Pourquoi le travail social ?

Définitions, figures, clinique Saül Karsz, éd. Dunod

Saül Karsz, philosophe et sociologue, animateur du séminaire « Déconstruire le social », nous livre un véritable essai, qui condense son élaboration du travail social. Le travail social manque de la théorie de ses pratiques. Ce constat est facile à vérifier du témoignage professionnel souvent englué dans l’anecdote. À vst nous y sommes sensibles au point d’avoir depuis longtemps appelé la rubrique témoignage : « Praticable » pour en souligner le caractère théâtralement construit ! Karsz relève le défi. Défi d’une définition d’abord, si on ne se contente pas de dire que le travail social est ce que font les travailleurs sociaux. Défi d’en nommer les formes qui le caractérisent : « charité », « prise en charge » et « prise en compte » sont les trois figures que repère Karsz. Historiques, elles sont contemporaines et doivent être distinguées. Une clinique concrète et singulière enfin du travail social est possible. L’auteur la conçoit comme transdisciplinaire, car elle doit nouer des dimensions psychiques, idéologiques, politiques et théoriques. Elle doit soutenir ce paradoxe, pour le travail social : « Neutralité impossible mais objectivité indispensable » !
On lira intensément cet ouvrage bref et dense, pour la qualité de ses références, pour ses critiques souvent incisives, par exemple sur les impasses de la charité comme ce « conservatisme compassionnel » promu par un conseiller du président américain Bush, qui s’était déguisé en miséreux pour tester des « lieux d’accueil » mal nommés. Par exemple sur le conservatisme de la revue Esprit incapable de voir les évolutions du travail social pendant un quart de siècle. On le lira aussi pour la cohérence de sa filiation poststructurale à la fois marxiste et psychanalytique (Althusser et Lacan). Sa pensée dialectique se revendique comme telle et ne refuse pas l’humour pédagogique : la société est-elle une « vallée de larmes » ou une « usine » à produire des « rapports sociaux » ? Le travail social produira, dans la matière première sociale, une interprétation justificative : une idéologie. Karsz insiste : « Appelons idéologie l’inscription des événements dans des chaînes de sens, sens qui a son tour enchaîne ceux qui s’y font prendre. » Le travail social est bien un « appareil idéologique d’État ». Il est là non pas pour construire des logements ou maîtriser la spéculation immobiliaire, même s’il produit secondairement des allocations, mais pour produire des représentations modifiées chez ses usagers. Il serait vain de s’y opposer ou de croire y échapper malgré la marge de liberté reconnue à chaque acteur. Ironie de Karsz : dans « le salon » du travail social on y cause de « subjectivité » de ceux qui n’ont pas de discours. « Si on trouve parfois des cas ou des situations simples, c’est parce qu’on ne s’en est pas occupé assez » (p. 54) ! Le terme d’idéologie n’est pas péjoratif et semble condenser chez Karsz ce que Bourdieu appelait « habitus » ou chez Foucault le terme de « discours », mais ces auteurs sont curieusement absents de ses références. vst est attentif à l’évolution de ces paradigmes idéologiques que contiennent les termes d’individu, de famille, comme ceux de fou, d’inadapté ou de déviant.
On verra que cette lecture prêtera à débats utiles, voire à des polémiques (par exemple sur le « fonctionnalisme » implicite qu’il attribue au travail social, qui est aussi rempli par exemple par la télévision et les médias ou le cinéma...). Cet ouvrage constitue un véritable effort de penser et d’articuler cet objet social trop souvent mal identifié, ce qui aggrave malentendus, conflits et fatigue chez les professionnels comme chez les usagers ou les commanditaires du travail social. Facile à lire par son style, il mérite d’être distingué et choisi pour prendre place dans la bibliothèque de l’honnête - c’est-à-dire lucide - homme du social. Il remplacera utilement bien d’ouvrages opportunistes sans contenu qui abreuvent les librairies. Les éditions Dunod peuvent s’honorer d’abriter un véritable penseur du travail social. Ils ne sont pas nombreux.


Serge Vallon


Article extrait de "Vie Sociale et Traitements n°84"

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  • Serge Vallon

  • 30/09/2004
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