Le regard. Dialogue du sujet Abdo Kahi

Ed. Dar An-Nahar (BP 11226, Beyrouth, Liban), 2003, 415 p.

J’ai rencontré Abdo Kahi au cours de mes pérégrinations libanaises. J’ai toujours été admiratif devant la profondeur de ses raisonnements. Aussi n’ai-je pas été étonné de le voir écrire sur la recherche du sens. Sens de la vie, sens de l’action éducative, sociale, culturelle, de notre projet de vie, de l’accompagnement des autres..., il y a tout cela dans ce livre où le dialogue avec sa muse lui permet d’approfondir toute une série de thèmes centraux dans une histoire de vie : angoisse, conflit, patience, plaisir, révolution, attention, paix, joie, espérance, sans oublier la mort incontournable dans une histoire de vie qui s’achève dans ce monde et qui peut-être se prolonge, sans qu’aucun puisse affirmer où, comment, et dont on peut avec lui esquisser le pourquoi. Et tout cela à partir du regard, ce « regard qui marie le saisissable avec l’insaisissable, le concret avec l’imaginaire ». Et j’aime cette distinction qu’il fait d’emblée entre la vue et la vision. La vue c’est ce que nos sens enregistrent comme concret, ce qui se forme sur la rétine et s’enregistre dans notre cerveau, tandis que la vision c’est justement ce qui va entourer et prolonger ce que nous voyons pour lui donner une signification et un avenir. C’est alors que le regard froid de l’observateur impassible se transforme en un regard chaud ou l’intérêt, l’attention se concentrent sur le possible, où l’objet observé se transforme en sujet vivant, regardé dans ce qu’il est mais aussi dans ce qu’il peut être. C’est un regard de vie qui contient l’espérance du lendemain. Pour l’éducateur que je suis, il est évident que ce type de regard est essentiel, et que je ne cesse de déplorer que le monde moderne, dans sa soif de résultats rapides et performants, ne prenne « nullement en compte la fonction du regard générateur de formes et de sens » (p. 36), bref d’un regard créateur. Car c’est ce type de regard qui incite au dialogue et c’est dans le dialogue que se construit la conscience de chacun. Je suis curieux de lire ce que contient son livre suivant sur « la parole » et dont je rendrai compte ultérieurement. Mais déjà à partir de ce type de regard auquel il nous incite, je comprends toute l’importance du dialogue. Permettant d’exprimer les doutes qui nous assaillent, il construit une pensée en évolution qui, au-delà des certitudes toutes faites, conduit à une vie sociale, où ce qu’on appelle la démocratie prend toute sa place et où chacun plus que sujet se sent responsable. Car le sujet peut être dépendant. « L’inertie du sujet dans sa soumission au pouvoir n’est effectivement que cupidité et avidité du pouvoir qui paralyse en lui son humanité » (p. 57), c’est-à-dire qui aliène sa liberté. Et je retrouve là une idée chère à Albert Jacquard. C’est dans son rapport à l’autre que l’homme se construit en tant qu’homme, c’est-à-dire pas seulement un individu isolé, mais être singulier appartenant à une espèce dans laquelle il se reconnaît et à laquelle il a la prétention d’être utile. « Pour que le dialogue réussisse, il faudrait donc faire baisser le volume de sa voix afin que la voix de l’autre soit entendue » (p. 77). Bel objet de méditation pour l’éducateur bavard qui ne prend plus le temps d’écouter. Je pourrais dire tant de choses sur ce livre, sur la manière dont l’auteur différentie l’éthique et la morale, sur l’importance qu’il accorde au conflit qui se débat et se dépasse par rapport au silence qui contient la soumission. C’est que, nous entraînant dans sa démarche, il nous incite à la même quête de sens. Il y a pour moi dans cet ouvrage une page que j’aimerais dédier à tous ceux qui se veulent professionnels de l’action sociale. « En premier lieu, au sujet de la recherche : Qui suis-je et qui est l’autre ? Où suis-je et où est l’autre ? Pourrions-nous, moi et l’autre, être épuisés par la recherche en termes de résultats objectifs ? En deuxième lieu, au sujet de l’engagement : Qui est l’autre dans mon engagement ? Est-il le frère naturel, l’ami qui m’écoute, me comprends et me console et que je dois m’engager à défendre, ou l’ennemi qui sollicite mon engagement dans le refus et dans l’agressivité ? Comment pourrais-je m’engager à son égard dans ce deuxième cas, si ce n’était, à travers l’écoute des raisons de son refus et de son agressivité dans les zones sombres de moi-même et de mon rapport au monde, où règne mon égoïsme et mon orgueil ? Mon engagement deviendrait, ainsi, engagement en vue d’une promesse de paix et d’amour sur les débris de mon égoïsme et de mon orgueil. En troisième lieu, au sujet de la citoyenneté : Qui est le citoyen ? Est-il le sujet défini institutionnellement et qui reste sujet dans la non-épreuve, ou bien, le sujet qui s’éprouve, en s’annonçant, en s’exprimant et en dialoguant, c’est-à-dire, en construisant continuellement sa vie avec les autres ? Le citoyen, pourrait-il, à cette fin, être autre chose que le sujet institutionnalisant, qui ne peut se reposer que dans l’effacement pour laisser les autres s’exprimer, grandir et participer à construire la cité ? » (p. 172). Dans ce travail, Abdo Kahi n’esquive rien de ce qu’il est. L’expression de sa foi en Dieu pourra peut-être gêner certains lecteurs. Mais qu’ils prennent le temps d’aller plus loin pour comprendre combien cette foi exclut tout dogmatisme et tout fondamentalisme. Car cette foi en Dieu, c’est aussi une foi en l’homme, en sa liberté, en sa capacité d’évolution, en sa capacité à construire la cité, sans laquelle la vie des hommes perd de son sens. Au moment où la philosophie vient au premier plan des préoccupations de ceux que le vertige de la vie moderne à déconstruit, il est bon de trouver sur sa table un tel livre, et d’y revenir chaque fois que le doute si indispensable à la conscience nous prend, ce doute qu’il appelle « nécessité de libération », « énergie du regard », « chemin de l’espoir ». Lisez encore ce qu’il dit de l’amour, du désir, du plaisir, et vous vous sentirez capable de répondre aux interrogations de nombre d’adolescents d’aujourd’hui. Rien ne résume mieux pour moi cet ouvrage que cette phrase en quatrième de couverture : « regard sur la réalité qui aura à la transformer en espérance ».

Jacques Ladsous


Article extrait de "Vie Sociale et Traitements n°81"

Tous les articles de :
  • Jacques Ladsous

  • 31/12/2003
    La présentation des Ceméa et de leur projet
    Qui sommes-nous ?
    Historique des Ceméa
    Le manifeste (Version 2016) - 12 thématiques
    Contactez-nous
    Les Ceméa en action
    Rapports d’activité annuels
    Agenda et évènements
    Collectifs - Agir - Soutenir
    Congrés 2015 - Grenoble
    REN 2018 Valras
    Prises de position des Ceméa
    Textes et actualités militants
    Groupes d’activités
    Fiches d’activités
    Répertoire de ressources (Archives)
    Textes de références
    Les grands pédagogues
    Sélection de sites partenaires
    Textes du journal officiel
    Liens
    Vers l’Education Nouvelle
    Cahiers de l’Animation
    Vie Sociale et Traitements
    Les Nouveautés
    Télécharger
    le catalogue
    Nos archives en téléchargement
    gratuit
    Commander en ligne
    BAFA - BAFD - ANIMATION VOLONTAIRE
    FORMATION ANIMATION Professionnelle
    Desjeps
    Dejeps
    Bpjeps
    Bapaat
    Formation courte
    FORMATION PROFESSIONNELLE DU CHAMPS SOCIAL
    Éducation spécialisée
    Moniteur éducateur
    Caferius
    Formateur Professionnel d'Adulte - Conseiller en insertion
    Préparation au DEAVS, au CAFERUIS, au CAFDES
    CURSUS UNIVERSITAIRE
    SANTE MENTALE 2018
    Dans et autour de l’école
    Europe et International
    Les vacances et les loisirs
    Politiques sociales
    Pratiques culturelles
    MÉDIAS, ÉDUCATION CRITIQUE et ENGAGEMENT CITOYEN