||décembre 1996
Vers l’Education Nouvelle, 50 ans, n°477-478, Décembre 1996
L’avenir de l’éducation
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Vers l’éducation nouvelle :
Quels éléments forts de la culture scientifique et technique ont marqué l’éducation des enfants et des jeunes depuis cinquante ans ?
Joël de Rosnay :
L’éducation des jeunes a surtout été marquée précédemment par la référence aux mathématiques, à la physique, et à la technologie des machines ou de la mécanique. Il se trouve qu’au cours des trente dernières années, l’apparition du phénomène des sciences du vivant, en particulier de la biologie et des biotechnologies, auxquelles j’ajoute les sciences de l’environnement, l’écologie, ont contribué à amener un nouveau regard sur la culture scientifique et technique. Je m’explique. La vision physique traditionnelle est analytique. Elle découpe le réel en un certain nombre d’éléments plus simples, alors que la vision biologique, la culture biologique et encore plus que cela la culture écologique conduisent à étudier l’interdépendance de nombreux facteurs, leur action dans le temps et leur évolution dans la durée. C’est pourquoi il me semble que ces deux disciplines, les sciences du vivant d’une part, et les sciences de l’environnement d’autre part, ont fortement contribué à une nouvelle approche de la culture scientifique et technique pour les jeunes au cours de ces dernières années.

Vers l’éducation nouvelle :
En cette fin de siècle, quels objectifs éducatifs vous paraissent prioritaires dans ce champ ?

Joël de Rosnay :
Notre approche jusqu’à présent, dans l’éducation, a surtout été une approche de nature encyclopédique. Il s’agissait d’aborder le réel par de nouvelles disciplines qui étaient censées mieux le cerner ; et nous avons ainsi vu apparaître au cours des dernières années des disciplines nouvelles, je viens de mentionner la biologie, mais il y a aussi l’informatique.
Je pense aujourd’hui que nous ne pouvons plus continuer à enseigner sous une approche essentiellement encyclopédique. Il faut faire des synthèses, rassembler des domaines, retrouver des relations entre des secteurs jadis disparates. Nous avons vu émerger au cours des vingt dernières années ce qu’on appelle l’approche systémique, complémentaire de l’approche analytique, les régulations, les mécanismes de contrôle par l’information - des processus énergétiques, par exemple. Je crois qu’une des priorités pour la fin de ce siècle et le début du suivant, est d’arrêter d’ajouter des disciplines et de fragmenter les connaissances en petits territoires juxtaposés ; et plutôt d’essayer de contribuer par des méthodologies nouvelles, des exemples et des approches, à faire des synthèses et avoir une vision plus globale qui, bien entendu, n’est pas incompatible avec la vision analytique traditionnelle.
Je prêche donc pour une introduction forte de la systémique des régulations, et de l’étude de la complexité dans l’approche moderne de l’enseignement.

Vers l’éducation nouvelle :
Vous parlez, dans votre livre “ L’homme symbiotique ”, du rôle de formation à l’image des éducateurs, des formateurs, et des développeurs de jeux par rapport à la manipulation d’images. Quelles conséquences pour l’éducation des personnes peuvent entraîner ces technologies nouvelles et les nouveaux réseaux de communication ?

Joël de Rosnay :
Il y a un risque, dans ces nouvelles technologies de l’image et en particulier des réseaux interactifs multimédias, celui d’une superficialité dans le survol des connaissances et des informations plutôt qu’une intégration de ces connaissances dans une véritable culture.
Le “ zapping ” de la télévision peut se retrouver malheureusement sur l’internet. On peut sauter d’un site à l’autre en pensant que l’on acquiert de l’information et des savoirs, mais malheureusement ce n’est pas le cas et on en reste souvent à une superficialité, une sorte de butinage qui peut être dangereux. Les enseignants peuvent jouer un rôle absolument fondamental, et même un rôle clé, dans la mesure où ils peuvent aider à intégrer ces informations dans des savoirs, ces savoirs dans des connaissances, et ces connaissances dans des cultures. Sinon, le déplacement, la navigation, le “ surf ” comme on dit aujourd’hui, sur ces réseaux multimédia risquent de conduire à une sorte d’étourdissement qui ne serait pas propice à l’apprentissage et à l’acquisition des connaissances.
La formation des enseignants à l’image, des jeunes à une sorte “ d’iconisation ” ; après l’alphabétisation - non seulement il faut analyser l’écriture et le langage, mais aussi savoir analyser les images, d’où cette nécessaire iconisation - cette formation des enseignants et des jeunes doit être un des éléments clés non seulement pour mieux comprendre notre avenir, mais aussi pour savoir mieux intégrer des informations signifiantes qui peuvent donner du sens à sa vie et à son action.

Vers l’éducation nouvelle :
L’école est un élément complémentaire des autres réseaux de transmission de la culture. Quel est alors le rôle du professeur dans la classe et de l’école dans ce nouveau réseau d’apprentissage, pour que l’élève ne soit pas sur le “ zapping ” ?

Joël de Rosnay :
Jusqu’à présent, pour acquérir de l’information, il nous fallait nous rendre dans un lieu pour écouter quelqu’un - dans une classe pour écouter un professeur, dans une salle de conférence pour écouter un conférencier, dans un auditorium pour écouter un débat, etc. Aujourd’hui, l’information théoriquement est accessible de partout par les réseaux interactifs multimédias qui vont se développer de plus en plus. Cette information ressemble à un océan d’informations. Et sur un océan, comme je le dis souvent, si on ne sait pas naviguer, si on ne sait pas nager, on risque de se noyer et de perdre son bateau à jamais. Il est donc indispensable d’acquérir des méthodes de navigation, savoir tenir un cap, lire des boussoles, d’avoir intégré des connaissances.
Et c’est là où le rôle de l’enseignant devient fondamental : il n’est plus seulement le détenteur d’un savoir qui est diffusé à ceux qui ne savent pas, il devient le catalyseur, le médiateur, le chef d’orchestre d’un système de communication, d’un groupe intégré dans lequel il joue un rôle fondamental, socratique dans un certain sens, pour permettre à chacun d’accéder à la connaissance à son rythme et selon ses capacités.

Vers l’éducation nouvelle :
En quoi les nouveaux modes de transmission des savoirs peuvent-ils amener d’autres types de ségrégation dans l’acquisition de la culture ?

Joël de Rosnay :
Il y a un risque tout à fait clair. De nouveaux fossés sont en train de se creuser, entre ceux qui savent accéder à ces informations, qui savent raisonner de manière abstraite, cliquer sur des icônes, manipuler des souris, et ceux qui ne le savent pas et qui ont du mal déjà à acquérir les bases de l’écriture, de la lecture, des mathématiques. Sans compter d’ailleurs le fossé qui est en train de se créer entre les générations, ceux qui ont quinze ans sont nés avec une console Nitendo et une télécommande de téléviseur dans la main, ceux de quarante ans se sentent presque parfois à jamais dépassés par ces nouvelles technologies de la communication.
Une des tâches essentielles aujourd’hui pour les éducateurs comme au plan social, est de combler ces fossés en donnant à chacun sa chance d’acquérir les outils de base, le bagage essentiel pour non seulement comprendre cette révolution de la communication, mais pouvoir agir sur elle. C’est pourquoi j’estime avec d’autres que les jeunes peuvent enseigner ; on peut renverser le processus habituel de l’éducation, et faire en sorte que des jeunes de 12 ans enseignent à des 25 ans, et des 25 ans à des 45 ans. C’est un peu utopique, bien entendu, une boutade pour montrer qu’aujourd’hui, l’effort que l’on doit faire ne peut plus tenir compte des traditionnels paliers des générations, mais doit être un enseignement intégré à tous les niveaux et à tous les âges.

La ségrégation est un risque évident, et encore plus avec les images dont nous venons de parler. C’est pourquoi l’éducation ne peut plus se faire in vitro dans un milieu fermé, mais au contraire doit être intégrée à la vie sociale et à la vie de la cité par d’autres moyens complémentaires de l’éducation traditionnelle. L’action de la Cité des sciences et de l’industrie se situe dans ce cadre, qui par ses expositions interactives, multimédia, donne aux jeunes et aux moins jeunes un pont entre l’école et l’université d’une part, entre la télévision et les médias d’autre part, en permettant de revoir d’une manière concrète, par des manipulations très simples, ce qu’ils ont appris d’une manière théorique à l’école, ou vu d’une manière spectaculaire à la télévision. C’est dans ce creuset entre la théorie de l’école et de l’université, et l’aspect superficiel et spectaculaire - et émotionnel parfois même - de la télévision, que se situe la capacité à faire comprendre par des exemples concrets le monde dans lequel nous entrons. C’est pourquoi il me semble que le rôle de la Cité des sciences et de l’industrie, et d’autres lieux comme le CNAM, le Palais de la découverte ou le Futuroscope sont absolument essentiels dans cette quête d’une connaissance concrète.

Vers l’éducation nouvelle :
Vous dites que l’éducation est au centre de toutes les stratégies de construction de l’avenir. En quoi le concept d’éducation fractale va-t-il transformer l’approche de l’éducation des humains ?

Joël de Rosnay :
Ce concept est au premier plan de la communication en général. Aujourd’hui, notre communication est essentiellement linéaire.
Par exemple, à la télévision, dans les débats, dans les articles, dans les livres, la communication est linéaire. Vous entendez un homme politique, un grand industriel, un journaliste ou un scientifique parler, il va commencer par 1, 2, 3, a, b, c, et développer le fil de son discours dans le temps.
Je pense qu’aujourd’hui, nous devons adopter une forme complémentaire de communication, que j’appelle la communication fractale.
Elle consiste à dire l’essentiel en quelques mots, à revenir à cet essentiel en quelques phrases, puis encore une fois en quelques chapitres, en quelques paragraphes. Comme les poupées russes emboîtées les unes dans les autres, la communication ne doit plus se dérouler comme un fil linéaire dans le temps, mais au contraire, en spirale, de manière concentrique, quitte à revenir plusieurs fois sur les mêmes sujets. J’adapte ce système de communication fractale que j’utilise, comme d’autres d’ailleurs, à l’éducation en général. Non seulement le programme doit s’inscrire dans le temps par une série de chapitres prédigérés, découpés, qui constituent les éléments que l’on veut faire acquérir aux élèves, mais ces éléments doivent aussi, d’une manière fractale, concerner l’ensemble du programme. Pourquoi, dans la première journée de classe, ne pas parler de l’ensemble du programme de l’année ; et ensuite, une fois que l’élève a compris quel était le terrain à baliser, quelle tâche on attendait de lui, revenir par modules sur des secteurs interdépendants de manière à créer la curiosité, la motivation et l’envie d’en savoir plus. Il n’y a rien de pire que de dire : “ apprenez ça, même si vous ne comprenez pas à quoi ça sert, parce que vous en aurez besoin plus tard ”. D’où l’éducation fractale. Je rappelle que ce terme de fractal, que j’emprunte au mathématicien Benoît Mandelbrot, consiste à décrire des structures et des fonctions qui se retrouvent aussi emboîtées les unes dans les autres, du minuscule au majuscule, du micro au macro. On retrouve une même homogénéité de structures, là est le grand avenir de l’éducation, elle doit devenir fractale pour intéresser, passionner, motiver, plutôt que de se dérouler de manière linéaire, avec la surprise bonne ou mauvaise d’avoir, à la fin, la lumière qui éclairera ce long chemin parfois tortueux.

Vers l’éducation nouvelle :
L’éducation fractale renvoie une image de l’enfant actif, autonome...

Joël de Rosnay :
Actif, autonome... et en relation avec un environnement de connaissance sur lequel il interagit. On ne peut pas apprendre simplement en recevant, comme l’a montré Piaget depuis longtemps, mais on apprend en recréant. C’est cette macro-éducation, c’est-à-dire une éducation à la fois personnelle et individuelle et en même temps recréée dans un environnement changeant qui constitue la base fondamentale d’une éducation moderne.

Vers l’éducation nouvelle :
C’est un pari humaniste ?

Joël de Rosnay :
C’est toujours chez moi un pari humaniste puisque que je ne sépare jamais la technologie, la science, la culture scientifique et technique de l’évolution de l’homme.

Propos recueillis par Bertrand Chavaroche

Joël de Rosnay est docteur en sciences, ancien directeur des applications de la recherche à l’institut Pasteur, directeur du développement et des relations internationales de la Cité des sciences et de l’industrie et auteur.



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  • 30/11/1996
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