18 septembre 2007
EDITORIAL
Au travail !
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Les élections sont terminées. Le nouveau président et son nouveau gouvernement vont se mettre au travail avec les assemblées élues. Ce mot « travail » est revenu souvent dans les discours et débats électoraux. Curieusement, nous semble-t-il, l’un ou l’autre candidat nous promettait de « revaloriser » le travail. Celui-ci était donc dévalorisé ?

Il n’en est probablement rien malgré les étymologies lointaines qui le ramèneraient à une torture (du tripalium latin) ou à une malédiction divine à racheter, chère aux prédicateurs religieux et aux sectes [1]. À rebours aussi des démagogies électoralistes : qui promettrait la mise au travail d’une nation de fainéants, menacés sinon de torture ? Malgré le cynisme fréquent de ces moments-là – cynisme appelé attitude « décomplexée [2] » par des modes de scrutins plébiscitaires – ce vocabulaire fait signe et interroge.
Ne négligeons pas la confusion de termes entre travail et emploi. Dans notre société salariale – gangrenée par un chômage chronique d’un Français sur dix [3]
– vouloir du travail se réduit à vouloir un emploi quel qu’en soit le contenu. L’organisation sociale et technique de l’emploi peut faire disparaître la dimension du travail comme celle du métier : esclavage, activité occupationnelle, travail en miettes, bureaucratie, flexi-insécurité peuvent en être les catégories. S’y ajoutent les maltraitances avérées, comme les harcèlements au rendement et les placardisations, ainsi que les manipulations – comme la stratégie de l’araignée décrite par Danièle Linhart (1999) – qui visent à créer une dépendance directe avec l’organisation, dépendance duelle qui veut ignorer la médiation du travail.
À juste titre pourtant, emploi signifie ressources mais aussi simultanément statut social et identité personnelle. Cette identité personnelle produite par le travail doit interroger le travailleur social qui insère ou le soignant qui accompagne.
Travail s’entend d’une transformation qui mêle moyens et matériaux, modification par la mise en œuvre d’énergies et de matières. L’agir, cher au mouvement d’éducation nouvelle des ceméa [4], s’en approche car il est le médium éducatif et socialisant. Agir est cependant trop large. Travail, plus restrictivement, se distinguera du jeu par sa socialisation contrainte et sa contribution à une économie sociétale. On ne travaille pas seul ni sans but. Il convient donc d’appeler travail ce qui transforme les matériaux et simultanément le sujet qui en est l’acteur.
Ainsi le « travail de l’accouchement » qui donne à naître et sépare. N’est pas travail l’immobilité sans dépense d’énergie, le maintien à l’identique sans effort de conservation. Freud, grâce à la flexibilité de la langue allemande, utilise souvent le terme de durch-arbeiten pour un travail psychique conscient et inconscient, comme dans les transformations du rêve. Travail « au travers » des obstacles (durch), le préfixe nous prévient, bien que mal traduit par le néologisme pesant de « perlaboration ». Il y a travail si on traverse des étapes au prix d’un effort, grâce à la récompense attendue : prime de plaisir ou à rebours déception. Travail si on affronte et dépasse – entre autonomie et hétéronomie – des limites, des routines et des prescriptions.
La sexualité n’y échappe pas. Notre développement sexuel implique un travail identitaire, canalisé puis freiné par les fixations infantiles : celle des maîtrises anales (garder ou lâcher) et des binaires phalliques (en avoir ou pas !). Affronté réitérativement à la différence des sexes, il nous fait subir utilement un « travail du féminin », comme le précise la psychanalyste française J. Schaeffer. Une fluidité pulsionnelle – bien éloignée des instincts animaux discontinus – peut en résulter pour la femme comme pour l’homme. Une condition : les partenaires consentants et respectueux ne doivent pas confondre vie sexuelle et catégories sociales du genre, ni les rôles – parfois égalitaires – de la vie diurne et les rôles – différenciés – de la vie nocturne ! Des identités nouvelles y sont là aussi possibles.

Quelle que soit l’organisation sociale où il prend place, le travail mêle exigences sociales et exigences existentielles. Il produit du nouveau dans un affrontement à un réel psychique, social et matériel qui lui résiste. Il nous éloigne donc simultanément d’une condition d’esclave de nos environnements comme d’une exaltation illusoire d’une toute-puissance narcissique, comme la définit Jean-Claude Liaudet dans son essai pertinent sur L’impasse narcissique du libéralisme [5]. Au travail donc, mais ensemble et en soi !

Serge Vallon



Notes :

[1Le fondateur de l’Opus Dei, Mgr J.-M. Escriva Balaguer (1902-1975) propose à ses adhérents « le travail comme chemin de sanctification ».

[2Sans complexe veut dire parfois des candidats sans vergogne et sans pudeur pour disqualifier l’adversaire, voler et retourner les arguments.
Les courriers aux journaux – via Internet – en donnaient le miroir pitoyable chez des électeurs prompts à l’invective, à la projection et à l’affirmation sans arguments ni raison.
On se souvient du cynisme historique du fronton des camps nazis : « Le travail rend libre », pouvait-on lire sur l’entrée d’Auschwitz ou de Birkenau, avant d’y être assassiné industriellement. Les utopies émancipatrices marxistes ont été aussi perverties dans des goulags staliniens. Les utopies libertaires de la jeunesse, soulevée en 1968 en Europe et affirmée comme classe de pouvoir, ont été aussi travesties par les révisionnismes conservateurs et les gérontocraties.

[3Chômage et précarisation extrême sont bien supérieurs à ceux des pays européens équivalents, ce qui augmente notre « complexe européen ».
Cf. le rapport de Martin Hirsch sur la pauvreté des enfants en avril 2005 (La Documentation française).

[4Voir vst 94 spécial Activités et les textes de Tony Lainé.

[5Éditions Climat, 2007.




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