||avril 2003
Une pierre dans le jardin des idées reçues
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Une pierre décisive pour édifier une sociologie du sport scientifique, ouverte et reconnue : L’Année sociologique n°2, 2002

Abusé par la fréquence des articles de journaux et revues consacrés aux faits de société liés au sport, impressionné par la quantité de discours de type sociologique produits par l’ENSEPS, les UFR STAPS, les courants pédagogiques divers, occupés studieusement à comprendre certaines analyses passionnantes, je croyais que l’étude du sport avait conquis sa place, son statut scientifique et la reconnaissance des chercheurs.
C’est le mérite de ce numéro spécial de L’Année sociologique consacré à la sociologie du sport en France aujourd’hui que de démentir cette apparence et d’ouvrir nos yeux sur des réalités surprenantes mais incontestables parce que très sérieusement étayées (douze auteurs, onze chapitres plus huit analyses bibliographiques, 533 p. PUF)
Pourquoi la plupart des recherches n’ont-elles pas été reconnues par la communauté scientifique alors que les débats sur le sport sont effervescents ? En quoi le domaine est-il original ? Quelle influence reçoit-il, des institutions politiques, de l’entreprise, de l’école ? Et quelle action exerce-t-il, en retour, sur ses acteurs et sur son environnement ?
Les causes essentielles de l’indifférence des scientifiques et des doutes qu’ils ont sur la fiabilité des études actuelles sont l’attitude partisane (le jugement précède l’analyse) et le flou dans les concepts - même la définition du sport n’est pas unanime.
La démonstration de Cécile Collinet est magistrale. Elle se présente comme une vaste bibliothèque spécialisée dans laquelle l’auteur a rassemblé, classé et annoté tout ce qui est paru en France sur le sujet :
Les onze manuels et dictionnaires de sociologie générale, les quatre revues sociologiques françaises (peu d’entrées « sport » autonomes) les soixante-cinq collections de revues spécialisées en éducation physique, en sport, en ethnologie, en histoire, en technique - travail non reconnu.
La liste des acteurs et des laboratoires : des structures, des groupes, des courants, des individuels avec leurs origines, leurs mots d’ordre, leurs contours - cristallisation d’opinions partisanes. Les thèmes sont recensés, nombreux et en constante augmentation.

Nommer le sport
Face à un foisonnement incontestable, Pierre Parlebas donne l’exemple d’un raccourci historique saisissant en quatre jalons : Marcel Mauss, Jean Huizinga, Roger Caillois et Norbert Elias. Bertrand During fait les mêmes constats et avance des explications.
Les simplifications partisanes aboutissent à deux discours opposés : le sport est moyen de culture ou le sport
est l’opium du peuple. Autre simplification, le sport réunit patrons et ouvriers ou les sports reproduisent les exclusions des classes sociales - golf, tennis... opposé à boxe et foot.
Le raisonnement des observateurs :
si le sport est un phénomène naturel, qui va de soi, pourquoi chercher des problématiques là où il n’y a que des évidences ; le sport c’est la santé, le dépassement de soi, la créativité, la sociabilité, la culture ou, en symétrie, le sport c’est le surmenage, la sélection, la hiérarchie, la soumission,
la guerre, l’argent, le dopage...
Le flou des concepts : on ne se réfère pas aux mêmes définitions, aux mêmes échelles de temps, aux mêmes types de traitement.
Une définition du sport qui mettrait de la rigueur dans son étude est celle de Pierre Parlebas.

Signifier les règles des jeux
Bertrand During rappelle les trois composantes du sport :
La présence du corps, notion élargie à celle de techniques du corps, produit de multiples influences, sans limiter le sport à des finalités extérieures, mécaniques, biologiques ou hédonistes - intégrer aussi les facteurs sociaux comme le décrit Bourdieu avec la notion d’habitus.
La présence de règles. Il s’agit d’un contrat dont l’origine, la nature, la structure et le statut sont significatifs mais ne sont, a priori ni aliénation, ni libération.
L’intégration à des institutions comme les clubs, les fédérations, les systèmes de rencontres...

Les règles des jeux et des sports ont des significations. Produites par des individus, des groupes, des institutions, une histoire, elles ne sont pas sans signification comme le montre Pierre Parlebas dans son chapitre sur les réseaux. Sous ce titre apparemment technique, se cache une analyse extrêmement parlante. Derrière des modalités d’action très variées elle débusque des « universaux ». Les règles ludosportives comportent un nombre repérable de types de relations possibles comme les coalitions ou les duels, symétriques ou non, équilibrés ou non, stables ou non, exclusifs ou paradoxaux... Cela peut être « modélisé » et présenté en réseau. L’intérêt de ce niveau d’analyse (structurale) est multiple. Pierre Parlebas trouve ainsi des homologies entre certains sports et certaines formes d’organisation politique comme le capitalisme, la démocratie libérale... Si on décèle les lignes de force principales sous les faits sociaux apparemment enchevêtrés, on peut avoir accès à d’autres explications que le fruit du hasard.

Partenaires - Adversaires - Incertitude liée au milieu
La logique interne des jeux et des sports est ici souvent choisie comme clé pour analyser les phénomènes sportifs. Cette logique interne, selon Pierre Parlebas, prend en compte trois facteurs : P pour partenaire(s), A pour adversaire(s) et I pour incertitude attachée aux conditions matérielles - milieu sauvage ou domestiqué. Les huit combinaisons différentes possibles de P, A, I présents ou absents déterminent une classification des jeux et des sports en huit classes strictement définies. P,A,I, sont ici souvent utilisés pour débusquer des réalités peu évidentes. Bertrand During observe les choix politiques de l’État : où vont de préférence les subventions et les préférences du Comité olympique ; quelles disciplines sont-elles retenues ? Jean-Pierre Augustin évalue les orientations des collectivités territoriales. Luc Collard montre que le risque sportif est particulier : légal, calculé. C’est un défi mais il est étranger à l’inconscience de l’ivresse et de la drogue.
Certes les sports « à risque », comme les raids lointains, les traversées océaniques, les vols libres, le motocross,
le ski hors piste, la plongée en grande profondeur... ou plus modestement l’escalade, la descente de rivière,
la spéléologie, la plongée-bouteille... pratiqués pour eux-mêmes sont, parmi les activités de loisirs autorisées, les seuls qui exposent l’intégrité physique en toute légalité.
Mais les sportifs concernés affirment qu’ils veillent avec une conscience aiguisée tout au long de l’exercice, insistent sur la maîtrise d’eux-mêmes, et le contrôle total de la situation. Quelle signification a donc leur amour du défi lancé à la paroi rocheuse ou aux flots tumultueux, souvent sans contrepartie objective ? La conscience d’un enjeu particulier au sport : l’enjeu corporel, celui qui magnifierait certains critères moraux.
R. Laporte évalue la sociabilité sollicitée par les types d’activités de la classification et parvient à des conclusions surprenantes : les sports sont gros producteurs de sociabilité mais au podium des plus prometteurs la hiérarchie n’est pas celle que l’on attend.
Ce ne sont pas les facteurs relationnels de coaction avec partenaires et/ou adversaires en milieu standardisé qui engendrent le plus de volume de sociabilité et influencent le plus sa structure, mais c’est l’incertitude du milieu de pratique.
Quand M.-P. Poggi-Combaz passe les activités sportives des collèges au crible de leur logique interne, elle met à jour la différence entre intentions et réalités. Elle nous met en garde contre les illusions :
- Illusion d’apporter à tous une culture commune et universelle ;
- illusion pour l’EPS d’échapper aux déterminismes sociologiques classiques ;
- illusion du modernisme ;
- illusion d’une cohérence entre principes et pratiques ;
- Illusion didactique de pouvoir échapper aux logiques d’animation.
Dans le résumé, l’auteur décoche une flèche qui cible bien certains thèmes pédagogiques : « On peut craindre qu’un usage abusif des stratégies de continuité avec les attentes présumées des élèves ne prive l’école de son rôle émancipateur. »
Hélène Chevalier et Brigitte Dussart traitent l’exemple de l’équitation pour expliquer l’aspiration des jeunes à transformer une passion de loisir en un métier. Cela permet aux auteurs de montrer le flou et la perméabilité
de deux frontières : celle de l’enfance au monde adulte, celle du monde des loisirs au monde professionnel.
Sport et entreprise : des logiques convergentes ? Cela dépend des critères de références selon Béatrice Barbusse. Si leurs finalités sont différentes (pour l’une le profit, pour l’autre une expression culturelle), la logique qui
les guide est commune, c’est le culte de la performance.

L’originalité du modèle français
Jean-Paul Callede montre que les politiques du sport en France sont particulières. D’abord parce qu’elles existent.
Comment l’État s’est-il senti concerné ? À la fois par l’image que pouvaient donner de la France nos représentants sportifs et par la prise de conscience d’autres responsabilités liées au régime fortement centralisé des Français : leur santé, leur moral, leurs loisirs, leurs pratiques culturelles. Les formules de l’auteur sont de beaux résumés de la prise en compte à la prise en charge puis, sous la Ve République du rôle de tuteur à celui de partenaire. Mais il les relativise en montrant l’originalité du modèle français caractérisé par deux autres pouvoirs :
Le mouvement associatif en liberté conditionnelle.
Les élus locaux. D’abord les Communes - l’offre municipale d’équipements stimulant la demande sociale et gommant un peu les inégalités économiques. Les nombreux contrats imposent l’idée d’un élément de qualité de vie, de solidarité, de cohésion sociale, d’affirmation(s) identitaire(s) et de structuration(s) territoriale(s).
Les synthèses de Jean-Paul Callede sont particulièrement utiles pour analyser l’originalité du modèle sportif français et les aléas de son autonomie.
Au lieu d’être une référence, sorte de ressource, pour la pédagogie, la sociologie est parfois un alibi démobilisant l’éducateur devant les difficultés sociales, mais quand elle est faite
comme dans ce numéro de L’Année sociologique elle est plus qu’utile : indispensable.

Jean-Claude Marchal



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  • Jean-Claude Marchal

  • 31/03/2003
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