||novembre 2001
Partenariat, professionnalisation, bonne distance...
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L’artiste professionnel est-il le mieux placé pour animer des ateliers d’expression ?
Les pratiques artistiques faisant partie de l’arsenal qu’on utilise dans le processus d’accompagnement et d’initiation culturelle, il est souvent fait appel à des professionnels de l’art et de la création. Et ceci même lorsque l’enseignant ou l’éducateur concerné a personnellement une compétence parallèle dans le domaine considéré. On met souvent en avant la qualité d’artiste professionnel et on oppose alors les artistes à ceux qui ne le sont pas (ceux qui n’ont pas ce statut : les pédagogues, animateurs, professeurs, bénévoles d’associations qui ont des expériences de la créativité mais pas de la création) et cela sous prétexte de mettre en synergie (comme on dit maintenant) leurs « complémentarités » et satisfaire aux exigences d’un travail en partenariat 1.
Pour ce qui est de l’accompagnement culturel (au travers de pratiques créatives d’amateurs, « d’ateliers d’expression » mais aussi de rencontres) qu’en est-il de ces différences de qualifications ou de ces prétendues spécificités en matière d’expérience, de niveau de compétence et de disponibilité pour accompagner ?
Si accompagner c’est d’abord être centré sur les personnes (individus ou groupes) et sur leurs histoires singulières on peut se demander en effet si un artiste, c’est-à-dire quelqu’un qui a participé professionnellement à des expériences d’authentique « création »2 ou quelqu’un qui, au présent, est immergé dans un travail prenant de recherche spécifique et de création... s’il est mieux placé, plus disponible, plus ouvert... pour proposer, entendre et animer un groupe de spectateurs- « récepteurs » ou pour animer une ex- périmentation sensible, et ceci à un moment où la diversité des « poétiques » artistiques est très grande, l’interdisciplinarité fréquente et où beaucoup de créateurs se réfèrent à des manifestes de chapelles exclusives ? Rappelons que pour nous, les pratiques d’amateurs ont une spécificité et ne sont pas, dans les démarches comme dans les aboutissements provisoires, les copies des pratiques professionnelles.
Alors, vraie complémentarité ? fausse complémentarité ?... ou plus simplement complémentarité naturelle d’individus singuliers, de personnes nécessairement différentes, se positionnant différemment par rapport à l’institution qui les accueille, identité- compétence qui n’a pas grand-chose à voir avec des expériences artistiques, des statuts ou des cursus de formation qui ne sont mis en avant que pour rationaliser et justifier administrativement des financements, des prises en charge et des régulations d’emploi ?...
Cela étant explicité, il faut reconnaître que le grand avantage de cette exigence est d’institutionnaliser, d’encourager à travers ce partenariat « obligé », le travail d’équipe ; et il est juste de réaffirmer qu’un travail d’animation-accompagnement réalisé à deux ou à plusieurs est toujours préférable à un travail assuré isolément et que les apports extérieurs sont très profitables à l’évolution des institutions. Mais encore faut-il qu’il y ait collaboration réelle et pas simple remplacement du titulaire généraliste par le vacataire spécialiste et absence de construction commune.

Le lieu institutionnel ne risque-t-il pas de dénaturer l’activité et n’impose-t-il pas à l’adulte des limites et une grande prudence ?

La plupart des pratiques dites culturelles impliquent que ceux qui les pratiquent et dont on réclame un engagement fort, le fassent volontairement, puissent en choisir en partie la nature et fassent au moins le choix de venir dans le lieu même où elles sont proposées. Peut-on faire en sorte avec des mineurs, qu’après quelques tentatives, cela devienne le cas, dans les institutions auxquelles on se réfère ? A contrario, l’obligation permet de s’adresser à des groupes culturellement hétérogènes de toucher tous les publics et de ne pas s’adresser qu’à des personnes déjà sensibilisées, des « convertis ». Mais justement s’agit-il de convertir, de ne se référer qu’à une culture donnée (LA culture) ou s’agit-il à partir d’un support provisoirement accepté de faire des propositions pluriculturelles ?
Au-delà, on peut alors se demander, l’essentiel n’étant plus une affaire de simple technicité et de statut, quelle place on donne et on peut donner dans tout cela (et à une période de sur-professionnalisation) à la personne privée des accompagnateurs et des accompagnés... et au plaisir.
Participer à un travail culturel ça n’est pas tout à fait du même ordre que transmettre des savoirs ou des savoir-faire essentiellement techniques. Travailler avec des mineurs n’est pas tout à fait travailler avec des adultes. Si l’on veut qu’il se passe vraiment quelque chose de fort pour l’individu, il faut accepter, en conservant un ancrage dans un statut clair (animateur, prof, intervenant extérieur, chargé des relations avec le public) reconnu et accepté par les membres du groupe accompagné et à partir duquel on trouve une légitimité pour intervenir, de sortir un peu de ces zones protégées et aseptisées pour investir dans la rencontre quelque chose qui est nécessairement de l’ordre du privé, de soi dans ce que cela a d’intime, de singulier, de plus proche. Cette liberté de trouver ensemble (accompagnateurs comme accompagnés) la bonne distance est la condition pour créer avec les autres, un espace transitionnel permettant la mise en commun d’éléments totalement subjectifs : héritages, affects, points de vue, goûts en constante évolution. Mais avec des mineurs, et dans des institutions publiques soumises à des exigences de neutralité et souvent vécues comme étant en concurrence avec les institutions familiales, ce partage est-il possible, autorisé et à sa bonne place ?
Car ce type d’accompagnement, on l’a vu, peut se réaliser via d’autres structures et de ce point de vue, les espaces de la cité reconnus comme appartenant au monde du loisir ou des vacances et de la participation volontaire (c’est-à-dire non-obligatoire) incitent probablement à des représentations plus ouvertes. En dehors de la famille, les lieux d’éducation (comme l’école) ou de rééducation de mineurs (la PJJ par exemple), restent des lieux dans lesquels le contrat initial continue à mettre officiellement en présence des statuts (élèves<->profs, résidents de foyers <->éducateurs) plus que des personnes globales. Et comme ce contrat est rarement clair c’est-à-dire explicité à travers des mots et des interdits multilatéraux réactualisés, on peut se demander si pour naviguer à vue dans ces zones « culturelles » éminemment éducatives il ne doit pas être sans cesse renégocié avec les adultes responsables (les parents notamment).
Tant qu’il s’agit d’apprendre des codes, d’instruire, personne ne s’inquiète, mais lorsqu’il est question de susciter ou de permettre des échanges sur les émotions personnelles, sur le plaisir, sur des héritages, sur des mœurs ou des valeurs, donc d’éduquer directement, c’est tout autre chose.
Il ne faudrait pas oublier ou masquer, que ce qu’on aborde à travers l’accompagnement culturel réalisé en particulier via des productions artistiques (qui posent justement ces questions de normes et de mœurs) ce sont, de manière récurrente, des questions essentielles, fascinantes pour les individus et pour les groupes, des sujets le plus souvent dissimulés ou édulcorés dans d’autres lieux.
Les pratiques ou la confrontation à l’art des autres en sont des révélateurs ; ils permettent l’expression, ils bousculent les idées reçues, les perceptions superficielles, les certitudes. L’art exhibe des situations critiques, exacerbe les problèmes, oblige à s’interroger et à prendre parti : il dé-range.
Et lorsque l’accompagnement existe, réalisé à l’échelle de groupes, il est toujours émancipateur : il provoque la découverte de soi et des autres, le débat /la confrontation démocratique/ la mise en mots et, à long terme il déclenche souvent des modifications profondes.
Comme l’indique Ariane Mnouchkine pour le théâtre, « il est civilisateur ».

Jac Manceau

Notes
1 - Une notion magique incontournable, utilisée aujourd’hui à toutes les sauces.
2 - Pour Jean-Louis Barrault, le comédien professionnel est un athlète affectif formé dans cette perspective.



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  • Jac Manceau

  • 31/10/2001
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