21 décembre 2007
Bloc-notes
Bloc-notes de la revue VST 95 : "Identité, fidélité, liberté"
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9 juin 2007 – Au cours de leur assemblée générale, les ceméa fêtaient leur 70e anniversaire. J’ai écouté les témoignages de tous ceux qui avaient accepté de venir dire où, quand et comment, à quelles occasions ils avaient rencontré les ceméa, et ce que notre mouvement, quelles que soient les critiques qui peuvent, qui doivent lui être faites, leur avait apporté. J’ai déjà écrit sur ce thème, mais en y réfléchissant mieux, et regardant d’un œil critique l’évolution de notre société, j’ai envie aujourd’hui d’aller un peu plus loin dans ma réflexion.

L’identité, nous dit Albert Jacquard, ne se construit que dans le rapport à l’autre. C’est l’autre, ses qualités comme ses faiblesses, qui nous révèle ce dont nous sommes capables (ou peut-être incapables) dans la conduite de notre projet de vie. Et notre projet de vie se réalise au sein d’une société qui cherche à nous contraindre, pour que nous n’allions pas trop loin dans la création, dans l’invention, dans l’utopie. Et justement, ce que nos témoins du 9 juin soulignaient, c’est cette utopie réalisable qui transpire à travers nos actions, et donne confiance à ceux qui sont tentés d’essayer, mais parfois ne trouvent pas les voies qui y conduisent. Quand j’ai adhéré aux ceméa, il y a soixante ans, je pressentais bien ce qu’un tel mouvement portait dans ses exigences et dans ses valeurs. Je ne savais pas alors à quel point il marquerait ma vie, dans mes choix pédagogiques, philosophiques, sociaux, mais aussi politiques. Dans le rapport aux autres qu’il m’a proposé, aux autres quels qu’ils soient, quels que soient leur âge, leur niveau, leur
culture, il a ouvert mon esprit ; il m’a demandé de comprendre et de ne pas juger, d’échanger et de ne pas imposer mes idées (sans toutefois les négliger), d’être attentif, sans me sentir inférieur ni supérieur, seulement dans le souci de m’aider moi-même en aidant l’autre, de respecter les statuts, sans en être esclave, de trouver ma place, en cherchant la place de l’autre. Mon identité s’est construite dans cette approche au sein des actions qui m’ont été proposées. Sans doute avais-je en moi ces désirs, ces rêves, cette manière d’aborder l’autre. Mais les aurais-je concrétisés si les ceméa ne m’avaient pas convié à les mettre en œuvre dans des stages, des rencontres, où, débarrassés des habits de l’ordre social, les uns et les autres se retrouvaient à l’état naturel ? J’étais un agitateur qui voyait mal où sa révolte pouvait conduire ; j’ai appris à construire et animer des séquences de vie. J’écrivais à l’époque : « C’est aux ceméa que j’ai compris le sens profond d’éduquer : e-ducere, conduire au-delà de soi, c’est-à-dire aller vers un dépassement permanent des situations qui semblent bloquées, être, comme le dit J.-P. Sartre, en quête constante d’un devenir ou, comme le souhaitait E. Mounier, dans la recherche d’une affirmation chaque jour plus grande de sa personnalité profonde, ceci, sans être ennuyeux, moralisateur, rabat-joie, au contraire en laissant rayonner la joie qu’on porte en soi. »

J’ai appris des tas de choses dans ma vie, j’ai accumulé des connaissances, à travers toute une série d’enseignements et de formations. C’est aux ceméa que j’ai conquis mon identité d’éducateur : mon amour du jeu, mon émerveillement devant la nature, mon plaisir de vivre avec d’autres, de partager la quotidienneté des jours, ma fertilité à inventer des histoires et des situations, à cultiver l’imaginaire, sans vivre pour autant au-delà des réalités, tout cela m’a conduit à m’occuper d’enfants, d’adolescents, d’adultes malmenés, parfois largués ou en recherche. Parce que j’étais pris au sérieux (au bon sens du terme), je pouvais à mon tour prendre les autres, tous les autres, au sérieux.

Parce que j’y avais trouvé la nourriture intellectuelle et sensible dont j’avais besoin, cette rigueur dans la préparation et la réalisation des actions (par respect pour les acteurs), en même temps que cette indulgence qui comprend l’erreur et ne la juge pas, à condition qu’on en tire profit, et qu’on la reconnaisse, je suis resté fidèle au mouvement. Pas cette fidélité qui consiste à fermer les yeux pour éviter les conflits, et éluder le débat ! Non, cette fidélité qui exige de dire ce que l’on pense, de parler de ce qui peut fâcher, dans la certitude qu’une issue pourra se trouver pourvu qu’on se respecte les uns les autres. La fidélité n’est pas cette lâcheté qui consiste à fermer les yeux pour ne pas indisposer l’autre. Elle est au contraire cette rigueur qui consiste à penser que l’autre et nous-même pouvons venir à bout d’une incompréhension par une recherche commune de la vérité. Bien sûr il y eut dans ma vie des moments de doute dans le fonctionnement institutionnel de notre mouvement. Toute institution porte en elle les germes de sa disparition, car le souci de l’organisation peut conduire à la facilité, c’est-à-dire à la routine et à la répétition. Mais la revendication des ceméa à rester un mouvement les a sauvés de l’immobilisme. Un mouvement, ça bouge, ça vit, ça cause et ça débat, et par conséquent ça se transforme. Changer la vie, chantait Denis Bordat. Changer la vie, cela commence par accepter de changer certains repères, certains cadres de travail, en gardant l’essentiel. Ce qui a fait, ce qui fait la force des ceméa, c’est la fidélité des anciens, et leurs échanges avec les plus jeunes. J’ai parfois quelques craintes, en constatant actuellement avec quelle rapidité certains cadres apparaissent et disparaissent. Un mouvement sans continuité peut entraîner des ruptures. La fidélité envers ce mouvement qui m’a construit me conduit à mettre ce que je sais au service de ceux qui arrivent, non pour raconter des souvenirs d’ancien combattant, mais pour analyser la réalité du présent, en s’appuyant sur certains repères du passé. C’est un des bons moyens que je connais pour définir une stratégie d’avenir. C’est une fidélité qui s’appuie sur une pratique clinique faite d’observation, d’analyse, d’adaptation aux situations, sans renoncer aux valeurs de base.

Et ceci, sans jamais aliéner sa liberté de pensée, sa liberté d’action. Un mouvement, ce n’est pas une formation militaire. On ne demande à personne d’obéir aux exigences d’un commandement. On invite chacun à prendre connaissance des règles collectives, à se les approprier, et à les faire évoluer, en même temps qu’évoluent les pratiques qu’il conduit. Ainsi que l’a écrit J.-M. Belorgey lors du centenaire de la loi 1901, les associations si imparfaites soient-elles sont le réservoir d’une pensée libre, l’antidote de la pensée unique, la pratique d’une démocratie exigeante. Ce n’est pas pour rien que les pouvoirs, quand ils se durcissent, craignent le pouvoir des associations et s’efforcent de gêner leur développement. La liberté, les ceméa l’ont toujours défendue ; à cause de cela, ils ont de temps à autre été mis en péril. Rien ne dit que, demain, ils ne seront pas conduits à certains refus. Des hommes et des femmes peuvent se tromper, victimes d’une comédie d’ouverture où ils pensent pouvoir apporter, mais où ils seront le plus souvent piégés. Un mouvement ne peut se le permettre. Les compromis possibles ne doivent jamais conduire à la compromission. Et la séduction des illusionnistes ne doit jamais faire perdre de vue l’ensemble des valeurs que nous défendons. Ce qui m’a conduit à cette fidélité, c’est la liberté que j’ai eue de dire ce que je pensais quand je n’étais pas d’accord. Un mouvement n’a pas besoin de godillots, mais de camarades qui pensent, qui font, qui témoignent dans la liberté des actions qu’ils mènent, mais aussi dans l’acceptation des critiques qui peuvent leur être faites.

Adhérer à un mouvement comme les ceméa, ce n’est pas s’aliéner, c’est au contraire contribuer à sauver l’initiative, à faciliter l’aventure éducative et sociale, à faire vivre la laïcité dans ce qu’elle a de plus grand : l’attention aux autres, le respect des autres et de soi-même, la capacité de vivre ensemble dans une aide mutuelle, nourrie de nos différences et de nos diversités.

Bon et fructueux anniversaire.

Jacques LADSOUS





21/12/2007
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