Un psychiatre dans le siècle

Rencontre avec Roger Gentis proposée par Patrick Faugeras


érès, 2005,
222 p., 13 €


Je ne suis pas toujours convaincu par les livres d’entretiens qui fleurissent actuellement dans l’édition. Souvent ces livres sont mal fagotés, faits à la va-vite. On discute devant un magnétophone, et après quelques corrections, on sert la soupe sans trop d’apprêts au lecteur ; on donne l’impression d’avoir assisté à une tranche de conversation et d’avoir partagé l’intimité d’un auteur, et peut-être vécu pour un temps dans sa salle à manger. Cette recette, souvent truquée, où la spontanéité des acteurs est très relative, ne marche pas toujours ; il faut des acteurs d’exception, qui aient quelque chose à dire, qui soient eux mêmes porteurs de témoignages et de récits. De plus, il faut quelque talent à l’interlocuteur qui n’a pas la tâche facile ; il ne s’agit pas pour lui de se mettre en valeur, mais de permettre au locuteur de tirer le meilleur de lui-même, aller quelquefois, mine de rien, le chercher dans quelque recoin de sa mémoire.
Toutes les difficultés de cet exercice, Patrick Faugeras les a évitées, finalement, avec Roger Gentis. Ils nous donnent tous deux un beau livre de témoignage qu’il fallait absolument faire. Les témoins de l’aventure de la psychothérapie institutionnelle et du désaliénisme après la guerre sont aujourd’hui peu nombreux, sont détenteurs d’informations, d’anecdotes, de souvenirs, d’images, qui permettront à chacun de mieux comprendre la psychiatrie d’aujourd’hui, principalement le traitement de la psychose ; cette question a mobilisé Gentis pendant quarante ans de psychiatrie publique, mais aussi quarante ans d’écriture et quarante ans de formation. On verra passer dans ce livre tous les acteurs qui ont compté dans la vie de Roger Gentis et ont contribué à sa réflexion sur la psychiatrie : Jean Guyotat qui fut son maître à Lyon, Tosquelles, dont le portrait est particulièrement vivant, Jean et Fernand Oury, Franz Fanon, qui proposa à Gentis de le rejoindre à l’hôpital de Blida, Basaglia, Bonnafé, Torrubia, Dubuffet, Deligny et Guatarri qu’il rencontra à Laborde, puis au GTPSI (Groupe de travail sur la psychothérapie institutionnelle) les deux Mannoni (il fut administrateur à Bonneuil). Plus encore, on situera, à travers l’engagement des personnalités hors pair qu’ont réuni la psychothérapie institutionnelle et les instances quelquefois éphémères qui se sont formées autour de cette grande idée (tel le Groupe de Sèvres), les tensions et les conflits, quelquefois les échecs (la malheureuse expérience de Tosquelles à l’hôpital La Timone de Marseille par exemple) qui ont pu jalonner un parcours sinueux et complexe. On voit bien à l’œuvre le rôle du Parti communiste et de la guerre froide qui empêcha un certain nombre de débats, le marxisme de Tosquelles n’étant pas celui de Torrubia ; plus tard, la place importante du lacanisme et quelquefois de son utilisation dans les institutions, le rôle de Mai 68 puis de la mise en place du secteur par la suite, sur la base d’idées qui avaient été largement explorées par les tenants de la psychothérapie institutionnelle, laquelle n’était pas « hospitalo-centriste » comme on le lui a trop souvent reproché (les Italiens notamment, qui ont suivi de près l’expérience de Saint-Alban) ; et bien sûr, le rôle des CEMÉA qui, à travers leurs stages de formations ont autorisé des mises en commun des acteurs institutionnels et leur organisation en réseau.
Plus encore, on verra un auteur exceptionnel raconter son cheminement intellectuel et théorique, peu banal, en fin de compte, marqué par un éclectisme fondamental qui ressemble à celui de son analyste Tosquelles, et une volonté de se rendre dans les situations les plus difficiles, quitte à trouver des réponses hétérodoxes. « Les lieux de psychiatrie les plus prometteurs, dit-il, sont ceux où l’on s’occupe des enfants psychotiques et des autistes. »
Patrick Faugeras a eu l’idée de rajouter un glossaire pour les notions les plus importantes, où l’on peut circuler facilement entre Forestier (malade de Saint-Alban qui pratiquait l’art brut) et Louis Le Guillant (administrateur infatigable des CEMÉA), apprendre que Fernand Oury fut interné au camp de Drancy et que le terme de psychothérapie institutionnelle fut lancé par un article de Daumezon et Koechlin en 1952.
De plus, on trouvera dans son texte introductif matière à faire le pont entre la réflexion de Gentis et la situation actuelle de la psychiatrie, ainsi que, tout au long du discours, des citations anciennes qui font longuement méditer ; telle celle-ci, présentée à la page quatre d’un ouvrage publié chez Maspéro à l’époque où Gentis y était directeur de collection : « L’orientation technocratique actuelle de la psychiatrie dans les pays capitalistes, fondée sur la notion de rendement et de rentabilité, loin de travailler à détruire l’asile le pérennise et même le recrée là où il était en voie de disparition.
La distinction entre malades à court, moyen et long termes, corrolaire de la notion absurde de rentabilité de soins, est une stupidité criminelle de plus à mettre au compte des technocrates de la santé » (Le corridor de sécurité, Philippe et Edmée de Koechlin).

JEAN-FRANÇOIS GOMEZ



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  • Jean-François Gomez

  • 31/05/2006
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