DOSSIER
Deuils ruptures exils...

De la rupture amoureuse à la mort de son enfant, de la perte ou cessation d’activité à l’éloignement de sa terre natale, de l’exil douloureux ou désespéré au deuil sans fin dans des « vécus de fin du monde » (F. Tosquelles), il est dans toute vie de ces épreuves dont il fut dit que l’on en sortait plus fort lorsqu’on en réchappait (selon Nietzsche).
Dans toutes ces cassures, pertes, abandons, séparations, confiscations, c’est la souffrance qui domine, terrible et inévitable, plus violente que douce et parfois meurtrière.
De ces multiples traumatismes, chacun se remet comme il peut, rarement seul.
Que « la vie continue ! » ne se suffit pas d’un énoncé qui pourtant à lui seul témoigne de la ténacité humaine à faire face, pour notre espèce.
Comment rendre compte - pour donner à voir et à penser - de ces aventures de vie singulières, de ces récits ordinaires et exceptionnels d’existence commune, où une nouvelle économie personnelle a dû se mettre en place, adossée aux effets de société au travers de pratiques de soins quelquefois, d’accompagnement plus généralement, de rituels sociaux « simples » autant que complexes, qui réinscrivent chacun dans une nouvelle dynamique où la vie est à nouveau partagée ?
Comment inventer collectivement ces nouvelles postures où, par voisinage ou bien par métier, il s’agit d’« être proche » des plus démunis, des moins insérés, de ceux-là encore où corps et âme suintent de la même misère portant le nom de handicap, de folie, de déchéance ? Et comment, à leur tour, sont accompagnés les professionnels eux-mêmes ?
Lorsque fuit ou est chassé le religieux, lorsqu’il s’estompe seulement, le cérémoniel se réorganisant en procédures, que dire de ces nouvelles liturgies, hésitantes autant qu’incertaines, et que notre société contemporaine a du mal à produire, laissant toute épreuve individuelle, solitaire ?
« Travail de deuil » comme « devoir de mémoire » s’imposent en slogans infirmes, symptômes d’une trouble professionnalisation de chaque expérience difficile ou douloureuse de la vie humaine, et dont l’injonction déclamatoire entérine en douce la fin des liens sociaux.
Ailleurs, quand l’oubli forcé se fait passer pour une loi d’amnistie laissant l’inaccompli mûrir de futurs assassinats, quand les « Mères de Mai » hurlent toujours les noms des hommes disparus, quand les « fosses du franquisme » n’en finissent pas de dissimuler des couches de corps et de chaux de « vaincus », comment se parler et vivre ensemble dans une « cité heureuse » ?
Celle qui a pour visage défiguré toute « Valle de los caïdos », et ses « ombres errantes ».
Mais... Silence ! La mort fait la sieste sous le chêne de la liberté. A Guernica.
Ce numéro de VST propose là, dans ces pages, d’y écrire, peut-être seulement transcrire, sur le mode du contrepoint, quelque chose de ces expériences fondamentales.
Ou ce qu’il en reste, résidus majeurs, humus ou pourriture féconde, cendres vivaces à partir desquels, désormais, nous avons été contraints d’improviser.
C’est-à-dire, selon Miles Davis, de « jouer au-delà de ce que l’on sait ».


Daniel TERRAL
Anne-Marie LEYRELOUP


© Site officiel des Ceméa (Centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active)