juillet 2004
LE GOÛT DES MOTS
Vagabond(er)
Publication épuisée

À en boire de trop plein, à en croquer pas assez, à s’enivrer d’eux par rangée de quatre, à en délaisser le moins possible, à en pleurer de joie, à les déranger de câlins, à les surprendre en flagrant de piques incongrues. À aimer avec l’excès qu’ils méritent.

Toutes les sociétés ont stigmatisé le vagabond, parce qu’il ne se plie pas à l’ordre, au droit.
L’étymologie du mot désigne l’idée d’errer ça et là, sans but, l’imprécision de la marche, corporelle et géographique, voire mentale dans la divagation.
À l’évidence, nulle place pour le vague, nulle latitude donnée à qui que ce soit, dans un ordre social et moral arrimé à ses certitudes et ses droits, d’errer à sa fantaisie, de refuser l’itinéraire prédéterminé et de cultiver l’imprécis, en un mot de divaguer, de s’éloigner des sentiers tracés
de la conformité. L’errance comme moisson iouïe de l’inattendu, de l’inconnu, de l’insolite.
Le vague à l’âme (1830) participe de la même méfiance que le vague des passions que la fin du xviiie siècle préromantique pressentait déjà.
Même Victor Hugo ose proférer : « Tous les crimes de l’adulte proviennent du vagabondage de l’enfant » !
L’étymologie, étant souvent chose bien incertaine, autorise certaines conjectures troublantes.
L’allemand, dans une possible évolution d’une racine commune, a gardé le sens de chanceler, wanken, schwanken. Divaguer, errer, chanceler, vagabonder, on est toujours près de la chute. Certes, mais le danger en est-il si funeste, sauf à ne se préoccuper que de l’ordre majoritaire ?
Le vagabond ne peut être que malfaisant, puisque ses moyens d’élémentaire subsistance ne sont pas licites, subsistance matérielle comme nourriture mentale et intellectuelle. Souvent associé au maquereau-souteneur dans l’imaginaire bourgeois du xixe siècle, il apparaît comme le parasite enclin au larcin et à la rapine. Aller au vague, en argot, c’est rôder avec l’intention de dérober si l’occasion s’en présente.
On retrouve peut-être, sous toute réserve, dans cette racine ce qui donnera l’ancien français guenchir, faire des détours, d’où également, gauche, gaucherie.
Étonnant, mais pas si incongru qu’on pourrait le croire. Le vagabond se marie bien avec l’idée du gaucher, comme si cet ostracisme qui les proscrit tous deux s’inscrivait dans l’ordre du divin. Vagabond, nomade, démoniaque, tout ce qui exprime, à des titres divers, le différent, le singulier, l’autre qu’on préfère juger inférieur, voire dangereux, faute de pouvoir le comprendre, l’accepter ou le dominer. D’où son caractère funeste. Le vagabond ne serait-il pas celui qui ne peut prêter serment que de la main gauche, celle de la fraude, de la trahison, du parjure ? Contraire à l’ordre qui fait aller droit, dans son tracé divergent, la main gauche est évidemment suspecte, voire occulte, comme flirtant avec la sorcellerie. Faute de subjuguer le gaucher et de le remettre dans le droit chemin, on verra en lui la preuve de la transgression d’une loi imposée par l’ordre commun. Droitier contre gaucher, sédentaire contre nomade, notable contre vagabond, le combat est universellement récurrent.
Vaguer, vaquer, le rapprochement, plus contestable peut-être, est néanmoins tentant. Le vacuum latin, qui autorise la vacance d’un poste, ne se retrouve-t-il pas dans le terrain vague, lieu de tous les dangers et perversions mal définies, antre de prédilection du vagabond ?
La Rome antique décriait l’inaction. L’otium, lieu privilégié de la paresse, du loisir cher au poète et à l’épicurien, ne dérive-t-il pas vers l’oisif, au risque de l’oiseux, et le négoce n’en est-il pas la négation ? Interdit jeté sur toute esthétique de l’inefficacité, anathème contre celui qui s’invente un chemin inédit où il s’aventure dans une heureuse solitude.
Dérangeante alliance du vide et de l’errance, comme si, dépourvu de consistance ou de projet, l’esprit non occupé par la raison s’offrait à la béance, au gouffre de la divagation...
Petit proverbe (incongru ?) : Âme qui batifole n’est pas loin d’être folle.

Annick Drogou, agrégée de grammaire

Le vagabond
Ici ou là, de nuit comme de jour,
seules les minutes l’intéressent.
Il porte de vagues souvenirs.
Se tait sur l’amertume du monde,
bondit sur l’inutile.
De ne rien demander il s’en excuse.

Vincent Pachès





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  • 30/06/2004
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