avril 2004
Au clair de la nuit... La nuit des lycéens
Publication épuisée

« Pour vous, qu’est-ce que la nuit ? » La question fut ainsi posée à six élèves de première et terminale du lycée Guillaume Budé, à Limeil-Brévannes (94), par leurs deux professeurs, Annick Drogou et Vincent Blin, pour un atelier d’écriture né de la sollicitation amicale de Vincent Pachès. Au cours de plusieurs semaines, voici les textes qui se sont élaborés, entre spontanéité enthousiaste du premier jet et expérience plus douloureuse de la correction fastidieuse et du labeur de l’écriture. Pour la jubilation manifeste de tous...

Voulez-vous écrire la nuit ? Quelle drôle de question, que peu d’entre nous s’étaient posée ! Écrire la beauté d’un décor, confesser ses angoisses ou ses délits ? Réalité et imaginaire se mêlent pour témoigner de notre présence nocturne, adolescente mais bien réelle. Écrire la nuit le jour, vaste programme ! Cette découverte, satisfaite et frustrée, de l’écriture nous a-t-elle mieux ou moins bien révélé la nuit ?
Au début, sorte de légèreté et d’insou-ciance.
Histoire de nuit : quelqu’un peut disparaître, oublier.
Histoire qui se passe dans un rêve.
Doute sur le rêve, réel ou non ?
Fille, JE est une fille. Je marche dans la rue. Parc, peu de gens.
Elle sort d’un club de rencontres. Elle est, ou a l’impression d’être, suivie. Peur, angoisse.
Un soir, en apparence comme les autres, ciel dégagé, une pleine lune énorme et peu d’étoiles.
La robe noire me paraissait un très bon choix...

Corentin

Je ne supporte pas ce silence pesant. Je me lamente dans ma chambre. En regardant par la fenêtre, j’aperçois la lune, l’observe longuement, plongée dans mes rêves. Mystérieuse. Évidemment, je ne ressens pas de fatigue et j’ai envie de flâner en totale liberté, d’errer dans la rue jusqu’à Métropolis. J’hésite..., j’ai peur que mes parents se réveillent et me surprennent. Mes yeux se posent sur mon réveil, il affiche minuit pile. Je me décide tout à coup. Pour tromper tout le monde, je place deux oreillers sous ma couette, prends un peu d’argent et enfile mon manteau. Doucement j’avance, fais grincer le plancher, regarde ma petite sœur qui dort à poings fermés. J’ouvre la fenêtre et saute sur la rambarde du deuxième étage. Je fais attention, car si je tombe, j’aurai pris ce risque inutilement. En descendant, j’ai l’impression de m’enfoncer dans un gouffre : l’obscurité est tellement troublante qu’elle me donne le vertige. Mes pieds touchent le sol, j’ai enfin réussi à m’évader. Mon aventure nocturne commence. Un quart d’heure s’est écoulé. Le froid me saisit au visage, malgré tout je continue. L’ombre des arbres, tout me paraît effrayant. Rien ne me rebute. Je ne m’arrêterai pas...
Stéphanie
Mon oreiller était trop chaud, il me rappelait l’effroyable canicule que nous avions dû surmonter cet été. J’éprouvais à nouveau ce besoin de frôler de mes pieds nus le goudron froid et rugueux, les tuiles glacées et si glissantes que même la colle ne les épouserait pas. Je ne supportais plus chaque nuit le coma des autres, leur sommeil intempestif, leur petit bonheur mesquin de la journée à engloutir leur croissant. Mais le mien alors ? Ah, la nuit, la lune, seule lumière qu’ils n’aient pas encore éteinte... Par la petite fenêtre, je sortais, dansais de gouttière en gouttière, guettais le Père Noël du haut de toutes les cheminées, m’évadais avec les étoiles, les suivant dans leur course folle. Pas un chat dans la rue, Paris était magique, je ne faisais plus qu’un avec cette tuile, avec le réverbère, et cette drôle d’étoile qui avait gagné la course en une fraction de seconde. Je n’avais peur de rien, la nuit m’offrait son spectacle féérique à bras ouverts. Je ne manquais de rien. Le ciel offrait à ma soif le lait qu’il me servait dans une casserole d’étoiles. Cette nuit-là, j’ai épié de mes yeux de chat la vie qui grouillait dans Paris. J’ai frappé dans la fourmilière et je me suis choisi quelques spécimens à analyser. Le premier était une jeune fille, riant à gorge déployée avec ses amis, dansant, chantant. Ses prunelles étincelaient au rythme de Vénus. Le deuxième, un clochard, apostrophait une certaine « Grande Ourse », que d’ailleurs je ne percevais pas. Ses lèvres étaient bleues de froid, d’un bleu si beau qu’il se confondait avec le ciel. Mon dernier spécimen, un homme robuste et sombre, parlait argent avec un autre. Noir, son regard était noir comme l’encre. J’ai pensé une dernière fois aux autres, ceux-là même qui m’appelaient avec un air de reproche le « lunatique ». Je n’ai jamais su ce que ce mot signifiait, mais je l’ai trouvé le plus beau du monde. Je regardais la brume nocturne qui peu à peu s’estompait. Bientôt cinq heures, ils allaient s’inquiéter. Le goudron chatouillait mes pieds, le froid de la nuit me hérissait les poils. Je sautai sur une tuile, stable en apparence. Moi, le lunatique, je m’envolai vers le sol en contrebas, humant pour la dernière fois les senteurs de la nuit ; la lune me souriait, quelques étoiles au-dessus de ma tête virevoltaient. Cette tuile ressemblait tant à chacune de ses partenaires... La nuit, tuiles et chats sont gris.

Marie

Le doute s’installe en moi. Qu’ai-je fait ? J’étais partie me balader. Le coucher de soleil s’ouvrait à un monde parallèle, un monde où la folie emporte tout sur son passage. Ce monde-là, j’y suis entrée pour m’y abandonner Ne me demande rien. Le monde de l’obscurité est un pousse-au-risque, et la fatigue avait balayé le peu de raison qui me restait. J’avance dans ce silence lourd autour de moi qui me coupe de la réalité... Je tombe, allongée sur le sol, les yeux fermés... Soudain un sentiment étrange m’envahit et suscite l’élan du psychopathe, le goût de l’horrible. Et cette fois-là, la pleine lune éclairait ma folie. Comme en transe, je me suis redressée d’un seul coup, une seule soif, assouvir mon envie de plaisir. À la porte d’un café karaoké, je me mis en quête d’une proie ; rien ne peut m’arrêter, pas même le spectre de mon amour. Rien qu’un engouement croissant. Enfin, je jetai mon dévolu sur un jeune homme accompagné de quelques amis. Me jeter à l’eau ? Chanter une chanson qui reflèterait ma pensée ? Tout en chantant, je fixais ce jeune homme qui me regardait aussi. Nos yeux brillaient de désir. Quelques verres, quelques chansons et quelques cigarettes plus loin, il se dirigea vers moi : « Bonsoir ». Nul besoin de parler davantage. Arriva l’incontournable. Bien sûr, je me sens coupable, bien sûr, j’ai pris le risque de la rupture, oui, il m’a quittée. Ce sont mes pulsions nocturnes qui se sont réveillées à ce moment-là. Je ne m’endormirai plus jamais à ses côtés, la liberté m’a coûté l’amour. Cette escapade me semble encore empreinte d’un grand froid dont seuls la lune et le ciel tapissé d’étoiles peuvent traduire le mystère. J’avais transgressé la fidélité amoureuse.

Jessica

Qui pense nuit, s’imagine stars et paillettes. Divertissement et rires, mais tentations et dangers. Au-delà de ces deux visages, la nuit fascine les jeunes. Lieu de folie et d’ivresse, où sortir entre amis, danser, se « lâcher », la nuit permet la désobéissance et lève les interdits. Échapper enfin à la surveillance des parents ! Dangereuse, non fréquentable, lieu de « débauche », pour les parents qui voient leurs enfants se soustraire à leur contrôle. C’est donc à eux qu’on peut imputer l’angoisse de la nuit. Les jeunes, quant à eux, la perçoivent comme lieu de divertissement et de rencontre, assorti de rituels : tout d’abord matérialiser l’envie de sortir, d’oublier les soucis. Ensuite trouver la voiture, sans se soucier de la sobriété du conducteur, exemple flagrant de l’inconscience juvénile. Filles d’un côté, garçons de l’autre débattent de la tenue à revêtir, du maquillage à parfaire. Avant tout, plaire, séduire, danser encore et encore. Si le déclic a lieu, échange de numéros de téléphone pour sorties ultérieures. Toutes les soirées entre amis ou en boîte sont orchestrées ainsi. Les jeunes sortent pour en rencontrer d’autres. La nuit est perçue différemment entre jeunes eux-mêmes : ceux qui sortent le samedi soir et ceux qui préfèrent le calme d’un bon livre. Elle privilégie le repos et la réflexion, la solitude des pensées, l’analyse des situations passées, les bonnes résolutions que l’on ne tient pas toujours ! Nuit journal intime, où on se libère sans risque d’être jugé, observé. Si elle nous attire, elle révèle la part sombre et malsaine de certains. Les fous du volant s’y sentent invincibles. Elle « réveille les fous », meurtres, viols, à l’abri des regards indiscrets. La nuit, le mal rôde autour de nous.

Julie

Il était une fois Aurore.
La très charmante vint me voir.
Moi, je suis le Jour, elle se devait donc d’être brève. Elle se plaignit de ne pas connaître la Nuit, qui se retirait toujours avant qu’elle ne pût la voir.
Je n’étais pas bien placé pour prendre des nouvelles de la Nuit.
Elle voulut que je me renseigne auprès du Crépuscule.
J’allai donc, d’un pas nonchalant, voir Crépuscule que je trouvai de fort bonne humeur. Je m’enquis de la raison d’un tel enthousiasme. Ma fin désespérée signait le début de la Nuit, enchantée et radieuse, me dit-il, un peu narquois.
Parle-moi d’Elle, lui dis-je, me sentant de plus en plus évasif.
Il était son orée, le prologue des grandes soirées, la trompette qui annonce le Roi, elle, sa suivante, la Reine de beauté étoilée qui foule le tapis rouge.
Ma lumière n’était plus qu’une ondulation sur l’horizon, je ne serais payé que de ces parfaits stéréotypes...
La luminosité s’échappait avec moi. Au loin, un coussin brumeux : c’était la Nuit. Crépuscule avait évoqué ma présence, pour m’apercevoir, Elle hâtait son arrivée. Je lui tendis mes derniers rayons qu’elle frôla de sa cape pailletée, et je saisis le Crépuscule dans son émerveillement perpétuel. Et la Nuit dans son voyage vers nulle part.

Karl





31/03/2004
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