Bloc-notes
Un événement pour chaque jourJacques Ladsous

Nous avons entendu notre président de la République annoncer triomphalement un événement pour chaque jour. Et il a raison car chaque jour est un événement, mais nous ne parlons pas, lui et moi, de la même chose. Ce qu’il appelle événement, c’est ce qu’il met en scène chaque jour ou presque au profit des médias dans les actions où il joue le personnage principal, comme si ce qui lui arrive devait être pour tous les Français l’essentiel de leur vie. Ce que j’appelle événement, c’est ce qui arrive à chacun d’entre nous, à tous les coins du monde, dans cette aventure qu’on appelle la vie, et pour quoi nous n’avons pas besoin de spectateurs. À jouer ainsi l’omniprésence, chaque moment de sa vie comme fondamental, tel le Roi-Soleil au milieu de ses courtisans, il risque de s’essouffler sans pouvoir récupérer – et finalement de finir sur la touche, oublié de tous ceux qui l’ont admiré. À son propos, je pense à ce film que mon ami Rachid Aït Si Selmi présentait volontiers à ceux qui voulaient devenir éducateurs et qui s’appelle La solitude du coureur de fond. Quel que soit le nombre de supporters qui vous entourent au début, il est un moment où, sur la piste, on se retrouve seul, ayant à mobiliser son énergie pour aller jusqu’au bout, et ne pas baisser les bras avant d’atteindre son objectif. Il serait bon et opportun pour notre président qu’il visionne ce film ; cela l’aiderait à mettre de l’ordre dans sa frénésie galopante qui ressemble fort à une fuite en avant.

Par contre, ce trimestre, pour ne pas dire cette année 2007, fut pour moi le temps des anniversaires : le mien (80 ans), qui faillit tourner court quand la Camarde se risqua à manifester sa présence, mais rata son rendez-vous ; celui des ceméa (70 ans) ; celui de l’uniopss (60 ans) ; celui du diplôme d’État d’éducateurs (40 ans) et celui de plusieurs institutions qui me convièrent à leur fête. Un anniversaire, c’est l’occasion de boire un pot ensemble, de partager un moment de convivialité, mais c’est aussi (et ce fut le cas) l’occasion de faire le point, de se demander ce que sont devenus les projets initiaux et de quelle manière ils évoluent. Les ceméa ont confronté leurs principes d’action à l’évolution des neurosciences. En ce temps où des politiciens sans scrupules leur font dire n’importe quoi, il était bon que des savants et des chercheurs viennent nous mettre en garde contre les fausses certitudes, tout en nous informant sur les découvertes d’aujourd’hui. La journée d’étude de mars, mais aussi le merveilleux exposé de notre directeur général à l’université d’été ont donné le ton à cette recherche qui est loin d’être terminée – et qui engage notre avenir.

L’uniopss se demande si la politique sociale a changé de cap et si dans cette nouvelle direction, les associations pourront toujours disposer de la liberté d’action qui leur a permis tant de fructueuses initiatives. Dans le Var, l’apajh départementale s’interrogea sur l’éducation d’aujourd’hui, tandis qu’en Lorraine une association de parents d’enfants et d’adultes handicapés (aeim) se demandait si la loi de 2005 n’était pas en définitive un « attrape-couillon » où l’on pose comme résolus des problèmes qui n’ont pas les moyens de leur résolution. De la même manière, le diplôme d’État, dans sa réforme actuelle, n’est-il pas en train de trahir l’esprit de ceux qui l’ont mis au monde, le dépouillant de son humaine réalité, pour l’asservir au contrôle du savoir dominant ?

Heureux anniversaires qui démontrent que nos esprits critiques ne sont pas rangés au magasin des accessoires, et que même si l’opinion publique peut se laisser endormir par le spectacle d’une rupture qui finalement ne serait qu’un simulacre, elle est prête à prendre une relève le jour où la superficialité reculera devant la réalité profonde.

Mon propre anniversaire ne m’a-t-il point poussé moi-même à utiliser ma convalescence pour écrire, sous le titre : « Profession : éducateur, de rencontres en rencontres », une réflexion sur mon itinéraire dont j’espère la parution au début de l’an prochain ?

L’anniversaire, c’est aussi un temps de pause. Ne nous laissons pas entraîner par le tourbillon des urgences. Ne confondons pas celles qui sont véritables, qui sauvent les vies, et pour lesquelles les mobilisations solidaires sont indispensables, avec celles qui sont faites pour frapper les esprits, et qui remettent en cause ce qu’on appelle concertation, négociation, débat. C’est ce discernement que nous permettent les célébrations des anniversaires. Ils jalonnent la vie, et nous savons bien que la vie ne réside pas dans les événements, mais dans la continuité d’un parcours. Si nous respectons l’enfant, et l’homme qu’il va devenir, donnons-lui les moyens de grandir ; si nous respectons la souffrance de ceux qui sont en mal de vivre, ne leur ménageons pas des zones d’angoisses ou de fausses espérances. La santé mentale, la santé sociale ont besoin de respiration.

Jacques Ladsous


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