Manifeste pour l’hospitalité

Autour de Jacques Derrida - Sous la direction de Mohamed Seffahi et avec la participation de M. Wieviorka, Paris, Paroles d’Aube, 1999, 163 p.

Connaissez-vous le terme d’hospitalité ? Ne cherchez pas ! Vous ne le trouverez ni dans le Larousse, ni dans le Robert, et aucun logiciel sérieux ne vous l’acceptera sur quelques ordinateurs que ce soit. Et pourtant, il résume bien à lui seul cette double tendance qui nous habite en même temps, celle qui nous invite à accueillir l’autre, et celle qui nous pousse à la méfiance envers qui nous est étranger. Accueil et rejet, sourire et crainte, bonheur de recevoir et souci de se protéger.
« Accueillir, c’est accepter le débordement, c’est accepter que l’autre fasse loi chez moi. En ce sens, l’hospitalité pure porte en elle une menace. »
Et pourtant, en suivant l’enseignement de Jacques Derrida, seule une hospitalité comme principe suprême peut désarmer le soupçon : « Une hospitalité sans condition n’est rien d’autre qu’une rencontre avec l’Autre. »
Et cela, je l’ai compris surtout en fréquentant les gens « venus d’Orient ». « Bienvenus ! », nous disent-ils, et leurs souhaits s’accompagnent d’un rafraîchissement, d’un fruit, d’un café ou d’un thé à partager selon les heures de la journée, selon ce qu’on a sous la main. Vous vous arrêtez sur la route : ils surgissent tout à coup, comme venus de nulle part, vous tendre quelque chose. Et vous croyez que c’est pour vendre, alors qu’ils sont seulement venus vous souhaiter la bienvenue. La vente, si vente il y a, ce sera pour tout à l’heure, dans une autre phase que l’accueil. Et si j’ai mis sur ma porte en français, en arabe, en chinois, cette exhortation de bienvenue, c’est en souvenir des mille accueils que j’ai pu recevoir dans ma courte vie.
Et je comprend à travers ma lecture pourquoi je suis aussi si passionné par l’éthique. L’éthique, à l’instar de l’hospitalité, est le « je » qui accueille l’autre sans rien imposer, sans préalable. Accueillir quelqu’un, c’est « être prêt à être surpris par le visage de l’autre [...] L’éthique, comme l’hospitalité, soutient l’accueil du surprenant contre la cécité idéologique. Peut-être le travail social doit-il aujourd’hui faire de la place, au sein de ses pratiques et de ses recherches, au respect de ce surprenant, de cet aléatoire ».
Je me souviens avec force de cette phrase de Levinas : « L’autre, j’en suis responsable à partir du moment où je l’ai rencontré. » Et cette responsabilité n’est pas facile à assumer. Surtout quand la notice à remplir à l’accueil, telle que l’administration la propose, est rédigée dans un langage qui constitue les éléments d’un piège à tous les niveaux, à vous faire fuir immédiatement si les conditions qui vous ont poussé à demander l’hospitalité n’étaient pas si impérieuses.
« Dans l’hospitalité, sans condition, l’hôte qui reçoit devrait, en principe, recevoir avant même de savoir quoi que ce soit de l’hôte qu’il accueille. L’accueil pur consiste non seulement à ne pas savoir, mais à éviter toute question au sujet de l’identification de l’autre, son désir, ses règles, sa langue, ses capacités de travail, d’insertion, d’adaptation. »
Tiens, tiens ! Voilà qui devrait donner du grain à moudre à ceux qui vont « accueillir », selon la loi du 2 janvier 2002. Travailleurs sociaux, mes collègues, de quel côté sommes-nous ? Celui des accueillants, ou celui des contrôlants ? Où se trouve notre responsabilité vraie ?
Lisez, mes collègues. Lisez ces pages ! Entrez dans le débat et questionnez-vous. Méditez l’histoire de Daru, l’institution telle qu’Albert Camus la raconte dans L’exil et le royaume. Et peut-être serez-vous moins péremptoire devant le foulard, et toutes les certitudes « normatives » qui vous donnent à la fois bonne et mauvaise conscience. Et peut-être partagerez-vous cette idée en fin de parcours qu’on ne peut enfermer l’hospitalité dans une simple définition, qu’elle est, qu’elle reste, qu’elle restera toujours une question, et qu’il est donc essentiel que l’hospitalité soit indéterminée.

Jacques Ladsous


Article extrait de "Vie Sociale et Traitements n°81"

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  • Jacques Ladsous

  • 31/12/2003
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