l’histoire du film, d’une séquence, il faut entendre ce qui relève d’une perception de la mise en scène, d’une interprétation personnelle. Quand au cours du film, cet enfant, devant une ellipse de temps un peu brutale déclare « Il a grandi vite », il a parfaitement compris le saut dans le temps et remarqué la trop grande ellipse. Ou bien encore le simple commentaire « Il fait un cauchemar », annoncé par un flou progressif dans le plan et un traitement des couleurs et de l’espace différent au cours du sommeil du personnage, nous indique sa compréhension du procédé formel Il est très important de noter ces réactions sur lesquelles nous appuierons notre connaissance des enfants et de leur regard.

Discuter le film, prolonger la séance
Comment cheminent toutes ces images ? Quelles traces laissent-elles ? Quelles émotions ont été vécues ? Comment en parler mais aussi comment se passer d’en parler en passant par d’autres moyens d’expression ?
Ces questions nous intéressent pour enrichir l’échange avec les spectateurs et comprendre leurs point de vue.
On essaie souvent de discuter des films à l’issue de la projection. Parce qu’on en a envie, parce que c’est le seul moment pour l’exploitant de salle qui nous accueille, ou encore pour profiter de la présence d’un invité. Même si ce n’est pas toujours le moment idéal (en grand groupe, cela favorisera surtout ceux qui sont à l’aise avec la parole). Immédiatement après le film, on n’a pas toujours envie de partager ses impressions. Quand c’est le cas, ce peut-être l’occasion de mettre de la distance, de s’approprier le film, en donner sa vision, son ressenti, le faire sien, mais aussi répondre à des questions, des incompréhensions.
D’autres pratiques sont, elles aussi, courantes : dessiner, modeler, écrire, re-jouer.
Les enfants peuvent composer, recomposer, dessiner, photographier une image, un plan, une séquence, un sentiment, une émotion, de façon figurative ou bien abstraite (c’est une démarche que nous utilisons souvent pour démarrer ce moment de retour sur un film), réaliser un dessin qui raconte un moment du film. Ils pourront utiliser les techniques de découpage-collage à partir de journaux, catalogues, ou bien la craie grasse, la peinture, la photo instantanée, dessiner ce qu’ils auront préféré dans le film, y ajouter un commentaire. Et ensuite, ils se retrouveront pour présenter ces traces, en parler, raconter, une façon de s’approprier le film et de le partager. Ils pourront les regrouper en petit cahier critique, les transmettre à des correspondants, les diffuser sur internet, les afficher au-dessus de leur lit... Ce qui nous intéresse ici, c’est la façon dont cela s’inscrit dans un ensemble, une continuité, voire une utilité - au sens d’un intérêt. Si voir un film est une finalité en soi, les activités qui l’accompagnent doivent servir une curiosité, enrichir un point de vue ou socialiser un regard par exemple. Comprendre le film pour soi avant de le comprendre en soi. Ici l’idée de projet n’est pas si simple à manier. Découvrir de nouvelles formes, de nouvelles histoires qui nous entraînent à en voir d’autres. C’est là que la notion de programmation prend tout son sens : proposer un parcours de formes et d’histoires qui va construire une expérience du regard, une expérience de spectateur.
Le film suit aussi un parcours intérieur que l’on ne cherche pas particulièrement à révéler. Simplement on crée des espaces possibles, un temps différé pour l’exprimer. De là, on tisse des liens avec d’autres évènements, y compris ceux qui nous éloignent du film, car si l’expérience a été forte, il ressurgira spontanément - ou il sera facile de le ré-évoquer à d’autres moments - dans des situations de dialogue privilégié (au repas, au coucher, au cours d’une promenade, dans les transports...). À cet égard, il peut être intéressant lorsqu’on revoit un film avec un groupe pour la seconde fois, d’échanger ses souvenirs. C’est un moyen de comprendre la place qu’occupe un film pour une personne.

Établir des liens
Nous partageons l’idée avec Alain Bergala que « c’est le goût, constitué par la vision de nombreux films et les désignations qui les accompagnent, qui fonde petit à petit le jugement qui pourra être porté ponctuellement sur tel ou tel film. » (L’hypothèse cinéma, Cahiers du cinéma, 2002). Le parcours de cinéma que nous proposons aux enfants vise avant tout une situation d’exposition aux films qui leur permettra de mettre en relation des formes (la mise en scène), des récits (l’histoire), des fragments de réel (la psychologie des personnages, les émotions), non pas de manière magique, du moins pas toujours, mais en rendant compte, parfois en explicitant, pour chaque film, des traces qu’il laisse chez chacun. Les films sont donc choisis en fonction de la qualité de leur histoire (degré de complexité narrative, finesse, ouverture, intérêt pour l’enfant), de la richesse et de la diversité de la mise en scène et de leurs liens possibles (thématiques, historiques, culturels, esthétiques) avec d’autres films, d’autres images - peinture, photographie, sculpture, publicités, affiches... On tente d’ouvrir un chemin d’expérience pour établir des liens entre toutes ces images et celles qui sont en nous, pour confronter ces regards et ces goûts, pour développer le besoin d’affirmer dans le regard, le geste et la parole notre présence au monde.

Christophe Postic



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  • Christophe Postic

  • 31/03/2004
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