21 août 2008
Editorial de la revue VST 97 : "Les Mais 68"
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D’ici peu, ceux qui ont vécu Mai 1968 ne seront plus là pour en dire quelque chose ; mais il est encore temps ! Cet avertissement de notre ami Philippe Aigrain (1) doit nous aider. Il est encore temps de combattre l’amnésie et le mensonge sur le sens de cette charnière de notre histoire. Même si chacun des acteurs - adolescents ou jeunes adultes de ce temps, qui ont entre 55 et 75 ans aujourd’hui - ne peut en donner qu’un témoignage partiel ou partial, ce ne peut être pire que l’impudeur cynique qui utilise les événements de cette année-là comme repoussoir de notre modernité.

Notre ancien candidat à la présidence de la République a même parlé de « liquider » l’héritage de Mai 68. Désormais élu, il devra veiller à ses impulsions liquidatrices c’est-à-dire meurtrières, de notre histoire, qui est aussi la sienne. Cette impulsion a déjà eu lieu et les révoltes de Mai 68 dans le monde ont été immédiatement « liquidées » : souvenez-vous de l’assassinat de Martin Luther King et de celui de Robert Kennedy cette année-là ; de la mort des 300 étudiants désarmés de Mexico, à la veille de jeux Olympiques déjà salis par leur pays d’accueil (qui a boycotté ces jeux ?) ; des tanks de Brejnev sur Dubcek et le Printemps de Prague. Ne parlons pas des dictatures latino-américaines et de l’exécution de Guevara, enfant perdu du castrisme, ni des milliers de morts vietnamiens et américains pour une guerre inutile lors de l’offensive du Têt. Il faut donc se rappeler que le monde était coupé en deux par des impérialismes et que la guerre mondiale n’était pas terminée mais déplacée. L’héritage honni de 68 serait-il la nostalgie de cette partition mortifère face à une mondialisation aujourd’hui multipolaire ? Serait-il le regret des autoritarismes étatiques et familiaux qui ont envoyé tant de générations dans des luttes coloniales meurtrières salissant et humiliant « vainqueurs et vaincus » ? Regret des entreprises où était interdite l’activité syndicale (2). Regret d’une société qui interdisait la moindre expression autonome : souvenez-vous donc de la télévision aux ordres, comme en Chine ou à Cuba aujourd’hui, avec le général-président qui soliloquait devant son peuple enfant. Société qui criminalisait les déviations sexuelles, l’avortement, la contestation politique (telle l’objection de conscience, passible de tribunaux militaires et non civils). Qui censurait les audaces culturelles sous prétexte de protéger une jeunesse immature (sauf pour combattre) jusqu’à 21 ans ! Qui avait si peur de son propre passé que l’histoire de Vichy devait rester méconnue - comme le honteux pacte germano-soviétique -, mise à part la légende dorée de la Résistance, autour des héros De Gaulle et Moulin. L’interdiction de programmer à la télévision le formidable documentaire de Marcel Ophûls (3), Le Chagrin et la pitié, dura de 1969... jusqu’en 1981 ! Censure collective sur la collaboration antisémite, comme la rafle du Vel d’Hiv (la police française, en 1942, envoya à la mort 13 000 juifs parisiens dont 4 000 enfants), puis sur l’ensemble de la Shoah, et les meurtres en masse en URSS et en Europe. Un slogan idiot (pour moi-même) comme « CRS... ss ! », s’adressant à la police républicaine, trahissait le dévoiement d’une mémoire mal transmise mais visait aussi son usage illégitime : les meurtres d’émigrés algériens pacifiques en 1961, puis de militants CGT au métro Charonne en 1962, sur ordre du préfet Papon (si tardivement jugé).
Il faut interpréter les événements de 1968 comme une insurrection imprévue de la jeunesse contre les censures inconscientes et les mensonges volontaires des parents et de la société de ce temps héritière de l’après-guerre : mensonges politiques, sociaux, religieux, familiaux, sexuels, pédagogiques, qui étaient devenus intenables.
Le Mai français a eu ses particularités : peu de violence réelle (4), contrairement aux tragédies contemporaines, grâce à la retenue du Premier ministre Pompidou et du préfet Grimaud, ainsi que des leaders étudiants et syndicaux ; débauche de parolisme d’assemblée ; jonction avec des revendications ouvrières (idéalisées) ; plus grande grève générale depuis 1936 ; ouverture multidimensionnelle critique aux figures d’autorité (qui ont mystifié une psychanalyse conservatrice) (5). Mélange, enfin, de revendication responsable et de liberté festive. La fête, mise en musique, s’est achevée sous les étoiles du festival anglais de Wight en août 1970 avec Jimi Hendrix, Miles Davis, Léonard Cohen...
Malheureusement, pour cette génération dont je fais partie, cette insurrection libertaro-communautaire s’est faite en mélangeant les langages piégés du libéralisme comme du communisme, qui étaient les seuls langages disponibles. Le discours hédoniste de 1968 n’a pu résister aux logiques de la consommation qu’il dénonçait. Le discours du lien communautaire n’a pu transcender ni les logiques de classe pourtant défaites par l’évolution économique, ni l’individualisme égo-centrique qui en sera le sous-produit pervers. Le discours révolutionnaire est resté souvent enfermé dans la novlangue léniniste, malgré la méfiance de leaders comme Daniel Cohn-Bendit et malgré la recherche d’alternatives dans le tiers-monde pour échapper aux affrontements binaires. L’action révolutionnaire - avec une remarquable production plastique - empruntait trop aux symboles de 1789 ou de la Commune de Paris (inutiles barricades) et cherchait vainement sur terre, en Yougoslavie, à Cuba ou en Chine, l’incarnation de rêves vite déçus par des pères Ubu planétaires. Ces discours d’émancipation, toujours combattus par les conservatismes un instant déstabilisés, laissent pourtant leur trace comme météores d’espérance : une autre vie est possible car imaginable.
Il reste des slogans à replacer dans leur contexte : il est interdit d’interdire... pour le plaisir d’interdire ! Faites l’amour pas la guerre... du Vietnam ou d’Algérie !
Il reste une révolte salubre contre les évidences instituées de l’école autoritaire, de la famille patriarcale, de la sexualité machiste, du sexisme ordinaire, de toutes les classes de pouvoir si bien repérées par Michel Foucault dans leurs mécanismes historiques d’entretien et de reproduction, loin de toutes les idéologies sociobiologiques qui les justifient. La jeunesse de 1968 ne voulait pas conquérir le pouvoir mais le partager autrement. Idéal citoyen.
Les utopies éducatives et thérapeutiques s’y sont vite reconnues et leurs professionnels en ont profité pour repérer les inerties et impasses de leurs rôles et se ressourcer. Des communautés urbaines ou rurales sont nées aux côtés d’écoles alternatives. Des lieux de vie ont abrité des enfants en marge. On se souviendra encore du festival d’Avignon en juillet 1968, où banderoles rangées après le retour des autorités casquées et des bien-pensants, nous avons entouré Judith Malina et Julian Beck. Leur Living Théâtre avec Paradise now nous offrait sa contre-culture artistique et politique, dénonçant la guerre depuis sa communauté pacifiste nomade (6). Comme avec le fulgurant Fire du Bread and Puppet de Peter Schumann, les rapports politiques entre scène et salle étaient subvertis. L’utopie transforme acteurs et spectateurs lorsqu’elle est une expérience vécue de l’ultime, renouvelable mais pas dépassable. Peut-être comme les Grecs athéniens du Vè siècle avant notre ère regardaient, avec Antigone, le nouveau théâtre rituel de Sophocle.
Nous sommes aujourd’hui dans un autre monde. Les éphémères « événements de 1968 » - les mais multiples - ont incarné irréversiblement un changement d’époque. Après les « Trente (années) Glorieuses », seraient-ce les « trente piteuses », comme ironise Patrick Rothman dont il faut saluer la fonction de témoin (cf. son dernier opus télévisé, 68, le 8 avril à 20 h 50 sur France 2) (7) ? L’univers des deux blocs s’est fragmenté, les utopies politiques sont tombées avec leur mur de Berlin, les dictatures sont apparues nues et crues, les politiques aussi avec leurs semblants démagogiques, les démocraties fragiles devant lobbies et corruption, le capitalisme financier devenu insaisissable. La manipulation des images est formidablement démultipliée, nichée jusque dans nos portables qui ont remplacé les transistors. Les rêves totalitaires, aujourd’hui incarnés par le terrorisme religieux islamique, montrent leur pérennité paranoïaque mais déterrito-rialisée. La lutte des classes est spatiale, désormais dans les banlieues et les périphéries du premier monde. La guitare de Hendrix résonne encore, « samplée » sur l’Internet qui incarne des rêves communautaires virtuels. La poésie renaît sous le rap...
L’utopie éducative des CEMEA et de l’Éducation nouvelle demeure intacte car elle propose d’allier liberté et action transformatrice du sujet à des œuvres nouvelles. Un monde désillusionné mais pourvu d’idéal et de sens reste toujours à construire et à partager.

SERGE VALLON

Notes
1. Philippe Agrain est informaticien, militant et spécialiste de la propriété intellectuelle de l’information, auteur de Cause commune, Fayard, 2005. www.causecommune.org
http: //paigrain.debatpublic.net
2. En 1968, le simple défilé-promenade syndical du 1er Mai était interdit depuis quinze ans (cf. C. Fauré, op. cit. dans note 7) !
3. Fils du cinéaste Max Ophùls, né en 1927 en Allemagne de mère allemande, émigré en 1933 en France, puis aux États-Unis en 1940, il est le contemporain de cette histoire et aussi réalisateur de fictions et documentaires : Munich (1967) jusqu’à Hôtel Terminus : Klaus Barbie et son temps (1988). Le chagrin et la pitié, chronique d’une ville fran
çaise sous l’Occupation
(1968) fait parler, autour du quotidien de Clermont-Ferrand, gens ordinaires, bourgeois, occupants allemands comme résistants modestes, dont les dénégations ou les vérités éclatent enfin au grand jour. Avec Harris et De Sedouy, producteurs du film, Ophüls avait été licencié de I’ORTF, aux ordres du gouvernement, le patron de cet organe de propagande -ancien résistant- disant que le documentaire « détruisait les mythes dont les Français ont encore besoin » (sic) ’.
4. On regrettera trois morts : le lycéen Gilles Tautin, noyé à Flins, l’ouvrier Pierre Beylot, tué par un CRS à Sochaux, et l’accident d’un commissaire à Lyon.
5. Le livre stupide de Bêla Grunberger (avec J. Chasseguet-Smirguel, sous le pseudonyme d’André Stéphane) - L’univers contestationnaire -réduit la contestation étudiante à une régression anale. Lacan lui même promet une révolution circulaire et immobile. Il se trompe aussi politiquement, malgré ou grâce a son gendre maoïste.
6. Après Brook et Wilson, et d’autres comme le Théâtre de l’Acte de Michel Mathieu et Mamadi Kaba à Toulouse, ils ont des héritiers aujourd’hui, tel le Footsbarn Théâtre.
7. On peut revoir le film de W. Klein Grands soirs et petits matins et lire P. Rothman : Mai 68 raconté à ceux qui ne l’ont pas vécu, Paris, Le Seuil, 2008. On lira aussi de la sociologue Christine Fauré : Mai 68, jour et nuit, Paris, Découvertes Gallimard, 2008, et Mai 68 en France, la révolte du citoyen disparu, Paris, Le Seuil, 2008.




Article extrait de VST n°97 - Dossier : Habiter

21/08/2008
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