Plenel Edwy, L’épreuve
Stock, 1999

Ce livre est un plaidoyer impitoyable, méthodique, décapant sur la bêtise, l’aveuglement et la surdité dont Régis Debray s’est rendu coupable, en publiant dans Le Monde du 13 mai 1999 sa Lettre d’un voyageur au président de la République. Nous (la coalition occidentale) “ n’aurions rien dû faire parce que la Serbie est un état souverain, que le Kosovo lui appartient et que la constitution est en règle ? ” (p.113). À la question de savoir ce que Debray (et tous ceux comme lui) ne veut pas voir dans ce génocide, Plenel émet l’hypothèse suivante : “ L’événement qui cette fois te dérange, c’est la dissolution d’un système totalitaire bâti sur la trahison de nos anciens rêves communs, dissolution dont la catastrophe yougoslave incarne l’envers, la consolidation par la fuite en avant dans la guerre et le crime ” (p.115). Debray dit son indifférence au crime, son aveuglement doctrinaire et son doute partisan. L’intérêt de ces pages est multiple. Outre l’organisation claire d’un exposé historique de ce qui s’est passé au Kosovo, des références permanentes à un Péguy “ maître d’inquiétude et d’incertitudes ”, on peut également lire la dénonciation de ce courant de pensée auquel il me semble qu’il faut être de plus en plus attentif parce qu’il gangrène la vie intellectuelle et politique française. Plenel l’a nommé mouvance des “ nationaux-républicains ”. Je partage nombre des analyses de cet exposé très personnel (Plenel tutoie Debray) et les valeurs saillantes du rédacteur en chef du Monde, qui ne renie en rien ses origines trotskistes (il n’est pas peu fier, à juste titre, de nous apprendre que c’est Trotski qui le premier diagnostiqua le mal du “ national-communisme ”) même s’il les amende dans ce qu’il nomme son trotsko-péguisme (p.128). Son livre est de facture politique, comme je l’aime, celle de l’espoir, du refus des compromissions, d’une forme de lucidité sans complaisance et sans dogme ou pensée prête à porter pour affronter les incertitudes (politiques, intellectuelles, sociales, etc.) des temps présents... J’imagine la France : une quête infinie de l’universel. Un universalisme toujours en chantier, en perpétuelle invention, sans cesse à l’épreuve. Autrement dit, le contraire d’une grandeur héritée ou proclamée. Le propos est toujours frais, vivifiant, fort de tous les combats à venir, contre tous les doctes pessimismes qui émoussent les enthousiasmes : “ Avoir à vingt ans l’illusion qu’on peut changer le monde et sauver l’humanité, c’est être en vie ; savoir à vingt ans que le monde est immuable et l’homme un salaud, c’est être déjà mort ”.

Pierre-Alain Guyot


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