Cahiers du soir d’un éducateur

Préface de Maurice Berger Jean Cartry Dunod, 2004

J’ai lu ce petit livre avec un rare bonheur et d’une seule traite, après un comité de rédaction de la revue VST, entre Paris et le Midi où j’allais faire un cours pour les élèves psychologues sur l’Institution. Pour une fois, je n’ai pas regardé le paysage, entièrement pris dans la lecture de ce livre génial, surpris de fermer, à regret, la dernière page alors que le train était à quelques kilomètres au bout du voyage. Un bouquet d’émotions, des récits, des réflexions, arrachés à la vie, un rappel de visages, une recherche constante de sens. À partir de petits riens, d’anecdotes et de récits de situations, Jean Cartry montre la vie d’un placement familial et lieu de vie. Qu’il s’agisse des négociations nécessaires ou utiles pour gérer une vie en commun, d‘une histoire amusante de « gardien du feu », d’une dispute sans conséquence avec sa femme et de ses résonances inattendues chez les enfants placés, les récits se mêlent et s’entremêlent. L’humour joue son rôle, telle cette séance d’équitation plus qu’épique (« Le groupe, je veux dire la bande, non la horde, pénètre dans le centre équestre comme sur une piste de karting. Il faut rassembler les ados, les faire tenir en place, affecter un cheval à chacun et leur expliquer que ça ne fonctionne pas comme une moto volée... »), mais aussi la beauté de choses simples et banales. On voit les mêmes enfants apparaître et disparaître, sous forme de petites pastilles qui traduisent la vie quotidienne et ses tracas, mais aussi des réflexions sur l’actualité, des lectures mémorables, les crises du collectif, les ruptures, les deuils. La vie, quoi... Les histoires de vie de Damien, Fanny, Rémi, Grégoire, Quentin, se succèdent, mais aussi les histoires de poissons disparus de la pièce d’eau, de la chatte et sa portée, de la vieille école abandonnée par les hommes :« En face, la vieille école va s’assoupir tout l’été, finir en silence, mourir de silence. Le silence des ombres dans la cour. Les odeurs de craie et de respiration tiédie seront confinées dans les classes, avec des visages attentifs, des sourires, des larmes de leçons pas sues, des poussières de participe et des règles de trois, des comptines enfouies, des chansons muettes, des récitations évaporées. » Cartry aime les livres et s’est nourri d’un panthéon d’auteurs privilégiés (Lévinas, Winnicott, Ricoeur, Saint-Exupéry, Oury, Tosquelles et quelques autres) dont la fréquentation l’a soutenu. Il aime aussi la musique de Bach - comme l’éducateur de Chiens perdus sans collier de Cesbron -, et ses réflexions ne sont pas exemptes d’esthétique, qu’il bêche son jardin, s’adonne à des activités de repassage ou écoute sa musique préférée, position qui n’a rien d’une pose. La beauté va se nicher partout, dans les petites choses comme dans les grandes, et aide chacun à poursuivre sa tâche, dans des conditions parfois désespérées. Et il y a le débat, et quelquefois la colère dont Cartry n’est pas exempt. Les associations gestionnaires, aujourd’hui, sont prises dans des phantasmes de rationalité qui frisent l’escroquerie intellectuelle, malgré leur clinquant, et l’on se demande, à l’heure où l’on parle tant de directions des Ressources Humaines, si l‘humain est considéré encore comme une ressource. « Ainsi de nombreuses associations gestionnaires d’établissements et services et qui fonctionnent de plus en plus dans l’idéologie du management, s’acheminent lentement vers une crise profonde de la mutualité qui tisse le lien humain. » De même, certains effets de l’idéologie, de la fausse pensée, qui circule chez les travailleurs sociaux, et qui sont trop souvent proprement toxiques : idéologie de la distance soutenue par une conception erronée de la « résilience », si mal comprise (pour l’auteur, ce qu’il faut proposer à ces enfants « qui ont souffert d’une pathologie précoce du lien », c’est avant tout peu de relations, mais des relations fiables) idéologie du lien (vouloir à tout prix replacer un enfant à ses parents toxiques), idéologie de la demande du sujet. Mais aussi, un certain nombre d’anecdotes prises dans la vie de tous les jours et qui montrent l’inanité d’un système de traitement de la délinquance à base de « tout-répressif ». Bien sûr, l’auteur ne donnera pas des armes ou des outils propres à comprendre les institutions d’aujourd’hui. Il inciterait plutôt à la résistance. L’objectif, nous dit-il, est-il de s’adapter à n’importe quel prix à la nouvelle donne, telle qu’elle est posée par les 35 heures, à la suppression des nuits pour les éducateurs d’internat, aux nouveaux textes réglementaires ?... Faut-il s’adapter à tout prix, comprendre son temps, accepter les institutions, ou au contraire, les incendier au chalumeau comme il le fit un beau jour, avec une terrible rage, de cette cassette porno qui circulait dans le lieu de vie ?... Le « vivre avec » chez les Cartry n’est pas une représentation de plus qui permettrait de s’affranchir de la théorie, la mettre à distance, lui substituer une sorte de mystique de l’engagement, mais le creuset de toutes les intelligences, dont celle du coeur, qui n’est pas la moindre. « Si savants que soient certains auteurs, le vivant de la clinique n’est pas dans les livres. Pour nous, le lieu vivant de la clinique, c’est le “vivre avec” les enfants qui nous sont confiés et l’observation qui s’étaye sur une expérience conceptualisée. « Car ce sont les jeunes qui valident nos hypothèses cliniques pour autant qu’on sache écouter leur « langage symptomatique ». Si vous ne lisez pas cet ouvrage, je le regretterai pour vous. Faites-le pour le dernier chapitre qui raconte le retour d’un « ancien », en plein désarroi, venu apporter son immense détresse à la mort de sa mère, la façon dont cette détresse fut accueillie dans le lieu de vie dans lequel il n’était pas revenu depuis sa jeunesse, la façon qu’il trouva de remercier ses anciens éducateurs. Un morceau d’anthologie illustrant la théorie du don et du contre-don de Marcel Mauss évoquée dès le début du livre. Pendant mon cours aux futurs psychologues, je devais leur parler de l’institution : je leur ai proposé, bien sûr, les livres de Tosquelles, ceux de Oury, mais aussi ma dernière découverte, le livre de Cartry qui montre qu’il y a encore de l’institution là où l’on pourrait croire qu’elle s’est absentée, que la théorie vient se nicher dans la pratique de tous les jours, que la poésie et l’humour sont les lieux privilégiés et les armes les plus efficaces de l’éducateur. Merci Monsieur Cartry !

Jean-François Gomez


Article extrait de "Vie Sociale et Traitements n°81"

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  • Jean-François Gomez

  • 31/12/2003
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