Parents d’élèves au bord de la crise de nerfs

Laurence Delpierre, éditions La Martinière, 220 p.

J’avais aimé le livre de Laurent Ott, L’école au piquet, dont j’ai rendu compte en son temps. Mais Laurent Ott avait été enseignant, puis éducateur. Il parlait de cette place d’acteur tiré malgré lui dans un univers où la place de chacun a du mal à exister parce que la machine organisatrice freine les envies, les initiatives, et que, comme Charlot dans Les temps modernes mais d’une autre manière, chacun est entraîné dans les dérives de ce système détenu immaîtrisable.
Dans ce livre, c’est une mère de famille qui écrit. Pas n’importe quelle mère de famille. Elle est journaliste, fille d’enseignant, et mère de deux enfants. Parce qu’elle joue le jeu des instances institutionnelles qui sont censées faire participer tous les acteurs à la vie de l’école, elle est aussi déléguée des parents du conseil d’établissement. Cela lui donne des regards croisés sur la vie de l’école qu’elle essaie de traduire dans un langage qui ne se veut pas politiquement correct. Cette liberté de l’écriture pourra choquer quelques-uns. Elle a le mérite de dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas, et d’analyser froidement ce qu’elle ressent du gâchis qu’entretiennent parents et enseignants dans leurs tumultueuses relations.
Déjà le prologue plante le décor. « À l’école, les parents ne sont pas en odeur de sainteté. On leur reproche de trop s’occuper de leurs enfants [...] ou pas assez. De les parer de toutes les qualités, de tous les droits, [...] de toutes les excuses. Bref d’être frappés d’un aveuglement pitoyable [...]. Jamais contents, carrément méchants, les parents ? »
Ce malentendu dont tout le monde souffre, à commencer par les enfants eux-mêmes qui en sont les otages, l’auteur essaie de le dissiper en disant simplement ce qu’attendraient les parents : « Ils veulent qu’on prenne le temps de leur expliquer comment fonctionne vraiment l’école, ce qu’on attend d’eux, et qu’on arrête de les infantiliser. » Ah, ce regard sur les réunions de parents où chacun retrouvant sa place d’écolier revit sa position dépendante par rapport aux professeurs !
« Ils rient qu’on les invite à venir parler de leur enfant, ou du fonctionnement de l’école pour amener cette fameuse coéducation entre adultes responsables », et non qu’on les convoque à des heures impossibles pour les couvrir de honte et de confusion en commentant des notes qui ne veulent rien dire ou en concluant « peut mieux faire » (on peut toujours faire mieux !) sans discuter du comment. Et les titres des chapitres où l’auteur exprime sa tristesse, sa révolte sont révélateurs de ce malentendu :
« T’as fait tes devoirs ? »
« T’as eu combien ? »
« Peut mieux faire. »
« Avis de redoublement. »
« Le poids du cartable. »
« Absences répétées. »
« Le bac, ça sert à quoi ? »
Dans cette course de compétition, seuls quelques-uns peuvent surnager : ce sont les fils et filles
d’enseignants qui trouvent à la maison et dans leurs rapports avec leurs parents les compléments indispensables à la conquête d’un vrai savoir.
Certes, on peut ne pas être d’accord sur tout ce qu’écrit Laurence Delpierre. Il y a dans ce qu’elle dit de la colère et de l’indignation qui l’amènent parfois à pousser le bouchon un peu loin. Mais il y a aussi une telle bonne volonté, un tel souci de collaborer - « Le parent délégué, quant à lui, a le cul entre deux chaises. Soit c’est un saint qui donne de son temps et de son énergie pour défendre la cause des élèves et des familles... soit c’est un roublard qui préfère être aux premières loges pour voir à quelle sauce va être mangé son mouflet » -, que finalement on lui pardonne ses excès. Car ce qu’elle dit sur les conditions de vie et de travail des enfants et des enseignants, sur le respect que l’on doit à chacun, sur les valeurs républicaines, sur les solutions qui pourraient être trouvées si l’on se posait en partenaires, et non en adversaires, résonnent de la même manière que résonnent en moi ces malentendus entre les usagers du service public et ceux qui sont chargés de le rendre, tels que les États généraux du Social sont en train de les enregistrer.
Nos hommes politiques sauront-ils entendre que la société ne saurait être seulement une machine bien organisée, où chacun doit rester à sa place, mais un collectif en mouvement où chacun doit pouvoir trouver sa place ?

Jacques Ladsous


Article extrait de "Vie Sociale et Traitements n°82"

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  • Jacques Ladsous

  • 30/06/2004
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