||novembre 1997
Et si on parlait sérieusement de l’accompagnement scolaire...
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Le désarroi ambiant et la fébrilité qui l’accompagne conduisent à une confusion des actions mises en œuvre ou - le plus souvent - projetées. Cette confusion porte sur plusieurs aspects mais je me limiterai, dans ce qui suit, aux deux qu’il me semble le plus urgent d’étudier. Il s’agit, d’une part, des confusions de vocabulaire et, d’autre part, de l’attitude des personnes impliquées dans ce que nous conviendrons, le moment venu, de qualifier d’accompagnement scolaire.

Bien définir certains termes à la mode... Pour ce qui est du vocabulaire, il convient de situer ce que peut être l’accompagnement scolaire par rapport aux trois autres actions avec lesquelles on le confond souvent : le rattrapage, le soutien et l’aide aux devoirs.

Le rattrapage
Rattraper, au quatrième sens donné par Le Petit Larousse Illustré, c’est “ atténuer un défaut, une erreur, corriger une inégalité ”. Nous verrons que, sur le strict plan scolaire, cette définition conviendrait mieux à soutenir. En revanche, le même dictionnaire fournit, comme troisième définition de “ se rattraper ” : “ se remettre au courant ”. Cette définition correspond tout à fait elle à ce que doit être le rattrapage scolaire. Il s’agit bien en effet, dans ce type d’action pédagogique, de permettre à un élève qui, pour une raison quelconque - absence pour maladie, inattention, oubli - ne sait pas, ne sait plus ou sait mal certaines notions qui lui sont nécessaires à la poursuite de son activité scolaire immédiate.
Il va donc de soi qu’un tel rattrapage ne peut être opéré que sous la direction de l’enseignant qui sait exactement comment l’élève doit être en mesure de mobiliser ce savoir défaillant ou absent. En effet, confiée à un autre, cette action risque fort d’être inopérante. Il ne s’agit pas pour l’élève d’apprendre ou de réapprendre tout ce qu’il faut savoir sur la question mais bien ce qu’il faut en maîtriser pour entrer dans une acquisition nouvelle. C’est donc, dans le meilleur des cas, l’affaire de chaque enseignant que de fournir à ceux de ses élèves dont il décèle de telles lacunes les moyens de “ se ” rattraper. C’est un acte professionnel de prévention d’un échec probable.

Le soutien

Quant au soutien, il s’adresse plutôt à celui qui a besoin, d’une manière quasi-permanente, de l’aide d’un expert pour accomplir des tâches sans difficultés majeures pour les autres individus de son groupe d’âge, d’activité - individus que le sens commun qualifiera de “ normaux ” par opposition aux autres, considérés comme “ handicapés ”, “ déficients ”, voire “ anormaux ”... Le débat est ouvert depuis fort longtemps entre les enseignants pour savoir si ce soutien doit être prodigué aux élèves par tout enseignant ou s’il doit être confié à des enseignants spécialisés. Quelle que soit la réponse apportée à cette question, il est clair que ce type d’action - dont la nature curative n’échappera à personne - ne saurait être que le fait de professionnels de l’enseignement. Il ne saurait, en effet, y avoir un tel soutien que de la part des enseignants eux-mêmes. S’il n’en était pas ainsi, ceci voudrait dire, d’une part, que le rôle essentiel de l’enseignant ne serait pas de tout mettre en œuvre pour que tous ses élèves apprennent, même ceux qui éprouvent les plus grandes difficultés pour y parvenir. Mais ceci signifierait, d’autre part, qu’en cas d’inefficacité du maître, il serait possible à un super-maître de prendre utilement en charge tout malheureux écolier en échec...
C’est pourquoi il me semble clair qu’un soutien scolaire ne peut être le fait que de l’enseignant lui-même parce qu’il constitue l’objet même de l’enseignement, dont on commence à savoir que la vraie nature est d’être une aide à l’apprentissage de l’élève ! En effet, si ce soutien est différé, il passe du statut d’aide à celui de rattrapage scolaire, situation que l’on retrouve dans les mises à niveau (ou remises à niveau) des formations d’adultes ayant échoué à l’école, ces dernières n’ont quelque chance de réussir que si l’individu apprenant est particulièrement motivé et sent une impérieuse nécessité d’apprendre, soit pour entrer dans une formation professionnelle, soit pour exercer une activité (professionnelle ou non) pour laquelle sont requises des connaissances de base qui lui font défaut.

L’aide
En revanche, l’aide aux devoirs ne se situe ni au niveau de la prévention ni à celui du soin. On entre ici dans un champ qui n’est plus celui du spécialiste mais du contemporain, du collègue, du pair. Le devoir c’est, par définition, l’acte scolaire hors de l’école, dans le prolongement de l’école. Apprendre ses leçons, faire un exercice d’application illustrant ou complétant ce qu’on a fait en classe, préparer un exposé, recueillir des documents qui seront exploités à l’école, mais aussi savoir utiliser emploi du temps et cahier de textes pour préparer les outils nécessaires à l’exercice de son “ métier ” d’élève sont autant d’actes pour lesquels l’élève peut être aidé par ses “ compagnons de travail ” (les autres élèves de sa classe) que par des “ compagnons ” plus anciens (des élèves de grandes classes, des étudiants) ou par d’anciens “ compagnons ” (ceux qui ont un jour été élèves : grands-parents, parents, “ grands frères ”, animateurs professionnels ou bénévoles).

Sans me prononcer ici ni sur la légitimité ni sur les contenus des devoirs eux-mêmes, je crois pouvoir définir l’aide aux devoirs comme “ le coup de main ” que tout ancien écolier ou collégien doit être en mesure d’apporter à son cadet, comme tout ouvrier est en mesure de faire bénéficier plus jeune que lui de son expérience professionnelle. Dans un cas comme dans l’autre, on se trouve dans une situation où il n’est pas question d’enseigner (ce qui est un “ geste ” professionnel), mais d’aider un jeune à se construire un savoir faire. Si aider aux devoirs n’est donc pas se substituer au maître, encore faut-il, pour être efficace, avoir suffisamment réfléchi à ce qu’est le métier d’élève quand il s’exerce hors de l’école : lire son cahier de textes et son emploi du temps, préparer son cartable, apprendre ses leçons en fonction des circonstances dans lesquelles elles seront récitées, lire les consignes des exercices donnés en fonction de la discipline à laquelle elles s’appliquent.

Une aide aux devoirs est ainsi paradoxalement plus efficace quand elle est apportée par celui qui - même s’il ne connaît pas toutes les bonnes réponses - est capable d’aider l’enfant à comprendre les questions posées et à chercher où et comment trouver les réponses, que si elle est fournie par celui qui sait (ou croit savoir) et répond, lui-même, sans apporter une réelle aide méthodologique parce qu’il ne fait pas le nécessaire effort de théorisation de sa propre expérience d’ancien écolier...

Si l’aide aux devoirs semble donc pouvoir - contrairement au rattrapage et au soutien - être confiée à des non enseignants, encore faut-il savoir qu’aider n’étant pas faire à la place de... celui qui aide doit être en mesure, à la fois, d’analyser ses propres réussites et ses propres échecs en la matière pour communiquer aux autres son expérience, et de prendre suffisamment de recul par rapport à son expérience pour ne pas constamment l’imposer comme exemple. C’est dire que, si une professionnalisation n’est pas nécessaire, une formation de ceux qui se proposent de faire de l’aide aux devoirs autre chose qu’une action occasionnelle semble indispensable.

Il me paraît donc légitime qu’une aide aux devoirs soit proposée par toute personne qui a été capable, seule ou après une courte formation telle qu’en prodiguent certaines associations, de se livrer à cette réflexion méthodologique. Peu importe alors qu’il s’agisse d’un étudiant, d’un retraité ou d’un grand-père prenant en charge bénévolement un ou deux enfants, une heure par semaine ou bien d’un animateur rémunéré s’occupant chaque soir d’un petit groupe d’enfants, dans un local associatif, et prenant contact périodiquement avec les parents et les enseignants.

L’accompagnement scolaire
Mais que devient, dans cette classification, ce que l’on pourrait véritablement qualifier d’accompagnement scolaire ? Ceux qui ont aujourd’hui trop tendance à reporter sur l’école la seule responsabilité de la réussite ou de l’échec des individus et de la société, semblent ignorer que les conditions dans lesquelles s’effectue l’activité scolaire (que je me contente de décrire ici et non de critiquer) ne permettent que très rarement la réalisation du processus d’apprentissage qui consiste, dans l’ordre, à découvrir l’objet de connaissance, puis à expérimenter, à théoriser puis à mobiliser à bon escient ce qu’on a ainsi appris. Autrement dit, on n’a pas le temps, à l’école, d’accorder aux phases de découverte et d’expérimentation toute la durée qui leur serait nécessaire. Et cette économie de temps se traduit par le fait que, le plus souvent, l’école ne peut que théoriser les expériences que les élèves ont acquises ailleurs.
Il en résulte une évidente inégalité entre les enfants qui bénéficient d’une vie assez riche pour que les expériences vécues, auxquelles le maître fait référence pour les théoriser, évoquent des souvenirs précis (qu’ils sont en mesure de raconter) et ceux qui, issus d’une autre culture ou d’un mode de vie plus confiné, ne trouvent aucune résonance dans leur vie hors de l’école de ce que l’on tente de théoriser à l’école. Pour ces derniers, les tentatives de reconstitution artificielle - quand elles sont tentées - en milieu scolaire, d’expériences vécues par les autres dans leur situation vraie et dans leur richesse, ne peuvent en aucun cas bénéficier du même statut d’expérience. Le véritable accompagnement scolaire se situe donc, pour ces enfants, dans toutes les actions proposées, notamment par les associations d’éducation populaire qui offrent - dans la mesure où elles reçoivent des moyens financiers suffisants - des activités diverses, permettant aux enfants d’élargir leur horizon et leur expérience, condition nécessaire à leur participation au processus scolaire d’élaboration du savoir. Ainsi, curieusement, on constatera que dans ces activités d’accompagnement “ scolaire ”, il n’est pas plus question d’école que lors d’une promenade dominicale en famille, d’une sortie au théâ-tre ou de la visite d’une fer-me. Mais c’est bien sûr ces activités - habituelles pour des enfants vi-vant dans des familles qui, sans connaître l’opulence, leur en permettent l’accès - que s’appuie finalement l’enseignement donné à l’école et qui, à son corps défendant, devient inégalitaire.

L’école
L’accompagnement scolaire, mal nommé est en effet, de toutes les actions examinées dans cet article, la moins scolaire alors qu’il est probablement la plus nécessaire à la réussite à l’école, au collège et peut-être au lycée. À tort ou à raison - probablement à tort - selon les maîtres, selon les niveaux, selon les contraintes (programmes, examens, concours), beaucoup (trop !) de situations scolaires sont des situations artificielles. Ceci paraît même si évident que scolaire et artificiel sont considérés par beaucoup d’éducateurs comme des synonymes ! Il en résulte que seuls les enfants et les jeunes dont les activités extra-scolaires (familiales, associatives ou autres) composent une palette suffisam-ment riche de situations concrètes, pour que leur intérêt et leur réalité puissent être aussi reconnus à travers la plupart des situations artifici-elles qui se présentent à l’école, sont en mesure de bénéficier pleinement de l’enseignement qui leur est prodigué.
Autrement dit, l’école n’est pas un lieu de préparation artificielle aux réalités de la vie. Elle serait plutôt un lieu de théorisation des expériences vécues ailleurs. On comprend alors qu’elle profite mieux à ceux qui ont eu la chance de bénéficier d’activités riches et variées dans un cadre familial et/ou associatif, qu’à ceux qui vivent leur enfance dans un milieu aux perspectives réduites et pour lesquels ce qu’on évoque à l’école comme des expériences banales est, en fait, exclusivement du ressort de l’imaginaire et non du vécu.

La place des acteurs
Pour ce qui est de l’attitude des acteurs de l’accompagnement scolaire, je voudrais souligner qu’elle n’est jamais plus efficace que lorsqu’elle s’éloigne de l’acte d’enseignement. Accompagner, ce n’est pas diriger. Ici, peut-être plus encore qu’à l’école, le rôle de l’adulte consiste à aider l’enfant à accroître le champ de ses intérêts - et futures connaissances - plus qu’à lui imposer un objet d’apprentissage. Chacun connaît de nombreux enfants qui ne se sont jamais intéressés à certains domaines scolaires parce que leurs parents leur en imposaient une fréquentation ressentie comme coercitive hors de l’école. Même si les programmes scolaires privilégient la connaissance des processus de fécondation des plantes, il n’y a pas lieu de refuser à des enfants de s’intéresser à la couleur des fleurs si c’est ce qui les frappe dans la traversée d’un jardin public ! Tous les animateurs qui se réclament de l’Éducation nouvelle savent que la véritable aide qu’un enfant attend de l’adulte c’est “ aide-moi à faire seul ” et non “ montre-moi comment il faut faire ” !

Théoriser les expériences vécues

Ainsi, l’accompagnement scolaire ne se situe pas, comme le croient de trop nombreux professionnels ou bénévoles, animés des meilleures intentions, après l’école, en illustration de l’école - en rattrapage d’actions réelles qui n’ont pas été vécues en temps utile... - mais bien avant. Il ne s’agit pas dans les activités d’accompagnement scolaire de retrouver dans la “ vraie vie ” l’application des règles de grammaire ou du théorème de Thalès. C’est l’inverse qui doit se produire. Ce sont les activités vécues par les enfants qui doivent être assez riches pour permettre - en se cantonnant par exemple à l’une des deux connaissances évoquées - la production d’écrits et la consultation de textes dont on se souviendra (peut-être !) lorsqu’on abordera à l’école l’étude de telle règle de grammaire.

L’accompagnement scolaire ne se justifie pas comme “ application pratique ” de ce qu’on apprend à l’école, mais comme un ensemble d’activités assez riches en elles-mêmes pour intéresser les enfants et sur lesquelles l’école ne s’appuiera, éventuellement, que de surcroît. Ces activités ne nécessitent donc ni respect d’un quelconque programme, ni formation didactique. Par contre, elles doivent être conduites par des personnes capables de les expliquer, voire de les théoriser.

Finalement, l’accompagnement scolaire, c’est ce qui permet aux enfants qui n’en ont pas toujours l’occasion dans leur famille de légitimer les apprentissages scolaires, en leur faisant vivre ou en leur permettant de rencontrer les situations dont les clés de compréhension se trouvent dans ce qu’on apprend à l’école. Car le vrai rôle de l’école est bien de transformer en capital cognitif des expériences vécues ailleurs, dans les lieux les plus divers... à condition qu’on ait eu l’occasion de les visiter !

Gérard A. Castellani, ancien directeur d’École Normale, I.P.R - I.A. honoraire, Formateur des Ceméa de Provence, Alpes Côte d’Azur



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  • Gérard A. Castellani

  • 31/10/1997
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