||novembre 2001
Dossier
Masques peints sur le visage
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Une passerelle entre soi et le monde. L’atelier masques peints sur le visage : une pratique pour renforcer l’identité de la personne.

Un grand silence s’est installé dans la salle. De temps en temps, quelqu’un se lève pour aller chercher une couleur, prendre un pinceau propre, ou bien encore regarder un document. Six adolescents sont assis
chacun face à un miroir. Consciencieusement, ils se peignent le visage et se métamorphosent peu à peu. Ils sont impliqués, sérieux, concentrés. Nous sommes dans un centre d’action éducative et d’insertion de la Protection judiciaire de la Jeunesse, en pleine séance de l’atelier
d’expression : « Masques peints sur le visage ».
Je n’en reviens pas moi-même. Ces jeunes que je connais bien par ailleurs, capables de déclencher un chahut invraisemblable, d’insulter le premier venu et de se taper dessus dès la moindre contrariété, sont d’un calme olympien. J’ai travaillé la nuit comme veilleur dans des foyers PJJ de la région parisienne en exerçant la fonction d’agent technique d’éducation pendant de longues années. Les adolescents accueillis m’ont fait faire un voyage au bout de mes nuits de travail, me poussant à l’extrême de mes limites. Ainsi j’ai testé ma fatigue, mon humeur, ma patience et ma motivation à passer du temps avec des jeunes bien « déchirés ». J’ai beaucoup réfléchi, raconté mes aventures ou plutôt mes mésaventures pour ne pas sombrer dans l’amertume et ne pas subir négativement une réalité difficile. J’ai surtout pris du temps, à côté de ce travail, pour explorer des espaces de création et pour me former dans divers domaines complémentaires.

Une pratique pédagogique nourrie par un parcours multiforme
Aller de la pratique à la théorie, et inversement de la théorie
à la pratique, est pour moi la façon d’apprendre et d’avancer vers plus de professionnalisme. Des études universitaires en psychomotricité et en psychologie clinique m’ont permis d’aborder les théories du développement de la personne. J’ai pu me rendre compte de l’importance
des champs de la conscience et de l’inconscient chez tout être humain, comme de la valeur de la parole. J’ai aussi mesuré l’importance de la dimension corporelle et de l’approche par le jeu dans la thérapie psychomotrice.
En parallèle à ce travail universitaire, un vif intérêt pour les activités d’expression m’a amenée à me former dans le domaine des pratiques théâtrales et à expérimenter ce vaste champ lors de nombreuses expériences en centres de vacances auprès de jeunes enfants, puis d’adolescents. L’activité, au sens noble du terme, en ce qu’elle met en
action, en mouvement physique et intellectuel l’être humain, est un moyen privilégié pour rencontrer la personne et l’aider à grandir. À partir d’une activité, on peut se révéler à soi-même, partager avec d’autres des moments de vie, exister. L’activité mobilise l’individu dans sa globalité. Ainsi j’ai partagé les idées des Ceméa qui prônent
l’agir au centre de l’action éducative et qui relient sans cesse
la pratique à la théorie.
Depuis vingt ans, je mène de front des recherches et des actions dans les domaines du maquillage, des traditions masquées de tous les pays du monde. J’ai suivi et encadré régulièrement des ateliers de pratique, suis allée dans les musées, dans des coulisses de théâtres voir des acteurs se préparer, travailler. J’organise aussi des formations dans
le cadre des groupes de recherche des Ceméa, centrées sur les pratiques culturelles et les activités d’expression.
En 1987, j’ai participé à la création d’une association, Arcréation, avec des cliniciens et des psychanalystes réunis autour de la question du sujet face à la créativité et souhaitant développer des outils d’intervention sociale et de prévention. Une des approches concerne le masque peint sur le visage. Le cadre de travail est très précis, les
masques sont des médiateurs, prétextes/pré-textes à la parole. Lieu de recherche théorique et d’expérimentation pratique, l’association offre un espace de formation et de réflexion. J’interviens désormais auprès d’adolescents à la PJJ en tant que professeur technique. L’objectif est d’accompagner chaque jeune afin qu’il puisse s’exprimer, prendre confiance en lui ; qu’il soit motivé pour communiquer avec autrui et qu’il développe une appétence au niveau des apprentissages. Les jeunes accueillis à la Protection judiciaire de la Jeunesse sont sous mandat judiciaire et relèvent d’une mesure de protection civile ou pénale. Ils ont entre 14 et 21 ans environ. Du fait de leur niveau, de leur comportement, ils sont exclus des dispositifs de droit commun et ne peuvent s’insérer que dans des structures adaptées où les rythmes, les méthodes sont personnalisés. À cause d’une histoire personnelle perturbée, la relation à l’autre et surtout à l’adulte est difficile.
Que ce soit dans les moments de vie quotidienne ou dans les temps de formation, les jeunes provoquent des situations conflictuelles, car ils préfèrent mener une lutte contre les contraintes extérieures plutôt que d’aller à la rencontre de leur intériorité. Les conditions et les règles d’une situation d’apprentissage déclenchent un malaise, une insécurité.
La rencontre avec le doute fige la pensée car cela réactive chez les jeunes les mêmes angoisses que celles du nourrisson face à la séparation.
Les dimensions culturelles et artistiques sont sans doute un levier puissant pour mobiliser la personne. Elles engagent chacun dans un espace de créativité à la rencontre de sa propre réalité. Particulièrement auprès des adolescents en difficulté, l’atelier « Masques peints sur le visage » permet d’accompagner chaque jeune dans un processus à
partir d’un travail personnel, qui favorise une prise de conscience de soi-même et qui agit au niveau de la restauration de l’identité. L’idée de l’atelier est d’articuler une pratique à une expression orale car l’acte seul comme la parole seule sont des impasses auprès de ces adolescents.

Les lignes de force du travail proposé
Les univers de l’art, du théâtre, des traditions masquées et maquillées des cinq continents servent de points d’ancrage à l’atelier. Les thèmes abordés dégagent une valeur symbolique forte. Ils sont accompagnés par des documents qui témoignent en direct du sujet traité, avec des
reproductions fidèles de masques, des photographies d’acteurs en scène, recréant ainsi une réalité et l’atmosphère d’origine. De cette façon, les modèles choisis par les participants sont les maillons d’une chaîne, porteurs de transmission et ainsi supports d’identification.
Si l’on travaille sur le thème du clown, nous regarderons ensemble les maquillages de clowns tel ceux des trois frères Fratellini ou d’autres professionnels. En aucun cas, une photo récente d’un grimage fait par un maquilleur sur une personne ne servira de référence, même si la transformation est techniquement très réussie.

 Les différents domaines abordés

Les traditions masquées à travers les cinq continents

À l’intérieur de ce parcours, chacun est amené à se confronter aux diverses questions de l‘origine de l’humanité, des générations, de la filiation, de l’étranger, de l’étrange, de la vie, de la mort, des dieux et des démons.
En Océanie, les Papous se peignent pour rencontrer leurs
ancêtres symbolisés par le totem de l’oiseau. Plumes, coquillages et couleurs posées en couches épaisses représentent l’oiseau. Les représentations de ces hommes étonnent par les aspects archaïques et étrangers qui s’en dégagent.
En Inde du Sud, dans la région du Kérala, perdure une tradition
de théâtre masqué : Le Chhau. Certains masques représentent des démons en colère qui tirent la langue.
Malgré la complexité des lignes, ce masque attire les jeunes par le caractère outré qu’il dégage.
_En Amérique du nord, l’histoire des Indiens avec les grands chefs de guerre permet de parler de bravoure, de fierté et d’honneur.

Les personnages issus des grands classiques du théâtre, du carnaval, et du cirque
Les multiples métamorphoses, l’identification à des héros permettent à chacun de vivre les différents sentiments et les grands caractères de l’humain.

La peinture, les arts plastiques et graphiques
Dans ce domaine, le visage peut être considéré comme une page blanche sur laquelle lignes, formes et couleurs viennent se poser. La création consiste à extraire des images du monde imaginaire et à les intégrer dans un espace symbolique. Elle ouvre un espace de représentation qui donne vie à l’informe, à l’inconnu, c’est un voyage
entre l’intériorité de l’être et la réalité extérieure, elle permet
de s’approprier le monde et de lui donner du sens. Matisse, en 1912, alors que des critiques raillaient sa peinture, se justifiait désolé en disant : « J’ai besoin de me comprendre pour vivre ».

Le maquillage beauté à travers le monde, la mode
Ce parcours s’adresse uniquement aux filles ; il porte sur
la beauté à travers le monde ou à travers la mode du XXe siècle. De la même façon que pour les parcours précédents, le thème doit permettre de se décentrer de soi. Il ne s’agit pas uniquement de se faire belle pour se « faire belle » (dans ce cas les jeunes filles ne voudraient pas enlever leur maquillage), mais bien de se situer dans une chaîne historique et géographique. C’est la condition pour construire une altérité et renforcer son identité. Dans son objectif, l’atelier ne peut donc se comparer à un cours de maquillage. En revanche, chacune sera en évolution par rapport à la relation à soi-même, à son image et à sa féminité.

Le déroulement d’une séance type
La salle est installée comme une loge de théâtre avec une rangée de chaises et de tables alignées le long des murs. De grands miroirs avec des spots lumineux sont placés contre ces murs. Au centre se trouvent des tables avec tout le matériel de maquillage nécessaire ; il y a dans un autre espace une grande table pour poser et consulter la documentation et à l’écart un coin protégé pour la prise de photographies. Comme pour l’acteur qui s’y prépare et s’y concentre, la loge est un espace de transition dans lequel une personne entre et un personnage apparaît. Cet entredeux constitue un lieu intermédiaire où la réalité et l’imaginaire se rencontrent.
L’atelier se déroule durant environ trois heures pendant
lesquelles se succèdent différents temps bien définis.

Prise de contact. On se dit bonjour, je précise le thème de la séance, rappelle les conditions de la rencontre pour les nouveaux. S’il y a eu un atelier précédemment, je donne à chacun les photos qui le concernent et nous les commentons ensemble.

« Je pense que les cours de maquillage m’apportent une bonne expérience sur le domaine de l’artistique. C’est vraiment passionnant, chaque semaine je découvre de nouveaux thèmes, des nouvelles façons
de maquiller, par exemple la semaine dernière j’ai appris comment poser du latex, j’ai appris aussi que la mafia japonaise se coupait le petit doigt… Ces cours m’apportent beaucoup. Pendant trois heures je ne
m’occupe que de moi, j’ai appris à être patiente pour faire quelque chose qui m’intéresse énormément. Et qui sait peut-être je deviendrais la meilleure maquilleuse et peut-être remplacer Florence
. »
Aurélia, participante PJJ

Le thème du jour est lancé. J’expose le sujet un peu comme
on raconterait une histoire pour immerger le groupe dans la culture et l’atmosphère abordées. J’essaye d’apporter un maximum de détails concrets qui peuvent intéresser les jeunes et leur donner des références. Les consignes, le thème constituent des contraintes à partir
desquelles chacun canalise ses pensées et puise dans son imaginaire. Les images et les mots qui représentent l’autre servent de points d’appui dans l’atelier « Masques peints » pour que l’adolescent se représente lui-même à travers la création d’une nouvelle image et d’un nouveau texte.

C’est le moment de passer à l’action. La spécificité de cet
atelier est que chaque participant réalise seul sur son
propre visage son masque. Muni d’un modèle, et/ou d’une
idée précise, chacun se choisit une place et le travail commence.
Une série de gestes un peu rituels marquent le début, à savoir : se dégager les cheveux du visage avec des pinces ou un bandeau si nécessaire, mettre une crème de base en protection sur tout le visage, aller chercher de l’eau et mouiller les éponges, prendre des pinceaux, puis choisir ses couleurs. J’interviens pour aider chacun dans
le choix des produits, dans leur utilisation. Le modèle inséré dans une feuille plastique est scotché sur le côté du miroir, il sert de repère pendant tout le maquillage. À cette étape, souvent le silence s’installe, signe de concentration générale. Chacun évolue à son rythme, soutenu et conseillé selon la demande. À certains moments, nous discutons
et je donne mon avis pour orienter la transformation.
Entre le laisser faire total et une direction soutenue, il faut trouver le juste équilibre qui correspond au jeune.
Le niveau d’autonomie, de compétence technique, d’implication,
d’exigence et d’intérêt n’est pas le même selon chacun. Il faut considérer le parcours et l’évolution de chaque personne plus que le résultat final. L’expérience sur son propre visage peut générer aussi
bien du plaisir que du mécontentement parfois. Il est primordial
d’accompagner par la parole ce qui se passe, afin d’éviter que la déception éventuelle se retourne contre le jeune. Il faut veiller à ce que les toutes premières séances se vivent ouvertement de façon narcissique. Par la suite, le cheminement et la pratique amèneront de toute façon un enrichissement car l’apparence reste secondaire, et il est
important de ne pas être victime de son image.

La photo. Lorsque quelqu’un a terminé son masque, il prend le temps de fignoler son allure en réfléchissant à la coiffure, à la façon dont le cou et les épaules vont apparaître sur la photo. Pour cela, de nombreux tissus, rubans et accessoires sont à sa disposition. Ainsi un personnage se constitue et l’on peut procéder à la prise photographique. La personne est alors face à un miroir pour continuer le travail de rencontre avec le personnage, afin de contrôler l’image renvoyée et d’interpréter à sa manière le thème du départ.

La photo sera donnée la semaine suivante. Le temps d’attente,
l’expérience du différé est essentielle pour des adolescents
non inscrits dans la réalité et dans l’habitude de
l’immédiat.

Le titre. La réalisation achevée, il reste à nommer le masque. Chacun donne un titre ou un nom, comme un peintre le ferait pour ses tableaux, un écrivain pour ses personnages et comme un metteur en scène désignerait sa création. Ce n’est pas toujours facile, il est nécessaire
d’accompagner avec patience la personne dans son élaboration.
Le titre donné à un masque oblige le jeune à se hisser au plan de la pensée. L’image ne suffit pas en elle-même, tant que l’auteur ne s’est pas exprimé avec des mots, personne ne peut se fier aux apparences. L’important est ce que chacun veut dire avec son masque et que
cela soit dit à quelqu’un.

À l’instar d’un jeu de pousse-pousse avec sa case vide qui donne du jeu pour permettre le mouvement des pièces, il faut, pour que la parole advienne, un espace de silence comme une page blanche dans le psychisme, où les pensées circulent et où des éléments nouveaux peuvent sans arrêt venir prendre place. La pensée se construit à partir de l’absence. Penser, c’est avant tout faire venir dans le champ de la conscience un objet absent. La possibilité de penser et de se concentrer dépend de l’expérience vécue par le jeune enfant, de sa capacité à intérioriser sans se laisser submerger par des angoisses primaires.
Au-delà du regard, les mots représentent les choses en leur absence.
Chacun pense avec des mots et communique sa pensée avec ces mots. Plus une personne a de mots à sa disposition, plus elle peut rentrer en véritable communication avec autrui. Par les mots, le poète crée une pensée originale pour évoquer le monde.
Parler mobilise l’intelligence par le fait de sélectionner des mots, parler implique aussi chacun à un niveau émotionnel. La façon dont on s’exprime est chargée de notre histoire, chaque mot énoncé appartient à la réalité extérieure, mais aussi à la réalité intérieure qui traduit notre être profond. Deux témoins d’une même scène relateront de façon particulière avec des mots différents ce qu’ils ont vu. Parler, communiquer engage chacun en tant qu’individu. Nommer le monde à travers sa propre réalité est une activité de création pour aller à la rencontre de l’autre.

Le démaquillage. Comme lorsque le spectacle fini, le comédien se démaquille et se change avant de repartir, le démaquillage fait partie intégrante du travail. Une personne est entrée dans la loge de théâtre, cette même personne en sortira avec la même apparence, mais je l’espère, enrichie intérieurement. Réaliser un masque que l’on a
élaboré soi-même, le nommer et l’enlever permet de se décentrer de ce masque et du thème abordé.
L’atelier « Masques peints », qui engage le visage et la peau, réintroduit le corps comme lieu de communication
préverbal. L’expérience particulière avec le masque va étayer les jeunes dont l’image du corps est perturbée, en instaurant un espace de narcissisme. L’aspect ludique, le rôle contenant de l’adulte vont engendrer une réparation et permettre à chacun de réinvestir son corps.

La constitution du book. En fin de séance, chacun réalise dans un cahier le croquis de son masque avec crayon de papier et crayons de couleurs, en prenant soin de noter le titre du masque et le texte du personnage créé.

 La métaphore comme principe pédagogique

En général, les angoisses et les conflits psychiques qui ne peuvent s’élaborer à un niveau conscient, se dissolvent dans le corps et le passage à l’acte. L’évitement de la frustration, le déni de la dimension intérieure, l’impossibilité, de reconnaître un malaise personnel, engagent régulièrement le jeune dans un conflit avec son entourage. Pour supporter cet état et assurer sa survie psychique, l’adolescent
développe une toute-puissance imaginaire. Il va falloir restaurer un chemin de passage entre le monde intérieur du jeune et la réalité extérieure. Le jeune va devoir sortir de sa toute puissance fantasmée (« je sais déjà ») puis apprendre à supporter le silence, la solitude.
Ce n’est seulement que lorsqu’il assumera le manque, l’absence, qu’il pourra développer une pensée personnelle.
Pour cela, il faut trouver, ce qui va « donner une forme négociable par la pensée à ce qui habituellement la dérègle » (1). Serge Boimare propose d’utiliser une médiation culturelle pour contenir et filtrer les angoisses, pour donner une structure aux émotions. Afin de garantir un espace de liberté où les pensées puissent s’épanouir, il faut que cette médiation ait suffisamment de force pour contenir les images mentales, le matériel cru, les émotions qui se dégagent du monde intérieur.
Serge Boimare travaille à partir des mythes, véritables médiateurs qui captent l’attention des jeunes, dans la mesure où les histoires abordées parlent avec force de sentiments et d’aventures les préoccupant. En s’emparant de ces histoires, le jeune peut aborder ses propres angoisses indirectement, leur donner forme et créer un point de référence de l’ordre du pensable pour ses futures pensées. Des thèmes touchant entre autres aux questions de la mort, de la sexualité, de l’anéantissement, de la culpabilité, de la transgression, répondent aux angoisses primaires. « C’est en ne mettant plus à l’écart les interrogations fondamentales et les inquiétudes premières que
vivent avec acuité ceux qui sont en échec dans les apprentissages,
mais au contraire en les intégrant par le biais d’une métaphore culturelle à l’objet de l’étude, que nous diminuerons le danger que certains croient courir en entrant dans un cadre où la loi, les repères, les limites ne sont pas négociables » (2).

Pour que les représentations mentales suggérées soient négociables par la pensée, la médiation doit respecter quelques règles. Le support de travail doit se situer à distance dans le temps et dans l’espace. Ainsi, en vertu d’une comparaison sous-entendue, chacun peut s’approprier
sans danger pour lui le contenu du travail. On peut comparer cela à l’observation d’une étoile de faible luminosité ; pour bien la voir apparaître, il vaux mieux regarder juste à côté les autres astres ; ainsi l’étoile souhaitée nous apparaît plus nettement à l’oeil. La médiation culturelle fonctionne par allusion, ce qui permet de dire des choses et
d’aborder des sujets sans toucher directement. Évoquer de front un problème pourrait violenter la personne et renforcer des mécanismes de défense. La métaphore respecte l’intimité de chacun tout en évoquant des choses graves.
C’est sur le même mode métaphorique qu’est mis en oeuvre le principe éducatif de l’atelier « Masques peints » sur le visage. Sous couvert d’un ailleurs et d’un autrui, le travail à partir des masques permet de traiter de problèmes liés à la réalité interne à chacun. Les masques, comme les mots pour les mythes et légendes, sont porteurs d’une grande charge affective. Ils peuvent rivaliser sans pâlir avec les démons intérieurs, résister ainsi aux angoisses primaires et oser rencontrer l’inconnu.

Pour que le pari de la métaphore fonctionne, il est essentiel que le cadre reste rigoureusement pédagogique et artistique. Les effets de la pratique seront proches d’un travail thérapeutique de base visant à étayer la personne en étoffant le narcissisme. Cependant, les jeunes suivis n’ont en général pas la maturité pour demander une aide et s’engager dans un travail psychologique. Si l’on souhaite relancer les processus d’apprentissage, si l’on veut espérer apaiser le jeune, il est nécessaire, tout en tenant compte des soubassements de la pensée liés aux pulsions, au chaos, d’avancer dans un cadre précis.
Les objectifs clairement annoncés aux participants sont d’ordre pédagogique : la recherche d’une expression de soi par une pratique artistique et la découverte de la culture à travers le monde multi-culturel des masques. Ils constituent, sans en avoir l’air, le premier stade d’une
mobilisation de l’effort et de la concentration nécessaires pour aborder les apprentissages de base
.

 L’étranger, une rencontre inévitable

L’expérience de l’altérité
Le travail dans le miroir permet une prise de conscience de
la distance qui sépare de l’autre, Autre en tant que autrui
mais aussi, Autre soi-même. Comme dans le stade du miroir décrit par Lacan qui correspond au moment où l’enfant intègre l’unité de sa personne et se différencie d’autrui, le jeune pourrait dire : « L’image que je vois dans le miroir, c’est moi, mais je sais que je ne suis pas réduit à cette image, elle ne fait que me représenter. » Il peut donc aussi dire : « L’image que je vois, c’est ce que voient les autres quand ils me regardent. Mon image me représente auprès des autres. ». Le jeune
accède ainsi à la différenciation de lui-même avec son image. Un écart se crée. Le jeune intègre l’altérité, il vérifie l’unité et l’intégrité de sa personne, il peut dire : « je », se situer par rapport à autrui et construire de ce fait une identité propre. Par les images produites dans l’atelier, chacun travaille sur la distanciation avec lui-même, sur la capacité à être unique et à assumer la séparation.

Ceci n’est pas « je »
Pour Arthur Rimbaud, « JE est un autre » (3). Ainsi ce que chacun peut percevoir d’autrui, ou de lui-même, n’est pas la réalité profonde de la personne mais une image qui le fait exister aux yeux des autres. « Je » est à une autre place, il est le sujet, son image en est l’attribut qui le définit. Ainsi l’âge, le sexe, la couleur de la peau mais aussi le langage
sont des attributs qui constituent une image du sujet, l’identifient et permettent de rentrer en communication avec lui. Ce qui nous définit n’est pas la même chose que notre être. Car nous évoluons dans le temps, dans l’espace et dans une culture. Quoi de commun entre le petit bébé qui joue avec sa peluche, l’homme qui opère dans un hôpital
et le vieil homme qui cultive son jardin, si ce n’est son être, ce que Jacques Lacan appelle le « Sujet ». Il différencie le Sujet du Moi : le Sujet, invariant, est la qualité d’être ; le Moi, quantifiable, se modifie au fil du temps (le bébé, l’homme, le vieil homme). Le Moi est l’image du sujet qui assure une fonction de médiation entre le Sujet et la réalité.
Par ailleurs, ce Je est bien difficile à cerner, il est un autre qui reste un inconnu pour l’éternité car il englobe à la fois ce que l’on connaît de soi mais aussi ce que l’on ignore, à savoir la part inconsciente qui nous habite. De la même façon que l’image dans le miroir n’est pas la personne – à l’instar de Magritte, on peut dire « Ceci n’est pas je », « Moi » n’est pas « je ».

 La peur de l’étranger

L’étrange perturbe, l’étranger fait peur. Le train fantôme dans les fêtes foraines attire, car il replonge dans des angoisses archaïques liées à la peur du vide, de l’obscurité, des monstres. Le monde de l’inconnu présente un risque : celui de s’y perdre et de ne plus s’y reconnaître.

Naturellement dans le cadre d’une bonne relation, l’enfant en grandissant différencie le familier de l’étranger, il assume l’absence de sa mère, n’est plus en danger lorsqu’elle s’en va et peut supporter de rencontrer des étrangers.

Il reste cependant des expériences qui déclenchent chez tout un chacun panique ou angoisse lorsque brutalement nous sommes face à de l’inconnu, ou à un intrus. Freud parle de l’inquiétante étrangeté qui renvoie simultanément à du familier et à de l’étranger. Un trouble s’installe, car une situation vécue tranquillement se transforme subitement en source d’angoisse. Le malaise est d’autant plus
fort que ce que l’on rencontre alors à l’extérieur de nous nous renvoie à de l’intime émanant de notre psychisme. Certains éléments de notre inconscient apparaissent à un niveau conscient, et par leurs aspects irrecevables déclenchent un conflit mettant en jeu l’intégrité de la personne. Pour apprivoiser ces représentations, il est nécessaire de
repérer cette part étrangère afin de se l’approprier, de l’identifier et de s’en détacher.

Il peut arriver dans l’atelier « Masques peints » que , face à son image peinte, quelqu’un soit en prise à de l’inquiétante étrangeté. L’adulte (et on comprendra ici l’importance du cadre et du fait que le référent ne soit pas lui-même maquillé mais garde son aspect normal) doit contenir et accompagner la personne dans la rencontre avec cet autre soi-même qui fait peur, pour que petit à petit les affects prennent une forme négociable par la pensée. La question ici n’est pas d’aboutir absolument à la réalisation d’un masque parfait, mais plutôt d’être attentif pendant la transformation afin de repérer ce qui se passe pour pouvoir mettre des mots sur les émotions, et humaniser ce qui au départ apparaissait inhumain. Comme dans certains rites, le masque dans l’atelier permet
d’extérioriser l’étranger insaisissable qui se niche à l’intérieur de nous. L’acteur japonais dans le théâtre Nô symbolise avec force ce processus ; à un moment donné du spectacle, il se tourne et, dos au public, change de masque. Il apparaît alors avec un masque effrayant qui
met en scène les profondeurs secrètes de l’esprit du personnage.
Le masque révèle l’âme d‘un mort ou d’un démon dont le personnage n’arrive pas à se détacher. Le théâtre peut parfois déclencher un effet cathartique sur les spectateurs qui vont ainsi se libérer de conflits intérieurs. Dans l’atelier, la production de multiples masques permet
d’accéder à un autre soi-même qui véhicule de l’étrange et perturbe parfois.

L’étranger pour aborder l’étrange
Pendant l’atelier, chacun s’empare d’un « Autre imaginaire » pour se trouver. Chaque thème sera l’occasion d’un voyage à la découverte d’une culture, à la rencontre d’hommes et de femmes qui fabriquent, portent des masques afin d’accéder à la compréhension d’euxmêmes.
Les jeunes vont apprendre qu’ailleurs, d’autres ont fait ou font encore cela. L’ancrage dans les civilisations donne une assise à l’atelier, permet à chacun de bâtir des repères. La transmission des us et coutumes nourrit l’imaginaire, répond à des interrogations fondamentales. Les
documents, les personnages choisis vont permettre à chacun de s’identifier et de s’approprier une partie de l’histoire abordée. Comme de véritables totems, ces modèles identificatoires sont porteurs de sens ; ils renvoient à la question des origines par le biais des ancêtres, à celle de l’étranger par la différence qu’ils incarnent. Le passage par
un thème permet d’attribuer à l’autre – qui est à l’extérieur de soi – les angoisses vécues, provenant en réalité de son intimité.

L’étranger donne la possibilité à l’étrange de se représenter ; inquiétudes, angoisses, agressivité trouvent alors un chemin pour se dire et s’atténuer. Sous couvert d’un ailleurs dans le temps et l’espace, les jeunes de l’atelier peuvent se confronter à des questions essentielles parfois douloureuses. Certaines images en décollant du Sujet ne sont plus une entrave à la liberté de la personne, mais viennent enrichir le Moi et mettre de la souplesse dans le rapport que l’on entretient avec soi. ■

Notes :
1- 2 - Serge Boimare, L’enfant et la peur d’apprendre, Dunod, 1999.
3 - Arthur Rimbaud, Lettre à Paul Demeny, Charleville, 15 mai
1871.

Florence Chantriaux est professeur technique à la PJJ, membre du réseau pratiques culturelles et responsable national du groupe danse comtemporaine des Ceméa.



31/10/2001
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