3 mars 2009
La p’tite dame ( Monique Besse )
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La retraite, j’y suis rentrée en fanfare. Accompagnée par le signal de l’ambulance qui m’emmenait à l’hôpital, inanimée. C’était une nuit de premier janvier. Tout commençait bien mal. Cette première année se passerait en soins, opération, rééducation, convalescence. Ce n’est que plus tard que je compris que la maladie m’avait en quelque sorte protégée des affres des débuts de la retraite.

La maladie, les nombreuses occupations qu’elle génère (visites et examens médicaux notamment), l’intérêt voire l’admiration qu’elle suscite, tout cela me dispensait d’avoir à affronter cette période d’entre-deux, entre le surmenage et le vide, moment d’incertitude, de doute, voire de dépression pour certains. Moi je n’avais pas à m’interroger sur mes activités et mon organisation, mon programme de soins et de repos étant tracé, je n’avais qu’à le suivre.
On ne prépare pas sa retraite
Les difficultés souvent observées du passage à la retraite révèlent l’inanité de la formule « préparer sa retraite ». Celle-ci est par définition une formule de non-retraités « inexpérimentés » et pourtant elle s’impose. En particulier, aux « pré-retraités », qui se sentent soumis à cette obligation morale. La même formule servira plus tard à expliquer les difficultés rencontrées par les retraités par un manque de préparation.
Préparer sa retraite ce serait donc prévoir ce que l’on veut faire, s’informer et prendre les dispositions qui permettront de passer à l’action dès que l’on sera « libre ». Clé de la réussite, c’est un tout ou rien : ou l’on a préparé sa retraite et on peut la « réussir » ; ou l’on est condamné à errer aux côtés des autres imprévoyants et indécis, proies de l’oisiveté et de la dépression…
Pourtant, cette formule illusoire ne protège nullement d’affronter la question cruciale de l’usage de soi, de sa vie, de sa liberté, à la lumière cruelle de la perte des repères sociaux qu’apporte le travail : l’appartenance à une collectivité avec ses rythmes et ses rites quotidiens, et parfois la reconnaissance et le statut qu’elle confère… Cette formule fait écran au fait que loin d’être un paradis, la retraite est une période comme les autres. C’est-à-dire aléatoire et donc largement imprévisible. Pourquoi serait-elle à l’abri des aléas qui font la trame de nos vies ? Je projette un voyage et je suis obligée de l’annuler, je veux me marier avec un tel et je découvre que c’est d’un autre que je suis amoureuse, je pense faire une carrière dans un domaine et une rencontre, une opportunité me réorienteront autrement, etc. Que serait d’ailleurs une vie qui ne serait que le déroulé d’un programme établi à l’avance ?
De plus, il n’y a aucune raison pour que la retraite soit une meilleure période de la vie. Nous entrons là au contraire dans une fragilité liée à l’âge, à l’occurrence plus fréquente des maladies, des deuils, des difficultés, les nôtres comme celles de l’entourage. La préparation à la retraite est en fait un déni de la probabilité de ces réalités. Il faut le dire, la retraite n’est pas un long fleuve tranquille. C’est en soi un travail qui demande intelligence, sens de l’observation, et comme toujours, un peu de ruse – cette capacité à savoir louvoyer entre les obstacles – ainsi que la force de supporter les désillusions et d’en tirer de la solidité.
Le facteur temps libre, qui semble être le trésor même de la retraite, est surestimé : les retraités n’ont de cesse d’occuper leur temps, de remplir leur agenda et de retrouver leurs anciennes occupations, de faire valoir les compétences acquises dans le champ professionnel : le menuisier menuise, l’éducateur éduque, le psychanalyste continue à prendre des patients… Le temps libre comme facteur de renouveau, d’entrée dans une nouvelle vie, plus créatrice, est un leurre. Rares sont ceux qui s’impliquent durablement dans une nouvelle activité où ils feraient enfin « ce qu’ils n’ont jamais eu le temps de faire » !
Bienheureux ceux qui, n’attendant pas de changement fondamental de la retraite, persistent à faire ce qu’ils ont toujours aimé, avec les coudées un peu plus larges. La plupart, même s’ils ne sont pas animés par les passions antérieures, continuent à rechercher ce que leur donnait le travail : un cadre, le plaisir de la tâche accomplie, la reconnaissance, un sentiment d’utilité sociale, voire un peu d’argent en plus.
D’autres peuvent ressentir le temps libre comme vide ; après le travail, il devient alors la nouvelle figure de l’aliénation. On peut en effet considérer que le sentiment intérieur de liberté n’a de sens que mis en perspective avec autre chose, avec un autre état qui relèverait lui de la contrainte ordinaire ou de la répétition des tâches quotidiennes. Le sentiment de la liberté s’épanouit sur un fond, il lui faut un régime de différences. Le temps libre peut alors être ressenti comme tel et « servir » à un projet quel qu’il soit, y compris celui de ne rien faire !
Le mythe du senior
C’est sans doute à cause de cette peur du vide que nous recherchons l’activité (ou comme l’on dit, « à s’occuper »), ce à quoi l’entourage nous encourage vivement. Parfois trop. La catégorie du senior importée des pays anglo-saxons fait partie de la nouvelle mythologie de la société. Le senior, tel qu’on peut le voir illustré dans les nombreuses publicités qui le mettent en scène, est un être en pleine forme, souriant, bronzé, sportif (excellent randonneur et golfeur), voyageur, affairé mais disponible (notamment pour ses petits-enfants), aisé et consommateur averti. Toujours prévoyant, il fait des placements, a une assurance vie, une mutuelle complémentaire et on le voit même, sur fond de coucher de soleil et de musique paisible, organiser ses obsèques. Il est résolument moderne, acquiert des appareils photos sophistiqués et des ordinateurs. Il est informé des questions médicales et adopte une conduite préventive, surveille son alimentation et consomme des vitamines. Il a un réseau familial et social important dans lequel il a une utilité incontestable. Le senior idéal tel que nous le peignent les publicités de la télé n’a évidemment pas de problèmes d’argent. Les autres, les pauvres, devront être ingénieux, chercher et trouver les activités gratuites ou se dévouer à une cause.
Les femmes, elles, sont souvent convoquées au « grand maternage » intensif, activité à laquelle elles adhèrent plus ou moins selon qu’elle comble ou non leur désir d’être de nouveau aimées (en tant que « mères » à défaut d’autres amours) et d’être reconnues comme indispensables. Il s’agit pourtant de la génération qui a lutté pour la reconnaissance de ses droits et de ses libertés, qui a proclamé son désir d’échapper au carcan familial et aux tâches assignées par l’appartenance au genre féminin…
Les activités du senior en pleine possession de ses moyens physiques et intellectuels restent donc mesurables, comptables selon les catégories du monde des « actifs ». Notre entourage nous estime à l’aune de cette mesure pour s’assurer que nous ne sommes pas (encore) des « vieux ».
Les vieux en effet incarnent la figure de l’inactivité et de la dépendance. Ils succèdent aux seniors. Comment se fait le passage du senior au vieillard solitaire, accablé d’infirmités diverses et que l’on doit assister pour assurer sa survie ? Ce passage ne concerne-t-il que les imprévoyants, les seniors peu sérieux qui n’ont pas été suffisamment préventifs ? Ou alors comment expliquer que le senior en majesté devienne ce vieillard dépendant ?
Peu de réponses nous sont données… D‘autant moins, me semble-t-il, que l’image du senior hyperactif est survalorisée. Si celle-ci était plus proche de la réalité, peut-être pourrions-nous comprendre que le senior n’est pas plus séparé du vieux qu’il ne l’est de l’adulte, de même que celui-ci n’est pas séparé de l’adolescence et de l’enfance. Il suffirait d’accepter que la vie est complexe et composite, et que le temps ne se déroule pas de façon linéaire, ni par étapes successives qui s’effacent une fois passées. Freud nous l’a appris, l’inconscient ignore le temps, ce que nous révèlent les rêves. Et Lacan, après lui, nous dit que la pulsion ne connaît ni printemps ni automne.
Il serait donc utile de revoir les catégories avec lesquelles nous pensons le vieillissement et ses différentes étapes ainsi que leurs critères d’évaluation.
Penser et lire l’activité et la dépendance autrement
Ainsi notre vision « matérialiste » et comptable de l’activité est un obstacle à penser la complexité de l’activité humaine – et notamment celle de la vieillesse –, qui peut être sans résultats ni utilité sociale. Cette vision est elle-même sous-tendue par le lien qui existe entre les notions d’activité et d’autonomie d’une part, et de passivité et de dépendance d’autre part. La perte d’autonomie nous rendrait à la fois dépendants et passifs.
C’est certainement cette peur de la dépendance qui est un obstacle à penser autrement l’activité des vieillards. Pourtant, qui nierait que le bébé est actif alors même qu’il est dépendant des soins que nous lui donnons ? Qui ignore aujourd’hui que le bébé est une personne ?
Le vieillissement est perçu comme une diminution puis comme une chute (retomber en enfance), et non comme un possible apprentissage à partir des limites nouvelles. Pourtant, celui-ci existe certainement. Apprendre à faire avec ses limites demande un énorme travail ; perdre l’usage d’une capacité oblige à acquérir des stratégies de contournement ou de remplacement. Et ces apprentissages, s’ils sont difficiles et ne vont pas sans l’aide d’autrui, sont aussi des périodes de conquête, voire de joie. J’en ai fait l’expérience en réapprenant à marcher après quelques mois de paralysie. En passant à quatre pattes, puis à deux, j’ai éprouvé une grande exaltation et cela m’a fait penser à ce que pouvaient ressentir les bébés quand ils apprennent à marcher. Je ne souhaitais pas être performante, ni même retrouver mes capacités antérieures, je m’efforçais seulement, avec difficulté, de mettre en œuvre ce qu’un jeune kinésithérapeute encore en formation me proposait comme possible. Et il était non seulement efficace mais porteur d’un optimisme qui me soutenait.
Il faut aussi savoir aborder les « micro-activités » des personnes dites limitées. J’ai été admirative de lire un jour dans un mémoire d’éducateur le lent déchiffrement auquel s’était livré son auteur en constatant que la personne handicapée qu’il emmenait à la piscine consacrait un long temps à passer ses doigts sur les bords de la piscine. Il s’était demandé ce que pouvait ainsi « lire » cette personne et il avait à ses côtés fait les mêmes gestes pour éprouver les sensations de cette lecture. Il fallait d’abord avoir l’idée créatrice que ce geste pouvait être
une lecture, c’est-à-dire qu’il signifiait quelque chose. Il fallait aussi qu’il renonce à tenter de lui enseigner l’usage de la piscine tel que nous le concevons ; un espace pour se détendre, flotter ou nager.
Les éducateurs spécialisés apprennent à considérer les activités sous un autre angle, bien éloigné des critères de performance et d’utilité. Cela leur permet d’approcher l’univers des personnes différentes et de découvrir des formes d’activité là où on ne voyait rien. N’est-il pas mieux de voir quelque chose plutôt que rien ? De s’attacher aux signes que les autres humains ne disposant pas des mêmes outils nous envoient ? Les personnes âgées ne peuvent-elles bénéficier là où elles sont, dans leur famille ou dans les institutions, de cette attention sensible, témoignage que nous les considérons comme d’autres humains, à comprendre ? Il est à la mode d’aller au musée du Quai Branly voir et peut-être comprendre les manifestations des cultures « premières », ne peut-on également porter un regard non condescendant ou méprisant sur la culture « dernière » ?
Les vieux ne sont pas petits
La vieillesse est considérée comme un rétrécissement : nous voilà devenus des petits vieux, appellation qui sous des apparences de gentillesse cache un certain mépris. Il y a les petits vieux. Et en très petit nombre, les grands hommes qui vivent vieux sans trop décliner, et qui demeurent grands, faisant ainsi l’admiration de tous. Ils nous rassurent aussi sur notre propre capacité à vieillir sans être diminués. Prendre de l’âge sans vieillir et peut-être même sans mourir est certainement un rêve fort commun.
Pour ma part, j’ai vivement réagi le jour où à l’hôpital on m’a appelée « ma p’tite dame » : l’infirmier qui m’avait ainsi dénommée a été choqué quand je lui ai dit que je n’étais pas sa petite dame. Il ne savait pas mon nom, a-t-il allégué. Je lui ai fait remarquer qu’il pouvait tout simplement me dire Madame. Curieux non qu’il n’y ait pas pensé ?
Le vieillard est petit, diminué. La gamme des sentiments et des attitudes que l’on a à son égard s’appauvrit jusqu’à la caricature de la fausse compassion joviale. Les petits vieux et vieilles doivent supporter cette minoration constante au moment même où ils ont besoin d’être appelés à grandir, à se redresser, à grandir encore pour affronter l’étape ultime de la mort. Ils ne sont ni à ceux qui s’en occupent (« ma p’tite dame ») ni dans cette fausse distance qui les fait autres, tout autres (« la p’tite dame, elle a bien mangé sa p’tite soupe).
Abandonner les clichés et changer
les pratiques
D’avoir fait l’expérience précoce de cette diminution (en soi et aux yeux d’autrui) dont sont victimes les personnes vieillissantes, d’avoir été malade, victime d’une infirmité temporaire, pendant cette première année de retraite m’a permis d’anticiper les problèmes que nous aurons à affronter en vieillissant, à des degrés divers et sous des formes largement imprévisibles. Faire l’expérience de la maladie permet d’entrevoir le statut de la vieillesse qui est occulté par la figure du performant senior.
Faire l’expérience de la maladie force aussi à accepter la dépendance sous ses aspects positifs de ressource et de communication. Il faut tenir à distance ce mythe de l’autonomie dans une société qui tend à nous transformer en atomes et nous encourage à nous dispenser de la solidarité et de l’interdépendance à coup d’équipements de plus en plus coûteux et au prix de l’appauvrissement du lien social.
J’estime que mon travail de senior ne consiste pas uniquement à continuer l’activité antérieure, ni même à acquérir des savoirs et des compétences supplémentaires. Cela, certes, peut se faire et je le fais avec plaisir.
Mais ces dernières années, j’ai eu à découvrir un monde nouveau, complexe, où les épreuves sont en même temps des découvertes, apportent des savoirs sur soi et les autres, font expérimenter des sensations et des sentiments différents. À la fois distanciée du senior comme du vieillard, ces deux représentations extrêmes, j’ai travaillé dans un entre-deux qu’il m’a fallu habiter et construire. De la même façon qu’il m’avait fallu construire l’existence antérieure et sans être forcément plus sage.
Vieillir, c’est entrer dans un nouveau pays dont il faut apprendre le langage. Le rapport au temps et à l’espace, le rapport au corps et à autrui, tout se modifie de façon saisissante ou au contraire à peine perceptible. Les raccourcis et les stéréotypes ne servent à rien dans cette exploration. Il y faut comme toujours de la curiosité et du temps. Une autre forme de travail en somme !
Il y a aussi le souhait de rendre compte de ce nouveau voyage et de contribuer avec d’autres à façonner une autre sensibilité aux questions que pose la prolongation de la vie pour un nombre sans cesse croissant de personnes. Un regard purifié des clichés et proche de l’expérience me semble nécessaire, afin d’améliorer le rapport aux personnes vieillissantes dans les différents milieux de vie qui sont les leurs. Seniors, abandonnez un moment vos vélos d’appartement et autres activités pour participer à ce travail !
Monique Besse
Ancienne directrice de l’école d’éducateurs
des cémea à Aubervilliers





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