L’obscénité du malheur

Pierre Babin, Collection Humus, érès, 2004

Tous les hivers, c’est la même chose. Il y a des femmes et des hommes qui meurent dans les rues de nos villes, qui meurent de faim, de froid et d’indifférence. Notre pays est riche, doté d’organisations, d’associations, d’administrations en tous genres pour porter secours aux plus démunis. Dans quel monde vit-on ? Comment en est-on arrivé là ? Comment traite-t-on son semblable pour produire un SDF ? Pour répondre à ces questions, Pierre Babin, psychanalyste de son état, est sorti des sentiers battus et de son cabinet, pour aller dans la rue à la rencontre de ces êtres sans nom, réifiés sous trois lettres : SDF (sans dire fraternel ?). Qu’est-ce qu’un psychanalyste peut bien faire dans la rue ? Il propose à ces femmes et ces hommes de l’ombre, ces sans visage, ces habitants du monde des « sans » - sans ressource, sans domicile fixe, sans papiers, sans famille, sans couverture sociale... - de les rencontrer dans l’antichambre d’un service de Médecins du Monde. Là on le prend de haut : « D’accord, mais débrouillez-vous, il n’y a pas de bureau de libre. » Il s’installe là dans cette salle dite d’attente, où ceux qu’on a relégués comme déchets sociaux viennent exhiber leurs plaies. Des plaies qui persistent et signent sur leur corps comme le marquage du rejet que le tissu social leur imprime. Les plaies de l’infamie. « ... Cette humiliation mortifiante leur a été infligée avant qu’ils en prolongent indéfiniment sur eux-mêmes le geste meurtrier et anéantissant. » Le psy se tient là dans l’entre-deux entre rue et lieu de soin, dans un sas, où ce qu’il accueille c’est le dit et le dire du sujet, la parole de ces « passeurs de malheur » qui font trou dans le paysage aseptisé de notre belle capitale. Le psy, il ne dit pas grand-chose, non pour obéir à je ne sais quelle technique analytique, mais parce qu’il est « sidéré » par ces dires singuliers. Il se laisse choquer. « Sidéré par la douleur, par l’état du monde. » Un fil ténu se tisse à partir de ces rencontres impromptues. Jusqu’au jour où le psy est invité par l’un de ces « passeurs de malheur » à partager une semaine avec lui dans la rue « sinon il m’a dit : tu peux pas comprendre, pas savoir - Savoir quoi ? - Le regard des autres dans la rue quand ils passent devant toi ». C’est sous ce regard de mort, oeil fixe de la Gorgone qui pétrifie et réifie, que Pierre Babin, psychanalyste, « petit homme de Beckett avec sa valise pleine de vent », va tenter de retrouver chez ces êtres « le frémissement du vivant englué dans le meurtre ». Ce regard qui tue il va le peser, le soupeser, l’éprouver et le mettre à la question. Ce regard où l’homme citoyen réduit son frère en humanité (SDF : sans dire fraternel) au déchet entreposé près des orifices urbains : bouches de métro, entrées des grands magasins, entrées de parkings souterrains... Ces déchets visibles « au trou du cul du monde ». La société, c’est-à-dire chacun d’entre nous, se débarrasse des excréments en les logeant dans la rue. Les prétendus SDF sont l’aboutissement du recyclage capitaliste : des exclus, il n’y a plus rien à en tirer. On peut encore retraiter les chômeurs, les érémistes, les assistés comme autant de main-d’oeuvre surnuméraire, comme disent les sociologues, mais les SDF, eux, sont en bout de chaîne : des raclures, des copeaux tombés de la machine, des déchets sans nom. Un clochard, celui qui porte à la connaissance de tous que dans tout homme il y a quelque chose qui cloche, ça pue, ça gueule, ça vous saute au visage. Tant qu’on relègue dans l’infra-monde ces déchets ambulants - accompagnés, il faut bien le dire, de quelques belles tentatives humanistes et humanitaires - par contre-coup les braves gens se sentent propres sur eux et désodorisés. Les SDF prennent sur eux la déjection, la ruine, la destruction et cette « insoutenable odeur de l’Autre ». Logeant dans le lieu non-lieu de l’exclusion, ils sont enfermés dehors. Ces « boiteux de l’humanité » incarnent « le charnier de la misère et du malheur vivant ». La place du SDF est pré-fixée par les braves gens : « Tant que je peux exclure et vider quelqu’un, je reste sûr de pouvoir tenir et me maintenir. » Ils servent aux acteurs du système à se maintenir dans la course. Ils exorcisent la peur de tomber en marche du train d’enfer de la post-modernité. Au moins, ce n’est pas à nous que ça arrive ; ils n’avaient qu’à bien se tenir ; ils l’ont bien cherché... On connaît la chanson grinçante de la ségrégation : il y a toujours une bonne raison à ce que le malheur, telle la foudre, tombe sur le voisin ! Par contre, il y a une limite à la dénonciation ; on ne peut arracher à ces tanneurs du malaise dans notre civilisation, leur subjectivité. C’est dur d’accepter qu’ils n’y sont pas pour rien dans ce qui leur arrive. C’est peut-être sur ce point que la réflexion de Pierre Babin pèche un peu. Qu’ils n’y soient pas pour rien n’est pas traduisible en termes de culpabilité, mais de responsabilité. On ne peut les faire choses jusqu’au bout. Au-delà du froid, de la faim, de l’anonymat, du mépris, de la honte, donc de la répétition du malheur ; au-delà des mêmes événement quotidiens, « attendre et allumer une cigarette, boire le vin ou le mélange de Coca-cola et d’alcool à quatre-vingt-dix, tendre la main, couvrir le chien, dormir, regarder le copain et puis rire, se battre, attendre et poursuivre... » ; au-delà des manipulations sociales diverses par la police, les « bleus », les médecins, les travailleurs sociaux, quelque chose résiste, ce quelque chose d’énigmatique que l’on peut, à la suite de Freud et de Lacan, nommer « sujet », sans jamais en percer l’énigme. Dans cette noria de répétitions pointe alors une interrogation du psy : « Quelle est cette jouissance qui inlassablement et à l’infini fait faire et refaire les mêmes gestes ? » Il y a peu de suicides chez les SDF : ça tient bon ! ça les tient contre la raison d’État qui veut les chauffer, nourrir, vêtir, sauver à tout prix. Ce qui pousse certains, face à cette charité féroce, à résister pour rester dans la rue par un froid qui peut les emporter, préservant ainsi une petite parcelle de leur propre désir de sujet. « De même qu’Antigone transgresse la raison d’État en donnant sépulture à son frère, de même l’exilé de la rue transgresse le sommeil de la raison en vivant sans toit, couché par terre parmi les chiens et les bouteilles. » Je me souviens ici d’une anecdote. Un jour, j’étais assis sur un banc à Toulouse. Arrivent deux clochards qui me proposent de boire un coup, puis rapidement engagent la discussion pour arriver à cet énoncé paradoxal : on bouffe trop ! Je m’étonne et encourage aux explications. « Oui, on bouffe trop : le matin les Petites Soeurs des Pauvres, à 10 heures les Restos du Coeur, à midi le CCAS, à 4 heures Saint-Vincent-de- Paul, le soir rebelote à l’Armée du Salut, etc. - Et alors ? On s’occupe de vous ! - Ouais, mais personne nous parle. » Ce « personne nous parle » résonne comme la réponse à ces questionneurs, ces ironiques de la raison sociale : qu’ils bouffent et nous foutent la paix. C’est bien connu : on ne parle pas la bouche pleine ! Comment du lieu du travail dit « social » trouver ou retrouver la voie de cette « fraternité discrète » à laquelle nous invitait Jacques Lacan ? Là est toute la question. Faute de ce questionnement crucial et des actes qu’il implique, nous perpétuerons dans notre société dite civilisée un usage barbare et sacrificiel de nos frères et soeurs en humanité les plus démunis. Le mérite de Pierre Babin, à la différence d’autres témoignages ou enquêtes sur le monde des « sans dire fraternel », c’est de s’être laissé toucher, chamboulé, bousculé. L’analyste et l’homme qui le supporte en reviennent transfigurés.

Joseph Rouzel


Article extrait de "Vie Sociale et Traitements n°81"

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  • Joseph Rouzel

  • 31/12/2003
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