Bloc-notes
Résistance



Quelques jours avant sa mort, Lucien Bonnafé nous disait encore que nous devions entrer dans une nouvelle période de résistance. Il est vrai que pour ceux qui, comme moi, ont connu le régime de Vichy, il y a de grandes ressemblances : la même sollicitude envers les petits et les humbles, à condition qu’ils restent tranquilles et ne soient pas exigeants. « Dormez sagement, on veille sur vous » ; la même culpabilisation de ceux qui se permettent de contester, de penser, de vouloir débattre, ces empêcheurs de tourner en rond, ces mauvais Français qui ne sont jamais satisfaits et manifestent d’une manière ou d’une autre leur mécontentement. Nous ne travaillons pas assez. Nous sommes inefficaces, nous n’avons pas de rendement, nous ne contribuons pas à favoriser le redressement de la France. En 1940, nous nous étions jetés dans les bras d’un maréchal vieillissant dont on attendait des miracles ; en 2001, nous nous sommes jetés dans les bras d’un président de la République vieilli (Chut ! Il ne fallait pas le dire. Jospin s’est fait taper sur les doigts pour avoir osé le formuler !), dont la cohérence politique n’est certainement pas la plus grande qualité.
Les affaires vont mal ! On nous fait la morale - à nous, le petit peuple des petites gens qui devraient s’estimer bien heureuses d’avoir du travail, et de manger à leur faim, tandis que dans d’autres lieux, tant de personnes crèvent, se battent, et n’ont pas de présent, encore moins d’avenir.
Pendant ce temps, se pavanent les grands vainqueurs de l’économie. Et qu’ils mentent bien, car ce sont ceux qui font tourner la machine, et nous permettent d’avoir quelques miettes de la richesse du monde.
En 1940, l’ennemi avait un visage : celui du nazisme incarné par Hitler. Aujourd’hui, le visage est plus flou ; il se nomme néolibéralisme, ultralibéralisme, et se dissout dans la nébuleuse du Medef.
Il a raison, Lucien. Il faut résister. Résister à la tentation du silence et du laisser-faire ! Que voulez-vous, mon bon Monsieur, on n’y peut rien ! Résister au vertige du fatalisme. C’est comme cela, l’évolution ! La machine nous écrase. Qu’y peut le pauvre citoyen ?
Résister à l’engrenage ! On a longtemps supporté. C’est pas aujourd’hui que nous allons pouvoir nous redresser. Résister au bonheur relatif ! Chez nous, cela ne va pas si mal ! Ne gâchons pas le peu qui nous reste ! etc., petites litanies du Français moyen !
Bien sûr, il y a eu les élections ! Manifestation réelle d’un mécontentement ! Mais il paraît que cela ne veut rien dire ! Nous avons besoin de réformes ! Nous ne savons pas vraiment ce qui nous convient ! Le gouvernement pense pour nous. Merci papa ! Merci maman !
Notre forme de résistance à nous, ce sont les états généraux du social. Nous en reparlerons, puisque nous consacrons un numéro à leur contenu, à leurs développements, aux suites qui pourront être données. Mais on peut y voir quelques frémissements qui sont des signes d’un refus de léthargie. On s’est raconté au début l’histoire de la grenouille qui se laisse progressivement endormir par des mesures partielles qui ne la font pas sursauter mais la laissent progressivement sans force pour réagir. À Nancy, l’autre jour, on m’a parlé de l’abeille : l’abeille laborieuse qui sait si rapidement réagir quand elle se sent en danger. Mais qu’intervienne l’apiculteur avec son gaz, et voilà que l’abeille se laisse manœuvrer, devient malléable et domestiquée. L’esclavage par anesthésie. L’esclavage par effet d’annonces. Je proclame l’arrêt des expulsions ! Tout le monde se rassure ! Mais en attendant que le texte soit promulgué, on expulse à tour de bras. On proclame la diminution des impôts, mais en attendant, on s’arrange pour que les impôts les plus injustes tels que la taxe d’habitation subissent une large amputation, due aux nouvelles charges des communes ; on proclame la baisse de centaines de produits alimentaires, mais on ne surveille pas la hausse des autres, et le résultat s’avère négatif. L’effet Borloo nous remplit d’espoir ! Mais le vote du budget risque de le mettre en pièces.
Quelqu’un me disait l’autre jour : Ne condamnez pas ! Laissez-lui sa chance. Et c’est vrai que j’ai pour cet homme atypique, que j’ai vu à l’œuvre dans sa commune, une estime certaine. Mais que peut faire un homme seul dans un gouvernement tourné vers la satisfaction des possédants, sous le regard ambigu d’un président toujours incertain ? La politique a ses règles. Il y avait aussi, sous Vichy, de bonnes idées, de bonnes propositions. Résister, c’est savoir les utiliser sans tomber dans le panneau de l’approbation tacite d’un programme où l’homme est asservi. Rien n’est plus tragique que l’esclavage volontaire. Résister, c’est rester vigilant. C’est savoir mesurer avec lucidité le démantèlement des conquêtes sociales. C’est aussi savoir mettre en place les éléments qui, demain, devront permettre le progrès et l’invention, en réveillant les énergies fatiguées, en préparant les cadres d’une véritable refonte sociale, en inversant les priorités, en élevant nos enfants dans une perspective critique, qui est non plus le refus de tout, mais la capacité à choisir.
La vie ne s’arrête pas. Il faut savoir rebondir..., à tout âge, pour nos valeurs républicaines, celles que nos ancêtres ont inscrites sur leurs monuments comme dans leurs lois, et qui ont nom Liberté, Égalité, Fraternité.

Coïncidence !
Je dirais plutôt convergence

Je terminais ce bloc-notes ce vendredi 15 octobre à 8 h. À 11 h, dans ma boîte aux lettres, arrivait un témoignage des vétérans de la Résistance qui nous demandait à nous, éducateurs sociaux, humiliés et offensés de tous bords, et aussi aux jeunes, aux enfants, de ne pas oublier les avancées sociales nées dans la clandestinité, à partir du Conseil national de la Résistance. « Résister, c’est créer », nous disait cet appel, « créer, c’est résister ». Ainsi on conjugue la réciprocité !
Et c’était signé Lucie Aubrac, Germaine Tillon..., et quelques autres qui restent encore.
7. 8. 9. a joué son rôle. Mais les états généraux doivent se poursuivre... Les moments, que beaucoup d’entre nous ont vécu, ne seront pas seulement des souvenirs, pas plus que les idées que nous avons contribué à classer et à répandre. J’espère que notre revue et beaucoup d’autres sauront y contribuer.

Jacques Ladsous


(20/11/2006)



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