Des enfants et des hommes, Littérature et pédagogie, La promesse de grandir
Ph. Meirieu, ESF éditeur

Qu’on oublie la réforme des lycées, l’INRP et même la pédagogie différenciée, nous sommes ici au plus près du vrai Meirieu qui dans plusieurs ouvrages antérieurs nous avait déjà préparé à l’idée qu’on apprend à éduquer (car il ne s’agit pas ici de didactique) moins dans des ouvrages savants - néanmoins utiles - que dans des œuvres littéraires qui nous “prennent - aussi - par les sentiments” et restituent dans leur complexité les situations pédagogiques. L’ouvrage se présente comme le premier tome d’une série dont les prochains volumes intégreraient des textes proposés par des lecteurs. On part de Perceval ou le conte du Graal de Chrétien de Troyes. On passe par 1984, utopie pédagogique nécessaire car “Il faut étudier Bloom (NDLR : théoricien de la pédagogie par objectifs) comme on étudie Orwell, lire les œuvres de Rogers comme on lit celles de Montherlant.” (Ph. Meirieu parle en effet de la pièce de cet auteur intitulée La Ville dont le prince est un enfant). Volonté de maîtrise absolue du processus cognitif dans un cas. Risque de dérapage psychologisant dans l’autre. À travers Intermezzo de Giraudoux, on assiste à une description humoristique de la marche forcée vers l’ordre, la raison, le progrès qui constituent la trinité laïque au bon vieux temps. L’Aventure ambiguë de Cheik Hamidou Kane nous apprend à grandir entre deux cultures ; Ferdydurke de Gombrowicz à “grandir en assumant son immaturité”. Et l’on pourrait continuer. Dites-nous comment survivre à notre folie de Kenzaburô Ôé à “aider l’autre à grandir en le préservant de notre folie”, La Trêve de Primo Levi à grandir quand même... J’en oublie. Le Sagouin de Mauriac est évoqué dans l’avant-propos, Le petit Poucet dans l’épilogue qui permet à l’auteur de distinguer la construction du sens à l’école et l’utilitarisme d’une pédagogie “bancaire” qui prétendait écarter “les questions anthropologiques fortes qu’elle réservait aux adultes ou considérait comme incompatibles avec le principe de laïcité.” Un ouvrage (dans la lignée de Frankenstein pédagogue en 1996) qui, par le détour de l’imaginaire, éclaire notre quotidien d’éducateurs, sous une lumière crue (à l’heure où tant de pamphlets nous égarent).

Hugues Lethierry


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