Schizophrénie et langage ou « Que veut dire le mot chapeau ? »

Danielle Roulot, érès, 2004

Danielle Roulot a rencontré la clinique de Laborde et ceux qui y travaillent et y vivent en 1965. Elle ne s’en est pas remise. Elle est devenue psychiatre. Ce livre, écrit il y a 20 ans dans la foulée de sa thèse de médecine, publié aujourd’hui dans cette belle collection « Des travaux et des jours » animée par Patrick Faugeras et Michel Minard, continue à souffler sur les braises de la psychothérapie institutionnelle, que d’aucuns rêvent d’enfouir sous des tonnes de cendres. Le mouvement initié par les Tosquelles, Oury, Gentis et autres est bien vivant. Il trouve ses prolongements autant dans la psychiatrie que dans le travail social. Dans un moment socio-historique où l’appareil public de soins psychiques est moribond, il est plus que temps de se tourner vers les voies que ces pionniers ouvrirent à grand renfort d’invention et d’intelligence. Les fondements de la psychothérapie institutionnelle sont simples : c’est l’institution qu’il s’agit de soigner pour soigner les malades. Soigner les soignants, créer un milieu de vie accueillant, agir sur l’environnement pour en modifier la plastique, ont des effets certains sur le traitement des malades mentaux. Le sous-titre de l’ouvrage de Danielle Roulot fait référence à un enseignement qu’elle a reçu d’un psychotique. Il n’y a pas d’autre issue pour intervenir dans cette catastrophe subjective, ce « meurtre d’âme » comme le nomme Schreber, qui déferle et ravage le corps de ces femmes et de ces hommes qu’on dit fous, qu’à en passer par cet enseignement subtil, précis, où le soignant se met à l’école du malade. Le nom de cet enseignement est la clinique. Il oriente autant une position à tenir dans la relation qu’une dynamique conceptuelle. « Un jour de grande lassitude, écrit Danielle Roulot, j’aurais voulu écourter l’entretien avec Priandre, mais il m’a arrêté tout net : il faut me laisser vous parler plus longtemps : vous comprenez, si vous me laissez parler un quart d’heure, les mots gardent leur sens deux ou trois jours et alors je peux parler avec les autres. Que veut dire le mot chapeau ? » Dans sa préface à l’ouvrage de Danielle Roulot, Pierre Delion soulève un point fondamental de cette pratique singulière : il s’agit de mettre en pratique une « psychiatrie humaine ». Rien de plus banal, se récriera-t-on. C’est le projet de tout lieu de soin psychique. Mais à Laborde surgit une différence de taille. On prend au sérieux la question adressée par le patient : « Que veut dire le mot chapeau ? » On ne l’écrase pas par le mépris, on ne l’écarte pas au nom d’un savoir supérieur, on ne l’étouffe pas sous prétexte de délire sous une chape de plomb médicamenteuse (menteuse !), on ne lui ferme pas le bec... Que signifie prendre au sérieux la question que le psychotique adresse au soignant ? Il s’agit de l’accueillir dans l’« espace du dire », pour reprendre une belle expression de Jean Oury. Il s’agit de se laisser travailler par ce que le psychotique nous adresse. Cet accueil repose sur quelques socles de base : le quotidien et son foisonnement sont l’objet d’une élaboration constante ; un collectif en constitue le tambour de résonance ; on construit une polyphonie où les voix des malades et des soignants se mêlent sans se mélanger. Cette trame, cette texture, cette tessiture, sans cesse remises sur le métier produisent un fond de scène devant laquelle chacun prend sa place. Ici le malade est le savant et le soignant le « secrétaire de l’aliéné », comme aimait à le dire Lacan. La texture institutionnelle, tout à la fois texte et textile, est remaillée sans cesse dans un bricolage théorico-pratique où les avancées de Freud, Lacan Winnicott et bien d’autres favorisent ces travaux d’aiguilles et d’aiguillages. Une hypothèse surgit dans la réflexion de Danielle Roulot quant à la schizophrénie : il ne faut pas confondre les coupures dans la trajectoire d’un sujet et les ruptures de l’existence. Les accidents de la vie et de l’histoire ne recouvrent pas les coupures symboliques que le sujet supporte. La vie dans la schize se scinde, éclate, se fend, se fissure en mille morceaux discontinus. D’où la position imposée au thérapeute à partir de cette hypothèse de se faire le « tenant-lieu de la continuité ». Il tient le fil d’un texte qui ne cesse de s’effilocher. On comprend mieux à partir de là l’intérêt de l’auteur pour les lois du langage et les distinctions qu’il s’agit d’opérer entre le sens des mots, leur signification et leur ancrage dans cette « parole d’avant les mots » que célèbre Antonin Artaud, dimension du langage pour laquelle Jacques Lacan, à partir d’un lapsus qui lui échappa, produisit le terme de « lalangue ». Le corps humain est tressé de ces effets de langage, où le corps des mots prend en charge le vivant biologique de l’organisme. Cette articulation subtile entre biologique et symbolique tient plus ou moins bien. Elle est conditionnée par le fait qu’un sujet ait pu se former à partir de lois du langage. L’introduction du symbole dans l’organisme humain pour produire un corps est conditionnée par la capacité de représenter l’absence, dont l’opérateur est désigné par Lacan comme « Nom-du-Père ». Ce n’est pas toujours opérationnel. Le psychotique ne peut formaliser le manque, l’absence, le trou, faute de cet opérateur symbolique... D’où une série de suppléances qu’il invente pour se soutenir malgré tout dans le tissu langagier, parmi les autres parlants. C’est ce qu’on nomme délire : ça sort du sillon du sens commun. D’où l’intérêt d’accueillir ces productions langagières et d’aider le sujet à les consolider, afin que ce soit plus vivable pour lui et ses proches. Et non de les faire taire, comme on l’ordonne le plus souvent. Après tout si les soignants ne supportent pas les délires des malades, si cela les effraie, qu’ils se soignent ! Car parfois la machine s’affole, sans qu’on sache vraiment pourquoi, et produit des paroles jugées délirantes. « Que veut dire le mot chapeau ? » C’est du décousu main. C’est en partant de cet énoncé que le travail commence. Travail d’arrimage. Car on ne peut modifier la trajectoire d’un sujet qui déraille qu’en en modifiant les points d’ancrage, voire d’encrage. Travail d’étayage, de broderie et d’écriture où dans son silence, un soignant accueille ce qui se produit, les dires d’un sujet, sans juger, sans chercher à comprendre, en les recueillant comme perle précieuse. À ne pas rester seul dans cette catastrophe qui l’exile de la communauté, le psychotique s’agrippe aux signifiants qui font « comme-un ». L’institution a pour tâche d’en produire en permanence le praticable qui en autorise le partage. De la psychiatrie comme oeuvre d’art !

Joseph Rouzel


Article extrait de "Vie Sociale et Traitements n°81"

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  • 31/12/2003
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